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« On compte beaucoup de morts » : face au massacre en Iran, 3 Strasbourgeois racontent

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Depuis le début du mouvement de manifestation nationale le 28 décembre dernier en Iran, une répression meurtrière, orchestrée par le régime des mollahs, frappe la population civile iranienne. La coupure des réseaux Internet et téléphoniques survenue le 8 janvier empêche la remontée d’informations à l’international. À Strasbourg, les ressortissant(e)s iranien(ne)s vivent dans l’angoisse, au gré des notifications reçues au compte-gouttes.

Jean-Noël Barrot, ministre français des Affaires étrangères, redoutait déjà le 14 janvier dernier « la répression la plus violente dans l’histoire contemporaine de l’Iran ». 

Bien que le pays soit isolé du reste du monde depuis la coupure totale des réseaux Internet et téléphoniques le 8 janvier dernier, des brèches commencent à s’ouvrir depuis quelques jours dans certaines régions. 

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Téhéran
Téhéran. © Wikimedia Commons / Document remis

Désormais, les échanges et transferts de photos ou vidéos mettent partiellement en lumière l’horreur de la crise qui secoue actuellement le pays. Selon des médecins présent(e)s sur place, le bilan pourrait dépasser les 30 000 morts en Iran, rapporte The Guardian, alors que le gouvernement iranien parle plutôt de 3 000 décès.

Vers une condamnation de la Cour pénale internationale ?

« Ce qu’il se passe aujourd’hui en Iran est extrêmement grave. On peut déjà se poser la question d’une qualification de ‘crime contre l’humanité’, puisqu’il s’agit d’attaques massives contre des civils, où le caractère massif est à mon avis caractérisé », souligne Me Grégory Thuan dit Dieudonné, avocat au barreau de Strasbourg depuis 2011 et spécialiste du droit international.

Celui qui plaide régulièrement devant l’ONU, la Cour européenne des droits de l’Homme et différents organes de l’UE, pointe également du doigt l’illégalité de la coupure des télécommunications mise en place par le régime.

C'est une entrave directe au droit à l'information et à la liberté d’expression.
Me Grégory Thuan dit Dieudonné

« En 1975, l’Iran a signé le ‘Pacte international relatif aux droits civils et politiques’ de 1966. C’est l’équivalent de la Convention européenne des droits de l’Homme au niveau international. Le pays s’est engagé à respecter toutes les dispositions de ce pacte, dont l’accès à un procès équitable, la garantie de la liberté d’expression ou la liberté de manifester », explique l’avocat.

« Cette coupure totale d’Internet est clairement illégale au regard de ce pacte et c’est une entrave directe au droit à l’information et à la liberté d’expression. On est dans une violation de droits fondamentaux classiques. »

Cette fermeture au monde extérieur touche directement les ressortissant(e)s et réfugié(e)s politiques iranien(ne)s. À Strasbourg, ils et elles sont plusieurs à vivre dans l’angoisse de ce silence pesant. 

Des manifestations « Femme, Vie, Liberté » à l'exil politique

Parmi ces personnes, Sofia, 23 ans, étudiante à l’Université de Strasbourg et originaire de la ville de Torbat-e Jam. Cela fait trois ans que l’Iranienne est arrivée en France, sous le statut de réfugiée politique. « J’étais dans la rue avec mes amis pendant le mouvement ‘Femme, Vie, Liberté’. J’ai dû partir du pays après ces manifestations parce que j’ai eu beaucoup de problèmes. »

Depuis, Sofia n’est plus retournée en Iran et prend des nouvelles des siens à distance. Le black-out l’a plongée dans le brouillard. « Je n’ai eu aucune nouvelle de mes proches pendant plus de deux semaines. J’ai pu discuter juste une fois avec mon père, pendant presque 30 secondes, il y a une semaine. On a pleuré tous les deux, puis ça a coupé. C’était la première fois que je voyais mon père pleurer. »

Sofia
© Sofia / Document remis

Sur place, d’après les maigres échos qui lui parviennent jusqu’en France, l’horreur est totale. « Une amie très proche a perdu son copain et à chaque fois qu’on en parle, elle pleure. C’est très dur pour elle. Une autre amie a perdu son grand-père, alors qu’il était en train d’acheter les médicaments à la pharmacie, ce n’était même pas un manifestant. »

Ma famille m'a raconté qu’il y avait des rivières de sang dans les rues.
Étudiant iranien anonyme, 28 ans

À entendre cet autre étudiant iranien de 28 ans, arrivé en France en 2020 et qui a préféré rester anonyme, le constat est le même partout dans le pays. « Je viens d’une très petite ville au nord-est de l’Iran qui s’appelle Esfarayen et qui est encore plus petite que Colmar. C’est une ville très calme, où vivent des gens religieux, des anciens », se souvient-il.

Iran
© Ted Eytan / Capture d'écran

« Même dans cette ville, on compte beaucoup de morts, de blessés. Un ami m’a dit que c’était comme en enfer, il n’a jamais vu ça de sa vie. Chaque jour on voit de nouvelles vidéos, de nouvelles photos sur Telegram. Ma famille m’a raconté qu’il y avait des rivières de sang dans les rues, avec une odeur horrible. C’est atroce », relate l’étudiant. 

« Même dans cette ville, on compte beaucoup de morts, de blessés »

Tous les jours, au réveil, il s’empresse de prendre des nouvelles. « Le matin, la première chose qu’on fait, c’est de prendre notre portable et de regarder sur Internet ce qu’il s’est passé. C’est une situation assez compliquée. D’un côté, on a très envie d’être avec nos proches, mais de l’autre, nous sommes en sécurité ici. Ça crée un contraste assez dérangeant », explique-t-il.

Pour Sofia, l’angoisse a été la même durant ces dernières semaines. « Je n’étais pas sûre que la prochaine fois que je parlerai avec les membres de ma famille, ils soient encore en vie. »

Malgré tout, l’espoir est dans toutes les têtes et chaque Iranien(ne) s’accroche à l’idée que cette mobilisation pourrait bien être la dernière avant la chute du régime en place. « Aujourd’hui, on a tous un peu peur. Mais on sait que cette fois c’est différent. On n’a plus le choix », assène l’étudiant strasbourgeois. 

C’était un honneur d’être dans les rues pendant le mouvement 'Femme, Vie, Liberté'.
Sofia, étudiante iranienne à Strasbourg

En parallèle de ce soulèvement, le nouveau train de sanctions internationales pourrait-il suffire à mettre fin au régime des mollahs ? « Ça fait des décennies que l’Iran est sous le coup de sanctions. Je pense donc qu’il est faux de penser que des sanctions vont faire tomber le régime en place. Mais elles peuvent contribuer à sa chute », analyse Me Thuan dit Dieudonné. 

Si le régime parvenait malgré tout à se maintenir au pouvoir, l’avocat craint pour la population civile. « Je suis inquiet de l’augmentation effrayante des exécutions. Si rien ne se passe, s’il n’y a pas d’intervention militaire des États-Unis et que les choses rentrent dans le rang petit à petit, il est très probable que la machine à pendaison et à exécution tourne à plein régime », ajoute-t-il.

Face à la menace, Sofia veut rester forte. « C’est la première fois que je parle de l’Iran et que je ne pleure pas », souffle-t-elle durant notre entretien. Puis rapidement, l’émotion reprend le dessus : « Pour la première fois, nous nous battons tous ensemble. »

« Vous êtes les plus courageux, vous êtes incroyables », conclut de son côté l’étudiant iranien, en parlant des habitant(e)s de son pays.

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