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Strasbourg disparu : pendant 400 ans, une grande tour et son trésor dominait la place Kléber

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Pendant plus de 400 ans, une impressionnante tour médiévale dominait la place Kléber. Édifice emblématique de l’histoire strasbourgeoise, la Pfennigturm fut un lieu de pouvoir, de fête, mais aussi un incroyable coffre au trésor géant.

On se figure souvent le Moyen Âge comme une période sombre de l’histoire. Si dans les films, on a l’habitude du filtre orangé dès que l’action se situe plus au sud que la Corse, on est aussi habitué au filtre grisâtre et franchement glauque quand l’histoire se déroule avant le 16e siècle.

Et pourtant ! À Strasbourg, la fin du Moyen Âge particulièrement et le début des Temps modernes sont synonymes de faste et de développement.

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La Tour aux Pfennigs, du nom des deniers frappés par la ville, est emblématique de l’opulence strasbourgeoise à cette époque. À l’heure des batailles politiques et d’audits des deniers municipaux, on ne dirait pas non pour revenir à la période où, surplombant la place Kléber, la Tour aux Pfennigs renfermait le trésor de la Ville.

Place des Cordeliers, couvent des Franciscains, Pfennigturm, place Kléber
© Wencel Hollar, vers 1630 - Cabinet des Estampes de Strasbourg / Capture d'écran

C’est reparti pour une tour

Pour bien se figurer l’environnement de ce qui n’était pas encore la place Kléber, un rapide résumé du visage de la ville à cette époque s’impose.

Traversant la Grande Île de l’est à l’ouest, le fossé des tanneurs emprunte, à partir de l’actuelle place de l’Homme-de-fer, et jusqu’à Broglie, le tracé du tram que l’on connaît. C’est que Strasbourg est une ville de canaux, et bien plus qu’aujourd’hui. Le Fossé des Tanneurs charrie des eaux franchement crades, et si son courant empêche la stagnation, il ne diminue en rien les effluves désagréables qui s’en échappent.

Sur l’actuelle rue de la Haute-Montée, le fossé est franchi par un pont. Haut. Qu’on monte, donc. Le fossé des tanneurs marque aussi l’enceinte nord de la ville.

Sur ce qu’on connait aujourd’hui comme la place Kléber, et plus précisément là où la rue des Grandes-Arcades croise la rue de la Haute-Montée (entre le Monoprix et l’ancien Bouchara, à peu près), se dresse une des portes de la cité. C’est la Rindburgertor.

La place Kléber, quant à elle, prend le nom du couvent qui déborde dessus. L’institution religieuse abrite des Franciscains, aussi appelés Barfüsser, les va-nu-pieds. Parce que souvent pieds nus.

À l’emplacement de la Rindburgertor, on décide, en 1321, de bâtir une tour… et pas n’importe laquelle. La période est au développement de la ville, dont la puissance et la richesse s’accroissent.

La même année, on bâtit la Pfalz, siège du pouvoir municipal, pour des raisons politiques et de démonstration de force. Alors c’est décidé : on marque le coup par l’édification de cette tour imposante en plein centre-ville. Elle servira à abriter les richesses de la ville !

Rooftop, moula et bamboche

La Pfennigturm est bâtie comme une tour-porche, c’est-à-dire qu’on continue de circuler sous sa porte. Au-dessus, trois étages, hauts et voûtés, qui renferment le trésor municipal. Puis un toit à l’inclinaison bien raide, comme on sait les faire traditionnellement par chez nous.

Sauf qu’en 1414, la foudre frappe la tour et détruit la toiture. Dans toute difficulté se cache une opportunité : on saute sur l’occasion et on décide d’ajouter un étage.

Le toit sera plat, cette fois-ci, on l’aménage en toit-terrasse dans ce qu’on peut raisonnablement désigner : premier rooftop strasbourgeois. C’est fou, ils n’avaient pourtant même pas Instagram, à l’époque.

Vue_de_la_place_d’Armes_[…]Sandmann_Xavier_btv1b102156729_1
© BNU de Strasbourg - illustration Sandmann Xavier / Capture d'écran

Les bordures crénelées donnent à la tour son apparence emblématique, celle d’une impressionnante forteresse qui domine le centre-ville.

Dans les étages, on trouve bien évidemment le trésor, avec donc de la monnaie, de l’or, mais aussi des objets précieux, que l’on conserve jalousement. On vous avait déjà parlé de la corne de licorne, une des plus belles connues, et s’il vous plait : certifiée authentique ! Eh bien elle est là-bas.

On y trouve aussi la bannière de la Ville, ancienne, sertie de pierres et d’ornements précieux, réputée dans l’Empire tout entier. Et puis aussi des registres, chartes et documents administratifs, juridiques et financiers.

Enfin, on tient tous les ans, à la Saint-Jean, une petite sauterie sur le fameux rooftop. Au vu de ce qu’on lit dessus, ça valait le coup ! Le concept : l’ensemble des plus hauts représentants politiques de la cité se réunissent pour un festin, sur le toit de la Tour aux Pfennigs.

Les seigneurs de la République aimaient rester longtemps à table.
Charles Gérard, « L’Ancienne Alsace à table, étude historique et archéologique » 1877.

Chaque corporation dépêche son meilleur cuistot. L’enjeu est grand : la corporation qui procure le plat le plus fameux s’assure une certaine hype, c’est certain. Donc tout le monde veut épater les autres : et ça donne des festins à s’en péter la panse. Ça passe aussi par le vin, qui arrive des meilleurs domaines alsaciens.

Les musiciens municipaux s’attèlent à l’ambiance, la corne de licorne est exhibée, le tout se déroule autour d’une exceptionnelle table gravée de noms illustres… bref, on déballe le grand jeu ! On imagine à peine l’effervescence qui devait être telle qu’elle se ressentait certainement dans la cité toute entière.

Et puis s’en vont

Finalement, la tour perd de son prestige petit à petit, à mesure que le faste de l’époque s’étiole. Si l’on sait que de grands travaux y ont été menés au 17e siècle, on peut lire des descriptions de la Tour au Pfennigs un siècle plus tard qui font part d’un état particulièrement délabré.

C’est peut-être pour ça qu’il ne fut pas si difficile, pour les décideurs/ses, d’acter sa démolition, pour des raisons majoritairement urbanistiques. L’édifice est ainsi détruit en 1745. On laisse d’abord un sursis à sa porte qui, par définition, n’empêche pas le passage. Elle est finalement rasée à son tour en 1768.

Ferdinand Reiber, entomologiste alsacien du 19e siècle, nous laisse un peu sur notre faim, concernant la corne de licorne qui aurait simplement « disparu sans traces ». Les autres trésors furent majoritairement envoyés à la nouvelle mairie, le Neue Bau ou aux écuries de la ville. Mais ces bâtiments furent mis à sac lors de la Révolution. On sait par exemple que la bannière de la Ville fut lacérée à cette occasion.

Que reste-t-il de cette tour emblématique ? Plus grand-chose, a priori. Mais finalement, est-ce que ce n’est pas ça qui fait sa légende ?

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