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Strasbourg disparu : à l’époque où la Krutenau se vivait comme une Petite Venise

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La place du Pont-aux-Chats n’est pas le genre de place qui se fait remarquer. Nichée à l’entrée de la Krutenau, on est pourtant convaincu d’une chose : elle a un intérêt tout particulier. Un nom hérité du Strasbourg disparu, un emplacement emblématique. Et si on s’y penchait de plus près ?

La Krutenau est un des quartiers les plus plébiscités de Strasbourg. Particulièrement vivant et à deux pas du centre-ville, il réussit à faire se rencontrer vie paisible et commerces de proximité le jour (à deux doigts d’oser dire « ambiance village »), et centre névralgique de la fête strasbourgeoise dès la nuit tombée.

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Place du Pont aux Chats et fontaine des Zurichois
© Martin Savail / Pokaa

Mais au-delà de ça, on sait moins que c’est un quartier à l’histoire passionnante. Et il y a un lieu là-bas qui illustre ça à bien des égards. C’est la place du Pont-aux-Chats.

Quel pont ? Quels chats ? Pourquoi cette place, par son emplacement tout particulier, a-t-elle eu une place de choix dans l’histoire strasbourgeoise ? On vous dit tout.

On ne construit pas un pont au-dessus des pavés

La première question à l’évocation de cette place est assez évidente : quel pont ? Il suffit d’un tour rapide de la place pour dresser un constat sans appel, il n’y a pas de pont.

Et ça parait logique. Pourquoi mettre un pont ici, mis à part pour satisfaire l’étrange exigence que serait le fait de vouloir à tout prix enjamber quatre pavés et deux-trois fleurs ?

On a du mal à l’imaginer en 2026, mais pendant bien longtemps coulait ici un canal. Le Rheingiessen est alors un bras du Rhin qui s’en sépare pour rejoindre l’Ill toute proche, au niveau du quai des Bateliers. Il traverse, entre autres, la Krutenau.

Le tracé de l’actuelle rue de Zurich reprend précisément celui de l’ancien Rheingiessen, ce qui explique sa trajectoire qui semble un peu particulière pour une rue banale.

À l’endroit où la rue de Zurich débouche sur le quai des Bateliers, le Rheingiessen se jette dans l’Ill. Cette rencontre entre les deux cours d’eau se fait alors à l’ombre de l’inquiétante Guldenturm, à la place de la pharmacie de l’Ange, qui fait l’objet de beaucoup de légendes.

Litographie pont aux chats, Guldenturm
Vue depuis la Krutenau, milieu du 19e siècle. Au fond, le nouveau pont, en pierre, date du début du 19e siècle. © Bibliothèque nationale universitaire de Strasbourg / Capture d'écran

Ce qu’il faut saisir, c’est que le Rheingiessen n’est pas un petit canal pour faire joli. C’est un élément majeur de la vie strasbourgeoise, notamment pendant l’âge d’or de la ville, environ du 15e au 17e siècle.

Place commerciale incontournable, Strasbourg voit des marchandises de toute l’Europe transiter par sa douane, à quelques mètres de là. Et dans le sens inverse, ça marche aussi : les vins alsaciens, par exemple, rejoignent la ville en redescendant les rivières alsaciennes.

Arrivées au centre-ville, les cargaisons prennent la direction du Rheingiessen pour rejoindre le Rhin et être vendues sur les plus grandes foires d’Europe, jusqu’aux grandes places commerciales de la Hanse.

L’actuelle place du Pont-aux-Chats se situe donc tout pile au carrefour entre Ill et Rheingiessen.

Vue de port médiéval douane
Vue sur l'ancienne douane au 17e siècle. © Wenzel Hollar - Fonds AVES / Capture d'écran

Pont, passerelle... ou podium

Donc pour le cours d’eau, c’est bon. Reste maintenant à s’attarder sur ce fameux pont.

Pendant des siècles, c’est précisément le Rheingiessen, en se jetant dans l’Ill, qui trace la démarcation entre les quais des Pêcheurs et des Bateliers. Et pendant longtemps, il n’y a pas de pont dans la continuité entre les deux quais. Les passant(e)s doivent donc faire un petit crochet par ce qui est à l’époque le quai du Pont-aux-Chats, pour emprunter cette fameuse passerelle.

Et on a bien dit passerelle ! On en parle à partir du 14e siècle, époque à laquelle on nomme le quai « Am Katzensteg », « à la Passerelle des Chats ». Il ne s’agit que d’une passerelle en bois, assez étroite.

Guldenturm et Pont-aux-chats
Au premier plan, le nouveau pont construit au début du 19e siècle, on n'est plus sur une passerelle étroite. © Bibliothèque nationale universitaire de Strasbourg / Capture d'écran

Et c’est peut-être là l’origine de son nom. Parce que franchement, il semble qu’aucun chroniqueur ou autre moine copiste n’a pris sa plume pour nous dire : « Ah là, il y avait un sacré paquet de matous. » Donc si on n’en trouve aucune trace, pourquoi est-ce que pendant sept siècles on a associé les chats à cette passerelle ?

Une des explications, c’est l’étroitesse de la passerelle sur laquelle avancer demande de mobiliser équilibre et agilité… comme le ferait un chat. Dans tout l’espace germanique d’ailleurs, le toponyme « Katzensteg » est assez répandu.

Petit fun fact pour briller en société : c’est la même logique qui a donné son nom au catwalk sur lequel évoluent désormais les mannequins. À l’origine, le terme est utilisé pour parler de passerelles étroites et instables, notamment chez les marins ou dans les coulisses de théâtre.

Et aujourd'hui

S’il est vrai qu’au 17e siècle, on crée l’écluse du Pont-aux-Chats et qu’au 19e on édifie un Pont-aux-Chats voûté, en pierre et flambant neuf, un constat demeure : il n’en reste plus rien.

Avec l’affaiblissement du débit du Rheingiessen au 19e siècle, le quartier commence tout doucement… à sentir mauvais. De l’eau stagnante, personne n’aime ça, et encore moins les médecins.

C’est au début des années 1870, en période allemande, que la décision de couvrir le Rheingiessen est prise. On vire donc le pont qui va avec, mais on en garde le nom. La Guldenturm est également détruite peu de temps après.

Aujourd’hui, la place garde toutefois le souvenir du Rheingiessen par la présence d’une magnifique fontaine du 19e siècle. Celle-ci commémore un événement majeur de l’histoire strasbourgeoise… qu’on a d’ailleurs fêté tout récemment encore.

Vous n’avez pas pu louper ça fin août : la Catherine municipale perchée sur un pont, accueillant une délégation de Zurichois(es) avec un cérémonial à faire pâlir les Windsor.

C’était la Hirsebreifahrt, qui commémore l’arrivée des Zurichois à Strasbourg au 15e puis au 16e siècle, venus depuis le Rhin avec une marmite de bouillie de millet, pour prouver au peuple strasbourgeois leur capacité à les défendre en cas d’attaque. Eh bien ces mêmes Zurichois, après avoir descendu le Rhin, sont passés par le Rheingiessen, et donc sous le Pont-aux-Chats, pour arriver sur l’Ill.

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