« Ressentir la donnée, plus que la voir. » Dans un monde submergé par la data (informations numériques), Alessia Sanna laisse s’en échapper par ses œuvres une poésie inédite. « Artiste chercheuse en arts plastiques data sculpture, data visualisation et vidéo mapping », exposée lors de l’Ososphère 2026, cette Strasbourgeoise nous livre un travail aussi rare que précieux. Et si pour mieux en déchiffrer les enjeux, il suffisait d’y plonger ? Rencontre en immersion, au cœur de son Maelström.
Mulhousienne d’origine, Alessia Sanna se partage depuis plusieurs années entre Strasbourg où elle vit, crée, et enseigne parfois (à l’université, un cours de pratique numérique)… Et Paris, où elle est à quelques mois de soutenir sa thèse à la Sorbonne.
Lauréate du prix AMMA Panthéon Sorbonne pour l’art contemporain 2018, exposée à l’international, elle peut aussi témoigner d’avoir intégré à Strasbourg la première promotion de l’incubateur culturel Fluxus, parrainée par Thierry Danet (cofondateur de la Laiterie et de l’Ososphère). Une rencontre déterminante puisqu’elle l’amène à exposer une première fois à l’Ososphère en 2022, avant de l’être à nouveau cette année.
Mais comment devient-on « artiste chercheuse en arts plastiques data sculpture, data visualisation et vidéo mapping » ? « J’ai toujours eu besoin de créer. Ça s’est imposé à moi », nous confie Alessia.
En grandissant, s’y ajoute son envie « de réagir aux environnements sociaux, numériques, technologiques qui nous entourent »… Avec un large sentiment d’incompréhension qui se cristallise autour de 2017-2018, à mesure que les « big data » font parler d’eux et qu’elle « se sent[e] complètement larguée » dans « les masses d’informations ». « Je ne comprenais plus, je ne comprenais pas ce que c’était. »
De la donnée au bout des doigts : le besoin de comprendre
Hasard de la vie, elle fait une rencontre décisive : celle avec son compagnon, Alexandre Weisser, alors en études d’informatique et aujourd’hui ingénieur informatique. [Un partenaire jusque dans sa création puisqu’il élabore pour ses œuvres des logiciels, ndlr].
« Là où j’ai rencontré des obstacles, j’avais aussi une porte d’entrée pour aller approfondir les sujets. Le fait de le matérialiser, c’est une manière de me [les] réapproprier. »
« Submergée » par les open data, le défi la stimule plus qu’il ne la décourage. « Au contraire », affirme-t-elle. Elle commence alors à « récupérer cette matière-là » et à la considérer comme telle.
« Profondément rattachée au domaine de la sculpture, j’ai un amour pour la matière : j’aime manipuler mes oeuvres, voir les choses en volume. Je pense que c’est comme ça que je comprends le monde, que je conceptualise la donnée. C’est un objet qui est multidimensionnel, qui a plein de facettes. Je me suis dit que je pouvais le travailler comme une sculpture. »
Elle continue : « C’est comme ça que ça a pris forme : d’aller chercher des éléments dans les univers numériques et essayer de les ramener dans des espaces physiques pour qu’on comprenne. Peut-être que ces choses-là échappent aussi aux autres. »
Des licornes et Google Trends
Sa première tentative se présente vers 2017, à l’occasion de son master, pour lequel elle doit concevoir une œuvre. En pleine découverte de Google Trends, elle imagine #Alep #Daesh #Licorne. « Ce que je m’amus[ais] à faire, [c’était] de comparer des tendances entre elles, et des mots en rapport avec l’actualité politique du moment – et la guerre frappait Alep de plein fouet. »
Mettant en miroir des mots qui s’y référaient, à d’autres plus légers – comme « licorne » –, elle pense qu’« évidemment, ce qui va être plus recherché, ça restera l’actualité politique ». Erreur. « C’était licorne qui ressortait le plus à un moment T. »
Ces courbes qui apparaissent sur son écran, elle en fait des captures, elle les extrait, puis les transforme en sculptures, qu’elle met en espace et expose.
Déployées sur 3 mètres de long, suspendues, ces baguettes de bois reproduisent alors avec exactitude ce qu’elle avait vu… « Et ça, ça a été le déclencheur, le basculement : okay, on peut faire de la connexion entre de la donnée et de la structure. »
La tête dans la data
Depuis, elle décompte 3-4 « gros » projets. Pour chacun : plusieurs années de travail – en moyenne, 2 ans ½. Des sujets qui se présentent comme des « opportunités », parfois « le fruit du hasard ».
L’un des premiers ? Screen City_Strasbourg lui prend jusqu’à 4 ans, puisqu’il faut réfléchir à comment faire interagir la donnée et la convertir en sculpture. Une fois le moyen trouvé, il lui sert de socle pour le reste.
Pour celui-ci, se pencher sur la ville a imposé de « travailler avec du concret ».
D’abord : « écumer des open data » et faire le tri. Et puis, en rencontrant la mairie, elle se retrouve face à un problème : celui de gérer des données sensibles de l’Insee qu’on lui met à disposition, mais qui sont soumises à des conditions d’accès (comme celles du Ril – Répertoire d’immeubles localisés).
Elle comprend à ce moment-là que trouver de la donnée intéressante et exploitable n’est pas si évident. Si l’open data mise sur la transparence, « ça peut être le nombre de vélos qui sont empruntés à Strasbourg, par exemple. Mais ce n’est pas forcément des sujets d’utilité publique sur lesquels j’ai envie de réagir ou en rapport avec l’actualité ».
Tandis que Leave Space arrive en 2024, suite à un appel à projets avec le KIKK festival – autour du numérique – en Belgique (et pendant l’exposition Stellar Scape).
Son postulat de départ ? Se pencher sur « les débris spatiaux », sans savoir encore quelles seront les données disponibles. Nombreuses, celles-ci gardent toutefois des angles morts qui servent sa création : « quand il y a des vides comme ça, en tant qu’artiste, on peut s’insérer dedans, et c’est ce qui laisse aussi place au discours ».
Elle en profite pour « créer des ponts avec l’actualité », tournée à ce moment-là sur la flotte de satellites d’Elon Musk. Elle met en relation « la manière dont on pollue l’espace et [celle] dont on le colonise ».
Un « Maelström » à l'Ososphère
Délicat, poétique, intelligent, hypnotique… Face au Maelström d’Alessia Sanna, les qualificatifs ne manquent pas. Exposée à l’étage de La Fabrique durant les 10 jours pour l’Ososphère, cette œuvre a autant intrigué que captivé le public qui l’a croisée.
Difficile de rester insensible, face aux vagues sonores et lumineuses qui entraînent les visiteurs/ses dans cette valse aquatique et numérique. Or, derrière la métaphore maritime, apparaît à celui ou celle qui s’y pencherait : un message. Tandis qu’en coulisses s’y cachent trois ordinateurs et du codage.
Après avoir traité de l’espace et de la ville, la dernière création d’Alessia nous immerge dans les ramifications de nos relations, dans une expression plus organique [résultat d’une résidence de 2 ans au sein d’une entreprise de transports parisiens, ndlr]… Une plongée au fond de l’océan.
Dans les filets d'Internet
Dans une obscurité profonde se détachent ainsi trois sculptures qui communiquent entre elles, et qui ne forment qu’une entité : Maelström. D’une part, un récif de corail, de l’autre, un banc de poissons translucides en verre, et au fond : un filet qui s’ouvre à nous comme une toile… Et des « paysages sonores » propres à chacune, imaginés par Stéphane Clor – un artiste strasbourgeois avec lequel elle collabore depuis Screen City en 2022.
La subtilité de cette œuvre spectaculaire ? « Toutes les vingt minutes, il y a de l’imprévisible qui va se produire dans la visualisation parce qu’on a ce jeu de données brutes […] et des perturbations qu’on impulse dedans pour générer des petits états de crise qui mèneront au Maelström ».
Le corail, pour commencer, illustre la vulnérabilité des écosystèmes – « des animaux, des environnements menacés par la pollution des eaux, par la calcification des océans, qui provoquent leur blanchiment ». Ici, elle rejoue cet imaginaire pour parler des écosystèmes numériques, avec des sculptures réalisées en sel, et un mapping qui s’y superpose.
Composé de tweets émis sur une période donnée, ce dernier rend compte de l’impact de ces messages – positifs, négatifs ou neutres, représentés respectivement en bleu, blanc ou les deux. « Quand c’est blanc, c’est vraiment négatif : parce que le tweet négatif vient simuler la mort du récif. »
Le banc de poissons symbolise, quant à lui, la propagation de l’information en ligne, et des effets de masse.
Une analogie toute trouvée avec les comportements intuitifs de défense des sardines qui se forment ainsi pour se protéger de leurs prédateurs. « Quand on adhère à des idées, à du contenu, ça peut se faire massivement et intuitivement : on va relayer, quitte à s’enfermer parfois dans des sphères informationnelles. » Sur l’œuvre se projettent ici des points, de différentes tailles, selon l’ampleur des retweets.
Et enfin : le filet, inspiré des « filets fantômes » « qui sont abandonnés dans le fond des mers par les pêcheurs – sauf qu’ils continuent de pêcher des poissons et abîment les écosystèmes ».
Il raconte notre rapport à la « Toile » en tant qu’usagers/ères. « Si on émet des messages comme des fake news – [celles-ci] aussi vont rester en errance », pouvant encore « capturer, piéger des utilisateurs quand ils tomberont dessus. »
Trois sculptures comme « trois facettes d’un même jeu de données » (soit des millions de tweets procurés par l’entreprise).
Et le Maelström – le « tourbillon » –, c’est une « une configuration rare qu’on va atteindre 1% du temps […] où ces trois sculptures vont passer au bleu, et signifier un état de crise majeur ». Un pourcentage « qui n’est pas anodin », et correspond à « la possibilité [d’une fake news] d’émerger et faire un phénomène de grand ampleur ».
« Permettre au langage poétique de s'exprimer »
Un choix esthétique qui n’est pas le fruit du hasard : « Étant donné le sujet que je traite, j’essaie d’avoir quelque chose qui attire, qui soit hypnotique, plaisant à regarder… mais pas que. Ça doit être ‘beau’ et perturbant. »
Et une fois l’attention du public captée, il faut « l’intéresser avec le propos qu’il y a derrière ». Elle aime la dualité présente dans son œuvre, opposant l’aspect froid de la donnée au « travail de perception de [celle-ci] qui permet au langage poétique de s’exprimer ».
Alors, pour celles et ceux qui n’auraient pas eu la chance de s’y glisser lors de cette édition de l’Ososphère, on vous laisse avec ces images de Maelström – réalisées lors de sa résidence à l’automne dernier, au cœur des vignes, au Katz&co à Katzenhal :
Pour retrouver le travail d’Alessia Sanna :
Son site web
Son compte Instagram



