Néons rouges, nuits magnétiques et aura mystique : c’est lors des Ateliers Ouverts 2024 que le travail de la photographe, plasticienne et vidéaste Alicia Gardès capte pour la première fois notre regard. Dans l’une des salles s’affichent en grand des portraits captivants et des cyanotypes au bleu saisissant. Coup de cœur. Un an plus tard, c’est toujours au Bastion 14 que cette Strasbourgeoise d’adoption nous accueille dans son nouvel espace. Rencontre.
Si les photos ont depuis retrouvé leurs classeurs, tiroirs et étuis, se dévoilent encore çà et là, au gré de son atelier, entre les plantes, le matériel et ses appareils, quelques cadres et cartes postales.
L’univers d’Alicia Gardès fourmille de références, de voyages et de rencontres. Sa pratique jongle entre le numérique, l’argentique et les techniques d’autrefois. Mais au cœur de son travail : le goût de raconter des histoires, de photographier des reines, des femmes puissantes et d’apporter un nouveau regard sur le monde qui l’entoure. Une photographie aussi féministe et engagée, qu’elle est poétique et inspirée.
Partie de son Nice natal à 17 ans, c’est sans regret qu’elle a laissé la Côte d’Azur derrière elle. Au soleil du Sud, elle y préféra une prépa’ d’art en Bourgogne, avant de rejoindre l’école d’art d’Épinal pour trois ans (aujourd’hui l’ÉSAL, l’École supérieure d’art de Lorraine). Une formation spécialisée dans l’image où elle découvre l’argentique. À Metz, une option cinéma lui fait réaliser ses premiers courts-métrages fictionnels et documentaires.
Après son cursus et un détour d’un an comme technicienne d’atelier dans son ancienne école, elle se tourne rapidement vers Strasbourg, la voyant comme « la ville la plus attractive pour une artiste qui vient de terminer ses études ». Avec une vraie « dynamique autour de l’art », et des dispositifs comme le Bastion 14 (dont elle occupe un atelier depuis 3 ans) ou les Ateliers publics de la HEAR (Haute école des arts du Rhin) où elle enseignera pendant 2 ans aux cours du soir.
Aujourd’hui bien installée dans le milieu artistique strasbourgeois, il n’est pas rare de croiser ses photos d’événements et autres partenariats. Pourtant, la photo n’a pas toujours été une évidence.
L'histoire d'un coup de foudre
Son arrivée dans la photo ? « Très graduelle », explique-t-elle. À l’époque, préférant la vidéo, c’est longtemps resté pour elle « quelque chose de très quotidien », jusqu’à avoir dans le cadre de ses études « un espèce de déclic, un peu comme un coup de foudre ».
« Je me souviens de la première fois où j’ai voulu faire une série de photos, et que j’ai compris ce truc hyper fascinant de la photographie : à quel point l’image peut parfois nous échapper, devenir complètement autre chose que les petites intentions mises à l’origine, et donner quelque chose qui nous dépasse. C’est un médium dans lequel il peut y avoir énormément de surprises. Et moi, je crois que c’est quelque chose que je trouve hyper attirant. »
Une pratique « très sociable », qui lui fait « rencontrer des gens, des milieux », et l’invite à « se laisser surprendre » : « C’est ce qui me fait vibrer ».
Pas d’« échelle de valeurs », entre l’argentique et le numérique. Elle mêle d’ailleurs les deux, en s’amusant des outils à sa disposition. Son outil de prédilection ? Le moyen format, qu’elle découvre lors de ses études, et qui rappelle les débuts de la photographie. Le sujet y apparaît à l’envers, et en décalé, par rapport à la « réalité ». Il faut donc « imaginer le décalage ». « Il y a quelque chose de très fascinant dans l’apparition de l’image. »
Après la prise de vue, il reste tout le process : comment se réapproprier les choses après qu’elles nous aient peut-être échappé ? « De l’erreur ou l’accident, [naît] quelque chose de bien plus intéressant que notre petite idée préconçue. »
« Crade », « moins lisse », il y a dans l’argentique – ou la Super 8 par laquelle Alicia est aussi passée –, une volonté d’assumer le défaut, le grain… Et « la magie de la révélation ». Si « parfois, [c’est] très décevant ; quand c’est beau, ça donne le frisson. J’ai un rapport physique à l’image : ça génère des émotions, des questionnements, ça nous trouble », nous confie-t-elle.
Collages poétiques et incandescents : cyanotypes en cabine UV
Pour aller plus loin, Alicia se lance en 2021 dans le cyanotype (une technique d’impression à partir d’une émulsion photosensible exposée aux UV). Une série qu’elle commence justement « avec [s]es ratés ». Dans l’idée, toujours, de « se réapproprier » son travail, ses images, elle sort « des séries qui n’ont jamais vu le jour », des photos jusque-là inutilisées ou inutilisables.
En lien avec ses études dans la narration, elle s’interroge : « Comment est-ce qu’on peut raconter une histoire avec des images ? Comment crée-t-on de nouvelles photos ? »
De là émerge un projet « hybride » entre le collage et la photo. Le processus ? Elle imprime ses anciennes photos sur des calques transparents puis les juxtapose et les assemble à sa guise sur le papier réactif. Et puis, si le cyanotype se pratique avec une simple exposition au soleil, Alicia a son atout secret, à l’entrée de son atelier.
Un outil auquel on ne prêterait pas attention à première vue, et que l’on ne s’attendrait pas à croiser ici, au Bastion 14 : une vraie cabine UV. Taille réelle, comme au solarium, qu’elle révèle au milieu de l’entretien. Une version bidouillée, améliorée.
Du DIY et du détournement que l’on retrouve dans ses montages, car elle y « intègre aussi des photos [qu’elle] trouve sur Internet », dans une démarche proche de la collection. Elle parle ainsi de ces « voitures enflammées », dénichées « par hasard sur un site Internet d’assurance [dans] un article sur les dangers des voitures électriques et des voitures qui pouvaient prendre feu ».
Elle y voit rapidement le potentiel photographique, bien que ce ne soit pas leur but premier. Une manière de faire dialoguer les images et créer une nouvelle histoire, à partir de contenus d’illustration neutres. « Ce n’est pas une narration linéaire, [mais davantage] une invitation à quelque chose de poétique ou d’imaginaire. »
Alicia fait son cinéma : photo et « Female gaze »
Outre le cyanotype, Alicia s’amuse dans la vidéo. Elle explique avoir vu « beaucoup de clips, de vidéos de musique » plus jeune. Une culture du clip qui fait intégralement partie de la « construction de [son] travail » : « Maintenant, j’adore travailler avec des musicien(ne)s et ce milieu. »
[On notera par ailleurs que sa réalisation du clip de Ayletme Beni du groupe Anouck a été récompensée en mars 2025 par le 2ᵉ Prix du jury, lors du Concours de clips organisé par le cinéma Star, en partenariat avec La Laiterie, ndlr].
Mais Alicia entretient un rapport privilégié avec le cinéma. Pour cette grande « consommatrice de films », c’est dans ce médium qu’elle puise une partie de son inspiration. L’esthétique, les ambiances. Elle parle de son amour des « vieux films », de Méliès, des décors de carton-pâte et des expérimentations qui « font naître énormément de poésie ».
Elle évoque des « claques cinématographiques », bien qu’ « un peu problématiques » aujourd’hui : Quentin Tarantino, son Kill Bill et ses figures de « femmes vengeresses ». Si chez Tarantino, la fétichisation de leur corps questionne… Les femmes, chez Alicia, deviennent sujets, plutôt qu’objets.
Elle cite le cinéma de Sean Baker, engagé dans la représentation des travailleuses du sexe, de Tangerine à son récent Anora (couronné de prix dont plusieurs Oscars cette année et la Palme d’Or en 2024). « J’aime aussi vachement ce principe de filmer des femmes qui sont dans des situations hyper compliquées et qui ne se laissent pas démonter. […] [Et qui malgré tout] ont des rêves et ne sont pas désabusées. Elles se battent dur pour se défendre et c’est très inspirant. »
Elle explique d’ailleurs que « [son] parcours photographique a été jalonné par [son] avancée dans [sa] réflexion sur le monde et notamment dans le féminisme ».
Elle rappelle ainsi le contexte de la photographie qui, dès ses origines – et encore aujourd’hui – a été majoritairement incarnée par des photographes masculins, prenant des modèles femmes en photo, en les objectivant (comme dans la publicité). Une vision de la photographie dont elle s’éloigne.
Elle se rappelle d’une série de photos, faite avec une enfant de 8 ans, qui l’a bouleversée. « Ce que je trouve hyper fort avec la photo, c’est que parfois, on fait des images qui nous apprennent ensuite quelque chose sur nous et qui nous disent quelque chose qu’on n’avait pas encore compris. »
Ici : un projet d’école sur l’enfance lui montre, au développement, « la violence un peu latente » au fond de ses images. Celle d’une petite fille dans son costume de princesse, face à son frère, lui, un pistolet à la main. « Un truc sous-jacent très présent » : la confrontation très jeune, aux normes de genre, finalement.
Alors, petit à petit, elle a commencé à prendre des photos différemment, parlant de « l’influence à [son] échelle, et [sa] responsabilité », en tant que photographe, « de ce qu’on montre et de qui on montre ».
Au centre de son travail ? Des femmes et personnes queer, afin d’apporter une vision « forte » d’elles. « Et puis, c’est mon entourage », explique-t-elle. L’envie aussi, de « célébrer » ces « grands combats » portés ensemble. On peut ainsi citer les performeurs/ses de la House of Diamonds [house drag de Strasbourg, ndlr] comme Sapphran, ou Cotte de Maille dont elle partage « des intérêts esthétiques », avec « cette figure de la guerrière ».
« Girls wanna have strength »
Détournant le titre culte de Cyndi Lauper, elle entame en 2018 Girls wanna have strength (« les filles veulent avoir de la force »). Un projet photo en cours, autour des femmes et de la force physique.
« Mon idée, c’est de questionner des choses prégnantes de la société : qu’est-ce que c’est le physique d’une femme ? Qu’est-ce que c’est la force, pour une femme? En quoi c’est politique d’avoir des muscles ? » Et plus largement : les stéréotypes de genre. À venir bientôt : des catcheuses, pour l’aspect « performance ».
Un intérêt pour les sports de combat, et les femmes qui les pratiquent, qui la suit depuis toujours… Outre les nombreux films de kung-fu hong-kongais des années 1970 qu’elle regarde, elle s’est elle-même mise à la boxe et au kung-fu, en dilettante, après une quinzaine d’années de danse classique : « Vraiment l’opposé ». Un sport où la musculature doit être « invisible », et où l’équilibre réside dans le fait d’être forte tout en restant « légère ».
L’une de ses séries coup de poing : celle avec Nong Rose surnommée « Iron Knee » (« le genou de fer »), une boxeuse thaïlandaise trans, amenée à combattre avec un homme sur le ring. Posant sur la table, par ce combat-même, le problème des catégorisations sportives très genrées. Après l’avoir contactée pour son projet, elle obtient la « Bourse expérience de jeunesse Grand Est », s’envole pour la Thaïlande et la suit en tournée sur place.
De ce voyage, elle ramène des photos de ces combats, et un portrait qui tape dans l’œil de la galerie strasbourgeoise Stimultania qui l’imprime sur une bâche et l’affiche sur son mur, rue Kageneck (puis au Bastion 14 en 2023) : « Je suis heureuse qu’une boxeuse trans finisse affichée sur 6mx6m sur un bâtiment. » Une belle finalité, pour elle, à ce projet.
La Thaïlande la met aussi sur la route d’une autre célébrité locale : la drag queen Angele Anang. Une reine croisée par hasard au prophétique « Stranger Bar » et la gagnante de la saison 2 de RuPaul’s Drag Race du pays.
Ces portraits d’elle racontent toute l’admiration qu’épreuve Alicia pour celles et ceux qui « performent le genre, et qui réinventent des choses qui sont hors du genre ». Malgré le défi que peuvent représenter les photos de nuit, elle explique que la mise en scène et les lumières de ce milieu sont par ailleurs « du pain béni pour un(e) photographe ».
En creux : un attrait pour la performance en général, et pour ces femmes qui « bousculent les codes » qu’elle retrouve dans sa collaboration annuelle avec Météo, le festival mulhousien de « musiques aventureuses », où elle est amenée à photographier des musiciennes « qui font des choses très expérimentales ».
La photo : un lieu de rencontre et de hasard(s)
« La photo est vraiment un lieu de rencontre, et moi je ne vis que pour me laisser porter par la surprise et l’aventure. » Parmi les dernières : le shibari [une pratique BDSM, à base de contention par les cordes, ndlr]. Mona Vipers, artiste strasbourgeoise de shibari, la contacte un jour pour un shooting.
Depuis est née entre les deux une complicité et une confiance qui transcendent la photo, passant elle-même entre ses mains expertes. Les collaborations se multiplient : « je me laisse porter », confie-t-elle dans un éclat de rire.
Pour Alicia, la démarche de Mona Vipers est plus proche de la « réappropriation du corps ». Là où l’imagerie généralement véhiculée – par des photographes masculins – est celle d’un rapport de domination d’hommes sur des femmes, de l’ordre de la fétichisation… Elle explique que « [sa] croisade, c’est d’aller dans chaque domaine et d’en proposer une vision nouvelle ». Au choix : soit « un renversement », soit y poser un regard « plus poétique et nuancé ».
D’ailleurs, pour elle, « ce qui va générer le mouvement, c’est une anecdote, c’est quelque chose qu'[elle a] entendu à la radio. C’est quelque chose que quelqu’un [lui a] dit ». L’envie de raconter une histoire que l’on ne connaît pas encore.
Elle cite ainsi ce jour où elle entend parler des « Fêtes de l’Ours », des célébrations païennes dans le sud-ouest, pour l’arrivée du printemps. Un moment où des habitant(e)s de plusieurs villages se griment en ours. Un sujet qui l’intrigue, tant par le mystère qui se dégage d’un rite qui passe les générations, et la spiritualité du changement de saison… Et la violence de l’événement, qui remet en scène un mythe entretenant la culture du viol.
Son prochain projet ? Celui sur les « ermites de jardin », dans le cadre des Ateliers Ouverts en mai 2025. Une exposition collective au Bastion 14, en co-commisssariat avec Valentine Cotte (alias Cotte de Maille) autour d’une figure marginale… Celle de ces « gens désargentés embauchés par des nobles au 18e siècle pour jouer les ermites dans leurs jardins de riches ». « Une performance permanente » pendant laquelle la personne ne pouvait plus « se couper les ongles » et devait « se laisser pousser les cheveux » pour divertir les invité(e)s.
« Des fois, il y a des anecdotes de la vie qui ont l’air incroyables mais qui soulèvent énormément de questions politiques, sociales, etc. […] Ces ermites de jardin, ça peut tout à fait être comparable au milieu de l’art et à ses dynamiques. Ça reste des gens qui ont de l’argent qui en tiennent les rênes [d’un côté], [et en face] le statut précaire des artistes. […] Il y a vraiment un aspect ‘saltimbanque’, et d’instrumentalisation pour le divertissement. »
Et comme ces ermites à l’époque, Alicia souligne qu’un artiste d’aujourd’hui se doit d’être « en représentation constante en communiquant sur les réseaux, en faisant des dossiers ». « Pour pouvoir exercer, il y a des codes. » Mais on lui fait confiance pour continuer à les briser.
Pour suivre son travail
Alicia Gardès sur les réseaux :
Son site web
Sa page Instagram
Aux Ateliers Ouverts 2025 :
Les samedis et dimanches 17-18 et 24-25 mai
(Vernissage au Bastion 14 : vendredi 16 mai)
Au Bastion 14, rue du Rempart, à Strasbourg



