Demandes de « finitions », propositions d’argent, gestes ambigus ou franchement déplacés : certaines professionnelles du massage bien-être doivent aussi apprendre à se protéger. À Strasbourg et ses alentours, trois d’entre elles se livrent sans tabou pour dénoncer un phénomène largement constaté dans une profession qui compterait environ 60 000 personnes en France.
Le massage bien-être repose sur le toucher et la confiance. Parfois presque nue, une personne confie son corps aux mains d’un ou d’une professionnelle. Rien de sexuel là-dedans : le cadre et les limites devraient être clairs. Pourtant, certains hommes demandent une « finition », proposent de payer davantage ou tentent de transformer un contact professionnel en geste intime.
Flavie Deléglise, 34 ans, a ouvert L’Îlot en 2024 après avoir été professeure des écoles. Pauline, 35 ans, dirige depuis sept ans l’institut Cire & Coton. Une troisième professionnelle interviewée, et qui exerce également à Strasbourg et ses environs, témoigne dans cet article sous couvert d’anonymat. Elle s’appelle Louise* et comme pour son collègue Éric*, ce sont des prénoms d’emprunt. Ces personnes racontent la même peur : celle de voir une séance déraper, souvent à huis clos.
Ces trois témoignages ne mesurent pas statistiquement le phénomène, mais ils sont loin d’être isolés. La Fédération française de massages bien-être estime que 60 000 personnes ont pour activité principale le massage de prévention, d’accompagnement à la santé ou de bien-être.
En 2023, elle relayait déjà des professionnelles affirmant ne pas passer une semaine sans proposition indécente par téléphone ou SMS.
« Est-ce qu’il y a une finition ? »
Chez Cire & Coton, les demandes passent surtout par téléphone. Pauline répond normalement lorsqu’un homme lui demande si l’institut réalise des massages. Puis vient parfois une deuxième question, posée sans détour : « Est-ce qu’il y a une finition ? Est-ce que ça va plus loin ? »
« Ils sont assez détendus et confiants, je crois », constate-t-elle. Certains se montrent presque choqués par son refus, comme s’ils avaient simplement demandé une option supplémentaire. Pauline ne prend désormais plus le temps de discuter : elle dit non et raccroche. « Masseuse, ça ne veut pas dire prostitution déguisée ! »
Flavie a rencontré des situations plus directes lorsqu’elle travaillait encore comme salariée. Un client lui a proposé de l’argent. Elle a refusé. Il a alors augmenté son offre. « Je suis sortie de la pièce. » Une autre fois, un homme a refusé de conserver son caleçon. Après lui avoir répété trois fois les règles, elle a interrompu la séance.
Flavie estime qu’une situation problématique pouvait se présenter environ une fois par semaine dans ce salon, soit autour d’un client sur 20/30. Certains insistaient, s’énervaient ou se frottaient contre la table. Sa responsable acceptait qu’elle arrête, mais sans faire davantage de vagues. Signaler les faits ou porter plainte n’a jamais été évoqué.
Avec l’expérience, Flavie a appris à renvoyer la gêne à celui qui la provoque. À un homme qui lui faisait des propositions, elle a fini par lancer : « Avant de me faire des propositions comme ça, vous auriez pu enlever votre alliance ! » Cette fois, c’est lui qui ne savait plus où se mettre.
« Au début, je me demandais pourquoi c’était moi qui étais gênée ou énervée, et pas eux. » Plus jeune, assure-t-elle, elle n’aurait jamais osé répondre ainsi.
Chez Louise, les gestes ont parfois été moins évidents, mais suffisamment inquiétants pour installer la peur : une main serrée lorsqu’elle masse les bras, un effleurement lorsqu’elle passe à côté de la table. « Ça me met en stress. Je me dis : quelle est la prochaine étape ? »
Une offre érotique qui brouille le mot « massage »
Pourquoi ces hommes formulent-ils leurs demandes aussi naturellement ? Pour les trois professionnelles, une partie de la réponse tient à un marché érotique utilisant le même mot. En ligne, des offres de massages « sensuels », « naturistes » ou « avec finition » apparaissent à Strasbourg et ailleurs en Alsace. En Allemagne, des établissements spécialisés présentent aussi ouvertement ces pratiques.
Le problème commence lorsque certains appliquent les mêmes codes à tous les salons, même lorsqu’aucune prestation sexuelle n’est annoncée. Pauline suppose que certains connaissent déjà ces établissements, tandis que d’autres tentent simplement leur chance. Leur assurance donne le sentiment que la question est devenue ordinaire : si cela ne fonctionne pas ici, ils essaieront ailleurs.
Les masseuses évoquent aussi les clichés qui sexualisent les massages asiatiques, thaïlandais ou « énergétiques ». Pauline a vu des salons obligés de préciser qu’aucun massage érotique n’était pratiqué. « Peut-être qu’ils se disent qu’énergétique, ça fait un peu chamanique ou tantrique, mais ça n’a rien à voir. » Cette offre n’excuse aucune sollicitation : certains connaissent la différence, mais testent tout de même les limites.
Se protéger avant même le rendez-vous
Depuis qu’elle travaille à son compte, Flavie affirme ne plus subir de geste déplacé dans son cabinet. Non pas parce que les demandes ont disparu, mais parce qu’elle les arrête avant la rencontre. En préparant l’ouverture de L’Îlot, l’une de ses premières décisions a été de prendre un numéro professionnel et de rédiger un message automatique. Celui-ci prévient qu’un comportement déplacé mettra immédiatement fin à la séance, qui restera due dans son intégralité.
Si une conversation devient étrange, Flavie coupe court. L’homme comprend qu’il n’obtiendra rien d’autre, puis annule ou ne va pas au bout de sa réservation. Grâce à ce filtrage, ceux qui cherchent autre chose « n’arrivent plus jusqu’à elle ».
Le choix de ses locaux participe aussi à sa sécurité. L’Îlot se trouve dans un cabinet pluridisciplinaire, entouré notamment de professions de santé, avec une salle d’attente commune fréquentée par beaucoup de femmes et d’enfants. « Si j’ai un problème, je peux toquer chez le voisin. Le fait qu’il y ait des professions médicales autour calme aussi les esprits. »
Pauline a choisi une précaution plus radicale : elle ne propose pas de massage du corps aux hommes qu’elle ne connaît pas. Certains soins restent possibles lorsqu’il s’agit du conjoint d’une cliente fidèle, mais les réservations masculines sont filtrées. Cette décision représente forcément un manque à gagner.
Elle sait pourtant que la majorité des hommes ne cherchent rien de déplacé. Avant certains rendez-vous acceptés sur recommandation, elle sent malgré tout monter une appréhension. Puis le massage se déroule normalement. « Je me dis que je suis bête d’avoir eu ce pressentiment alors que tout s’est très bien passé. Mais comme je n’ai pas envie de vivre ces situations, je filtre au maximum. » Le problème est de ne pas savoir, avant de fermer la porte, lequel respectera le cadre.
Un samedi, seule dans le bâtiment
À Strasbourg, Louise ne masse plus aucun homme inconnu. Les amis et les personnes recommandées restent les bienvenus, mais sa clientèle masculine fonctionne désormais en circuit fermé. En juillet, un prénom dont elle ne parvient pas à déterminer s’il est masculin ou féminin apparaît sur son système de réservation. Le rendez-vous est fixé un samedi, lorsqu’elle se retrouve souvent seule dans le bâtiment. Elle accepte d’abord, puis vérifie et découvre qu’il s’agit vraisemblablement d’un homme.
Louise lui écrit pour préciser qu’elle ne le massera pas elle-même, mais que son collègue Éric pourra assurer la séance. Sans réponse, elle relance par mail et par SMS, puis annule. Elle ne transmettra jamais le code permettant d’entrer et de sortir du parking. L’homme ne viendra pas. « Heureusement, parce que clairement, ce rendez-vous n’était pas clair. »
Formé avec elle, Éric permet à Louise de ne pas fermer totalement la porte aux hommes. Il n’a pourtant jamais eu à la remplacer : la seule réservation concernée s’est terminée par ce silence. Louise préfère ce manque à gagner au stress d’une séance passée à surveiller chaque mouvement.
En formation, personne ne parle « des tordus »
Pauline possède un CAP et un brevet professionnel en esthétique-cosmétique. Flavie a suivi une formation d’un an, Louise s’est formée lors d’une reconversion. La DGCCRF indique que le massage bien-être peut être exercé par des personnes non kinésithérapeutes, de préférence formées. Malgré ces parcours différents, aucune n’a réellement été préparée aux comportements déplacés.
Pauline ne se souvient d’aucun cours consacré au sujet. « C’est comme si on le savait, mais qu’on n’en parlait pas et que c’était normal. » En apprentissage, elle a surtout observé les habitudes de ses patronnes. Aujourd’hui responsable d’une salariée, elle assure qu’elle ne lui imposerait jamais de masser un homme si elle ne se sentait pas à l’aise.
Flavie se rappelle d’une seule évocation, rapidement balayée pendant son année de formation. Les gestes techniques étaient enseignés ; la manière de sortir d’une cabine, de répondre à une proposition sexuelle ou d’obtenir le soutien de sa responsable l’était beaucoup moins.
Deux hommes participaient à la formation de Louise. Le professeur insistait auprès d’eux sur la pudeur des femmes et les précautions à prendre pour ne pas dévoiler leur corps. Des règles essentielles, mais l’avertissement n’allait que dans un sens. « On mettait davantage les hommes en garde sur la manière de masser une femme que l’inverse. On ne nous disait pas ce qu’on allait rencontrer ni qu’il pouvait y avoir des tordus. » Les participantes expérimentées racontaient donc leurs propres mésaventures aux autres : « C’était notre école à nous. »
Louise aurait aimé apprendre à réagir aux gestes subtils et aux tentatives de culpabilisation. « Quand on est masseuse, on a peur. On a peur de décevoir, on a peur que le client ne soit pas satisfait. C’est difficile d’être ferme et claire dès le départ tout en voulant que la personne passe un très bon moment. » Une formation devrait, selon elle, rappeler le droit de dire non, d’interrompre la séance et de placer son propre inconfort avant la satisfaction du client.
Porter plainte ou continuer à filtrer ?
Aucune n’a engagé de procédure judiciaire. Pauline déposerait au minimum une main courante face à un geste déplacé. Porter plainte lui paraît plus difficile : il faudrait raconter, être potentiellement confrontée à l’homme et résister à cette petite voix qui pousse certaines femmes à se demander si elles ont fait quelque chose de mal.
Flavie ne se sent pas soutenue par les institutions. Aller au commissariat pour chaque message à caractère sexuel lui semble demander énormément de temps et d’énergie, sans certitude d’être prise au sérieux. Elle parvient aujourd’hui à raconter ces épisodes parce qu’aucun homme ne l’a agressée physiquement, estime-t-elle. « Si j’avais été touchée, je n’en aurais peut-être jamais parlé. » À force, elle dit aussi s’être partiellement habituée à des comportements qui ne devraient jamais devenir ordinaires.
Louise partage ce découragement. Beaucoup de situations se jouent sans témoin et certains gestes restent difficiles à prouver ou même à décrire. « On nous dira de choisir notre clientèle », imagine-t-elle. C’est précisément ce qu’elle a fini par faire, en renonçant aux hommes inconnus plutôt qu’en attendant une situation plus grave.
Les professionnelles bricolent leurs propres protections : messages préventifs, rendez-vous filtrés, locaux partagés et groupes privés. Flavie avait imaginé un canal entre masseuses strasbourgeoises pour signaler les clients problématiques. Elle y a renoncé par crainte de sortir du cadre légal, mais l’idée traduit leur besoin d’un système d’alerte.
Un métier toujours ramené à la sexualité
Les hommes n’ont pas le monopole absolu des comportements inappropriés. Éric a déjà raconté à Louise que certaines clientes s’étaient entièrement dénudées ou avaient adopté une attitude ambiguë. Ces situations restent néanmoins exceptionnelles pour lui, tandis que les sollicitations visant les masseuses sont très majoritairement le fait d’hommes.
Louise ressent cette sexualisation jusque dans son entourage. Lorsqu’elle annonce qu’elle est masseuse, certaines connaissances lui répondent avec un sourire ou un clin d’œil : « Ah super, j’adore les massages. » Leur métier consiste à créer du relâchement, mais elles doivent rester en alerte. Elles savent que la majorité des hommes respecteront le cadre, tout en organisant leur activité autour de ceux qui pourraient le franchir.
Pour Flavie, aucun message automatique ne réglera entièrement le problème. « Ce qu’il faudrait changer, c’est 2 000 ans de patriarcat », tranche-t-elle, en appelant d’abord à une meilleure prise en charge des violences sexuelles. Une évolution reste néanmoins immédiatement possible : préparer les élèves à ces situations, leur apprendre à poser leurs limites et demander aux responsables de soutenir réellement celles qui interrompent une séance. « Notre métier doit être valorisé comme les autres », conclut Louise.




