Dans la rue des Tonneliers, la vitrine de l’épicerie Spagna expose fièrement ses spécialités italiennes depuis 1937. Aujourd’hui, l’institution fait face à de graves difficultés. L’arrière-petite-fille de Camillo Spagna passe la main mais souhaite que ce véritable monument italien à Strasbourg puisse poursuivre son histoire.
En début de semaine, l’épicerie italienne Spagna, ouverte en 1937, a annoncé qu’elle pourrait ne jamais fêter sa 90e bougie… à un an près. L’institution strasbourgeoise est proposée à la reprise, dans le cadre d’une procédure de redressement judiciaire.
La nouvelle, annoncée sur les réseaux sociaux, a provoqué une vague d’émotions unanimes. Chacun(e) y est allé de son souvenir d’enfance, de l’expression de sa tristesse… Jusqu’au raz-de-marée de remerciements adressés à celles et ceux qui ont tenu depuis des décennies ce monument, « petit morceau d’Italie au cœur de Strasbourg ».
L’émotion est partagée par Laura, arrière-petite-fille du fondateur, à la tête de la boutique avec son mari depuis février 2025. Elle cultive l’espoir que cette reprise ne signe pas la fin de Spagna, comme l’illustre la façon dont elle a choisi d’annoncer la nouvelle : « Nous cherchons aujourd’hui à transmettre l’histoire de Spagna. »
La transmission d’une histoire plutôt que sa fin, ça nous a donné envie d’aller rendre visite à la principale intéressée, dans ce lieu tout droit sorti d’une autre époque.
Carreaux blancs aux murs, marron au sol, lumière franche, produits soigneusement alignés. Tout évoque un curieux (et précieux) vestige des Trente Glorieuses. Ce matin-là, une cliente repart avec des olives et de la mozzarella. « Deux-trois jours, la mozza fraiche », prévient Laura, « pas plus ! ». La dame acquiesce et s’en va. C’est à nous.
De Franchi à Monna : une brève histoire de la Little Italy strasbourgeoise
« Première épicerie italienne, longtemps la seule »
Laura incarne la quatrième génération à la tête de l’emblématique épicerie. Elle nous raconte l’histoire de Spagna. C’est avant tout celle de sa famille. L’histoire de plusieurs vies, d’un lieu unique et de l’amour des bons produits. C’est aussi son récit à elle.
Tout commence lorsque Camillo Spagna quitte son village natal, dans la campagne de Parme. Nous sommes dans l’entre-deux-guerres. En Italie, Mussolini est au pouvoir depuis près de 15 ans déjà.
Camillo arrive à pied. « Tout un parcours », raconte son arrière-petite-fille, qui précise : « Avec le grand-père Franchi [emblématique glacier strasbourgeois, ndlr], ils sont arrivés ensemble. » Arrivé à Strasbourg, l’homme ouvre une toute petite épicerie générale, dans la même rue que l’actuelle. On est en 1937.
Avec sa femme Marie, ils ont deux enfants, Marie-Thérèse et François. Marie-Thérèse épouse Pepino Dallara, un Italien qui, après la guerre, rejoint Strasbourg à son tour. « Ce sont mes grands-parents », sourit Laura.
La boutique se spécialise alors dans les produits méditerranéens, les diasporas espagnoles et portugaises étant importantes à Strasbourg. Puis, la famille se recentre sur ses racines : c’est le début de l’épicerie italienne.
Spagna, c’était la première épicerie italienne, longtemps la seule.
Le local actuel est acquis en 1963. Jusqu’à maintenant, trois générations passionnées se sont succédées entre ces murs. Laura raconte les tournées effectuées par son grand-père et son grand-oncle. Les deux à bord d’un TUB Citroën parcourent alors les villages.
Ils s’arrêtent tout particulièrement aux briqueteries, qui emploient beaucoup d’immigrés italiens à cette époque. C’est comme ça que les ouvriers faisaient le plein de ces produits qui leur rappelaient leur pays natal, directement en sortant du travail.
« Au nom de l’histoire familiale »
Laura naît à la fin des années 80. Elle grandit dans cette boutique qu’elle a toujours connue, entre les immenses jambons, les meules de fromage et les antipasti qui baignent dans l’huile d’olive. Elle évolue sur le carrelage marron tandis que, durant sa petite enfance, ses grands-parents s’activent encore tout autour, à faire tourner la boutique.
Lorsque ses parents, Jean-Louis et Caty, et le cousin de son père prennent le relais au cours des années 90, ils développent tout un volet restauration.
La gérante actuelle se rappelle d’une rue des Tonneliers qui a bien changé, des voitures et camionnettes de restaurateurs qui stationnaient sur le trottoir contre la boutique à la hâte, pour récupérer les marchandises. « Dans le magasin, il y avait quelqu’un à partir de 5h du matin et jusqu’à 19h. »
J’ai grandi ici, au milieu de tous les produits, dans la boutique.
Lorsqu’elle reprend les rênes avec son mari, Laura le fait au nom de l’histoire familiale et de son amour pour l’Italie. Elle s’attèle à moderniser l’institution, crée un site Internet, développe les commandes en ligne. Mais elle refuse de s’éloigner de l’authenticité qui a fait la longévité de l’adresse fondée par son arrière-grand-père.
Les produits demeurent ancrés dans le pays de ses ancêtres où elle conserve des liens avec certain(e)s producteurs/rices, comme celui qui l’approvisionne en pâtes fraiches : « Ce petit producteur milanais que l’on connait très bien et qui a un petit atelier comme deux fois notre boutique, on y est allé plusieurs fois. »
Mais même avant de reprendre l’affaire, Laura a conscience des difficultés qui l’accompagnent. « Ces antécédents », comme elle les appelle, lui donnent du fil à retordre. Elle ambitionne de tout « mettre à plat » sur le plan financier, pour tout relever. Aujourd’hui, la commerçante se rend à l’évidence : « On n’y arrive plus. »
« Donner un coup de jeune à Spagna »
Actuellement en redressement judiciaire, l’épicerie Spagna cherche donc un(e) repreneur/se. « C’est la fin de Spagna dans la famille Spagna », acte Laura, le cœur lourd. Elle garde un espoir : celui que l’histoire de Spagna continue à s’écrire malgré tout, avec la personne qui reprendra l’affaire.
Alors bien sûr, Laura explique que, théoriquement, tout est possible dans ce local. De l’épicerie alsacienne à la boulangerie, précise-t-elle-même. Mais on devine son souhait que l’esprit de l’institution fondée par son arrière-grand-père soit préservé.
C’est qu’elle y a déjà pensé, et plus d’une fois. « Ce qu’il faut, c’est redynamiser tout ça, donner un coup de jeune à Spagna ! », lance-t-elle en égrainant ses idées : sandwichs à base de bons produits italiens, foccacia, etc. « Il faut quelqu’un qui a envie d’investir » résume-t-elle. « Il suffit de croiser la bonne personne. »
Si elle sait les changements auxquels les professionnel(le)s du centre-ville strasbourgeois ont dû faire face depuis plusieurs années, Laura n’est pas pessimiste et demeure convaincue du succès que peuvent avoir les petits commerces de Strasbourg.
« Les gens ont envie de revenir vers les petits commerçants », assure-t-elle, expliquant toutefois la nécessité de s’adapter à un nouveau public… Dans lequel étudiant(e)s, jeunes et touristes ont pris le dessus par rapport aux quelques habitué(e)s qui habitent le centre-ville.
On relaie ici la fin de la publication publiée par Spagna en vue de sa reprise :
« Aujourd’hui, nous cherchons un repreneur passionné, un entrepreneur, un professionnel de l’alimentaire, ou toute personne qui souhaiterait reprendre cette belle enseigne et écrire la suite de son histoire.
Peut-être que ce projet pourrait être le vôtre ou peut-être connaissez-vous la personne qui pourrait faire vivre Spagna demain.
Pour toute information concernant la reprise, les candidats peuvent contacter directement l’administratrice judiciaire : Me. L.LUTZ – Ajilink. [email protected]. »


