Ils sont originaires de Strasbourg, ou y ont vécu. Mais tous ont choisi d’en partir pour s’installer outre-Atlantique, dans ce coin du monde où l’on parle encore français : le Québec. À 6 000 kilomètres de leurs familles, qui sont ces Strasbourgeoises et Strasbourgeois qui ont décidé de vivre leurs versions du rêve américain ? Rencontres.


Agathe, l’hyperactive rythmée

Il y a plus de sept ans qu’Agathe s’est installée à Montréal. « Je savais que le système français ne me convenait pas » se souvient-elle. « Il est trop compétitif, trop hiérarchisé » précise la jeune femme. Après avoir passé toute son enfance à Strasbourg, où vit encore sa famille, elle part après son bac dans un programme de communication et politique à l’Université de Montréal. « Je trouvais ça intéressant d’étudier la politique dans une province qui revendique son indépendance » précise-t-elle. Grâce aux accords universitaires entre la France et le Québec, Agathe obtient son visa et s’envole pour Montréal. Elle y fera toutes ses études, s’engageant dans les associations de son université et finissant son cursus par un master en management des entreprises culturelles.

« Au début j’ai trouvé qu’il y avait plein de différences entre ici et là-bas » se souvient Agathe. « Au bout de sept ans, je me rends compte qu’il n’y en a pas tant que ça » complète-t-elle. On peut être surpris par la largeur des routes, par le froid de l’hiver, par la sympathie des serveurs, mais le quotidien n’est finalement pas si différent. « Il y a tout autant de discrimination et de racisme, la malbouffe est partout, le bien-être est très peu accessible pour des classes sociales plus défavorisées, l’accès à la culture est très cher… » énumère Agathe. « Et il faut regarder aussi comment le Canada traite les personnes autochtones » complète-t-elle. « Mais je me sens bien ici, en tant que femme surtout » précise Agathe.

Elle travaille en philanthropie, dans un organisme qui programme et organise des événements de danse à Montréal. « C’est un domaine peu connu en France, qui est la relation avec les donateurs et le financement privé » explique Agathe. Elle enseigne aussi le yoga et la méditation, et est à l’origine de projets artistiques en parallèle. « Je m’occupe bien » rigole-t-elle. « Ici, que tu sois jeune ou vieux, peu importe à quoi tu ressembles : si tu as l’envie, on te donne les moyens de pouvoir accéder à ce à quoi tu aspire » estime-t-elle. « Je ne pense pas qu’en France j’aurais la situation que j’ai maintenant » complète la jeune femme de 26 ans.

« Je me vois rester ici longtemps » estime Agathe, sans vraiment savoir ce que longtemps veut dire. « Les prochaines années se passeront ici pour moi, même si vivre en Europe après ne me déplairait pas » précise-t-elle. La question du départ ou du retour est souvent suspendue, lorsqu’il s’agit d’expatriation. « Mais j’ai fait le choix de rester, car je pense que ma place est ici pour l’instant » conclue Agathe.

© Camille Balzinger


Tristan, l’explorateur épicurien

Tristan a 23 ans lorsqu’il arrive au Québec, en juillet 2017. Travaillant en tant que serveur, le jeune strasbourgeois est à la recherche de voyage et d’ailleurs. « Après un an de permis vacances travail en Australie, et un rapide retour en France, j’ai tout de suite su que je voulais repartir » se souvient-il. Non seulement pour étoffer son CV, mais également pour découvrir de nouveaux horizons. Sa famille habite Strasbourg, et il y a passé toute son enfance. « J’adore cette ville, et quand j’y suis en vacances pour voir ma famille, ça me fait questionner mon choix d’habiter si loin d’elle » avoue-t-il.

Ce qu’il remarque à Montréal, c’est le mélange des cultures. « J’aime que mes amis là-bas viennent de partout, l’ouverture d’esprit qui est un mélange entre l’Europe et l’Amérique du Nord » explique-t-il. Mais c’est surtout au printemps qu’il trouve la ville et l’ambiance particulière. « C’est là que je sais pourquoi je suis ici, la ville devient un village quand tu sors de l’hiver » conclue-t-il.

Au niveau de son travail, « le salaire est bien meilleur ici » confie-t-il. En effet, le service au Canada est traditionnellement payé en partie grâce aux pourboires des clients, qui ne devraient en principe jamais être inférieurs à 15% du montant de l’addition. « En même temps le service est de meilleure qualité, en même temps cela fait naître une certaine hypocrisie » nuance Tristan.

Quand à savoir s’il veut rester, Tristan est mitigé : « Je trouve que quatre ans, c’est déjà long » confie-t-il. Tristan se voit rester au Canada, mais pas forcément à Montréal. « Une fois que j’aurais ma résidence permanente, j’aimerais explorer la côte ouest ». La résidence permanente, c’est le statut au Canada, avant d’y être citoyen, qui permet d’y habiter et d’avoir pratiquement les mêmes droits que les locaux. Et pour Tristan, la demander n’a pas été chose simple. « Lorsque tu es en permis vacance travail, pour demander ta résidence permanente, il faut prouver que tu as travaillé un certain temps » explique-t-il. Et avec la pandémie, le restaurant où il sert a dû fermer ses portes, et il n’a pas pu cumuler assez d’heures pour faire sa demande. « Mais j’ai fait appel à un avocat, et ensemble on a trouvé une solution ». Pour le moment, le statut de Tristan est lié à son employeur. S’il décide d’en partir, ou s’il se fait licencier, il expire en même temps.

© Camille Balzinger


Camille, la pédiatre voyageuse

Camille est arrivée en novembre 2018. Mais c’est quelques années avant ça, lors d’un stage de deux mois à Sherbrooke (à une heure et demie de Montréal), qu’elle découvre le Québec. « J’ai adoré la pédagogie canadienne, et je savais que je voulais revenir pour au moins six mois » se souvient-elle. Lorsqu’elle commence son internat, son chef lui apprend qu’à l’hôpital Sainte-Justine de Montréal existe une opportunité d’intégrer un service pour se spécialiser encore plus, grâce à un statut de fellow. « J’étais déjà formée en rhumatologie pédiatrique, et ici je suis dans le service d’immuno-rhumatologie pédiatrique » explique-t-elle. « Une fois qu’ils m’ont acceptée, j’ai tout mis en pause : mon internat, le poste qui m’était destiné, tout » explique-t-elle.

« Le Québec m’a permis de prendre beaucoup de recul sur la manière dont fonctionne le post-internat en France ». En effet, à Montréal, l’équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle est valorisé et recherché, « ce qui n’est pas encore le cas en France » déplore Camille. « C’est comme avoir une expérience à l’étranger, alors que les Québécois sont quasiment obligés d’aller se former ailleurs pendant leur cursus de médecine » observe-t-elle. Autre différence entre la France et le Québec, les horaires de travail qui sont moins intenses, et la hiérarchie qui est moins présente, « tu es mis sur un pied d’égalité avec les médecins plus expérimentés, ton expertise et ton avis valent la même chose » explique Camille.

« J’ai beaucoup changé mes habitudes, déménager aussi loin te permet d’évoluer » explique Camille. Sur le plan écologique par exemple, le zéro déchet, l’alimentation avec moins de viande, ou le compost. « C’est paradoxal, car ce sont ces mêmes raisons qui me donnent envie de partir » sourit-elle. Car aller de la France à Montréal prend entre 6 et 7 heures de vol, et l’alternative par la mer est trop longue et trop chère (environ 1 000 euros contre 300 en avion). « Je ne veux pas que l’avion devienne un mode de transport habituel pour mes futurs enfants » conclue-t-elle.

« J’avais prévu de rester à Montréal deux ans » se souvient Camille, « et rentrer prendre mon poste en France. » Lorsqu’elle rencontre son partenaire actuel, elle prolonge son séjour d’un an, et continue la recherche dans son service à l’hôpital. Ils prévoient de rentrer en Europe à la fin de l’année, car ils vont devenir parents, mais pas seulement. « C’est très compliqué pour moi de travailler ici après mes trois ans » explique la pédiatre. « Le Québec a une politique assez protectionniste dans le milieu médical : à la fin de mon statut actuel, je n’ai pas le droit d’exercer pendant 3 ans ici » précise-t-elle. Et même si Camille choisissait de rester et de ne pas exercer la médecine, elle ne pourrait ensuite pas faire reconnaître son diplôme français, « car il faut que tu aies pratiqué la médecine pendant un an dans les deux dernières années. C’est un peu le serpent qui se mord la queue ». Elle pourrait partir dans une autre province, ou exercer un an en France et revenir au Québec par exemple.

© Camille Balzinger


Agathe, la créative enthousiaste

Cela fait depuis août qu’Agathe habite Montréal. « Il y a eu un effet covid : j’avais besoin de changement pour continuer à produire et créer » précise la Strasbourgeoise de 26 ans. Pourtant, toute sa famille est encore en Alsace, ainsi que sa « famille d’amis » comme elle le précise. « La pandémie m’a donné envie de découvrir un endroit complètement neuf pour m’ouvrir à d’autres formes de création » se souvient-elle. Dans la vie, Agathe joue du piano et de la flûte, chante, compose, produit, et travaille plus largement dans l’industrie du jazz. Les études qu’elle a choisie de suivre la forment à la production de musique de film. Elles existent également en France, « mais la formation est plus développée au Québec, et on nous apprend à être des professionnels » précise-t-elle.

À Montréal, Agathe habite en collocation avec son partenaire et une autre Strasbourgeoise. « Même si ce n’est pas facile d’être loin de sa famille, je me sens motivée » explique-t-elle. Depuis son arrivée, elle constate que là-bas, tout semble possible : « il y a une ouverture plus grande, et on te fait confiance plus facilement ». Et cette ouverture se traduit pour Agathe par la découverte de nouveaux styles musicaux, en dehors du jazz : « Comme c’est l’été indien, je vais voir plein de concerts, du métal, de l’électro, de la musique expérimentale, et je développe une autre culture musicale ». Car de juin à octobre, beaucoup de rues sont piétonnisées et de nombreux shows occupent l’espace public.

Quant à savoir combien de temps elle prévoit de rester, Agathe est ambivalente. Son programme de DESS [l’équivalent d’un Master, NDLR] est supposé durer un an. Les détenteurs d’un diplôme québécois ont droit à un permis de travail post-diplôme de la même durée que leurs études : « Je vais rester au moins un ou deux ans, et je déciderais après, car pour le moment, je change d’avis tous les jours » confesse Agathe. « Je n’ai pas besoin de décider maintenant » conclue la jeune artiste.

© Camille Balzinger


Eva, la sirène passionnée

Eva a 24 ans lorsqu’elle arrive à Montréal, en 2019. « C’est une amie qui m’a incitée à franchir le pas » confie-t-elle. Après un an en Australie, la jeune femme sait qu’elle veut faire un master liant management et art, mais hésite entre plusieurs lieux et plusieurs options. Sur les conseils de son amie, elle s’inscrit à un programme proposé par HEC Montréal, et lorsqu’elle est acceptée, elle n’hésite pas. Quant à son lien avec Strasbourg, « j’y ai déménagé pour le lycée, et c’était toute la découverte des années adolescentes » se souvient Eva. Elle n’y a plus vraiment de point d’attache, « mais c’est un lieu qui m’est très cher » complète-t-elle, « j’aimerais beaucoup le visiter avec mes yeux de maintenant. »

Eva a fini ses études, et travaille en ce moment pour C2 Montréal. « En rentrant d’un road trip cet été, je voulais reprendre un job un peu corpo, qui reste dans l’événementiel, qui est créatif » explique-t-elle. « Mais je préfère des contrats courts, je sais que je ne veux pas me donner à une organisation corps et âme » précise-t-elle. Pendant la pandémie, elle et son partenaire ont monté une entreprise de fabrication de lits. « Ça a duré six mois, un peu coupés de tout le reste, c’était super » se souvient-elle. Le but à travers tous ses projets, c’est d’être indépendante et d’avoir un équilibre pour avoir du temps à côté, et consacrer du temps à la musique. « C’est ce qui me fait le plus vibrer, ce n’est pas grave si je ne m’éclate pas dans mon travail, car j’ai un équilibre avec cette passion » raconte Eva.

« J’ai toujours eu une fascination pour le monde de la musique et le monde de la fête » raconte la jeune femme, « surtout depuis que j’ai habité Berlin, même si ça peut sembler cliché. » En arrivant à Montréal, elle sait qu’elle veut apprendre à mixer. Avec son colocataire, ils s’achètent un contrôleur et de fil en aiguille, Eva se perfectionne. Maintenant, elle mixe régulièrement et son nom fait partie de ceux qui reviennent souvent sur la scène techno montréalaise : « Ça s’est fait naturellement, je ne connaissais personne dans la musique, j’ai envoyé plein de courriels aux bars et clubs, et l’un d’entre eux m’a répondu ». Et c’est comme ça qu’Eva entre dans le monde de la nuit, de l’autre côté des platines. « J’aime les énergies entre les gens, et ai tout appris sur le dance floor. Peut-être que j’aurais moins osé me lancer dans d’autres villes, car j’aurais eu trop la pression » explique Eva. Alors qu’à Montréal, « il y a cette vibe où on te laisse ta chance. »

Eva ne sait pas si elle va rester : « Le projet c’est de quitter Montréal, car mon visa expire à l’été prochain ». Avec son amoureux, ils sont tentés d’aller habiter en Europe « mais les choses peuvent changer, je peux toujours trouver un moyen de rester, ou me fiancer avec mon partenaire qui est Canadien » plaisante-t-elle. « Je suis un peu partagée : il y a beaucoup de potentiel ici que je pense ne pas avoir exploré, mais j’aimerais être plus proche de ma famille » précise Eva.

© Camille Balzinger

Camille Balzinger

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here