Pollution de l’air, pollution des océans, surconsommation d’eau, utilisation de produits toxiques et exploitation des travailleurs : la fast fashion engendre une multitude de dommages aussi bien au niveau social qu’environnemental. À Strasbourg, certains ont décidé de faire partie du changement et de faire évoluer l’industrie de la mode vers une activité plus durable. On s’est intéressé à trois initiatives locales qui ne manquent pas d’engagement.


Dans le monde, plus de 100 milliards de vêtements sont vendus chaque année. Et la production a même doublé entre 2000 et 2014. Un nombre astronomique, directement lié à la façon dont l’industrie de la mode produit actuellement. Depuis les années 2000, la plupart des grandes enseignes de prêt-à-porter semblent avoir cédé à la fast fashion et produisent à moindre coût tout en proposant une dizaine de collections par an. Zara par exemple, peut renouveler ses collections jusqu’à 24 fois. Mais faire le choix de produire vite, pas cher et en grande quantité, a de lourdes conséquences sur l’environnement, mais aussi sur les travailleurs de cette industrie.

D’après l’ADEME (l’agence de la transition écologique), le secteur du textile émet chaque année 1,2 milliard de tonnes de gaz à effet de serre, soit plus que l’ensemble des vols internationaux et du trafic maritime réunis. La durée de vie d’un vêtement a été divisée par deux au cours de ces 15 dernières années et cette “mode jetable” mène à la destruction des deux tiers de la production mondiale dans les décharges ou dans les incinérateurs. La pollution de l’air, les micro-plastiques, la surconsommation d’eau, ou encore l’exploitation de travailleurs, la liste des dommages causés par la fast fashion est longue. Pour s’extraire de ce schéma pernicieux, ils sont nombreux à s’engager et à inciter à une consommation plus éthique.


Hack Your Closet : l’appli qui renouvelle ta garde-robe tout en luttant contre la fast fashion

Après avoir travaillé dans de nombreuses start-up à Berlin et à Stockholm au cours des dernières années, Lisa est finalement de retour à Strasbourg et pour une bonne raison. La jeune auto-entrepreneuse a décidé d’implanter son tout dernier projet dans la capitale européenne. Hack your closet, c’est une application, mais avant tout une idée qui est née dans son salon, au cœur de la mer Baltique à Stockholm. À l’époque on est en 2019 et Lisa crée toute seule la plateforme sur laquelle reposera sa start-up. Trois ans plus tard, Hack Your Closet compte une trentaine d’employés en Europe et le siège français de l’entreprise vient de s’installer en mars dernier à Illkirch-Graffenstaden.

Lisa, directrice générale de Hack Your Closet.
© Caroline Alonso / Pokaa

L’application repose sur un principe simple : donner envie à tout le monde d’acheter de la seconde main. Le monde de la seconde main a explosé ces cinq dernières années. Moi, je suis dedans depuis toute petite, mais la plupart des gens aujourd’hui n’achètent pas encore de la seconde main parce qu’ils sont freinés par certaines barrières : dans quel état le vêtement va être, les photos qui ne sont pas toujours de bonne qualité, l’entretien, etc. Alors je me suis dit : et si je m’occupais de tout à leur place, est-ce que ça aiderait ces gens-là à sauter le pas ? Car pour moi, c’est vraiment la réponse à donner à l’industrie de la mode.explique Lisa. Pour la directrice de l’entreprise, les invendus des marques de prêt-à-porter doivent impérativement être utilisés. Ces stocks qui terminent leur vie dans un entrepôt ou bien brûlés ont un impact très lourd sur l’environnement. Lisa veut montrer que le transport, le stockage et la combustion de ces produits peuvent être évités et espère inciter les marques à participer au changement de l’industrie de la mode.

© Caroline Alonso / Pokaa

Chaque utilisateur ou utilisatrice de l’application Hack Your Closet est donc invité à créer son profil personnel en renseignant ses mensurations et ses préférences modes. Et après avoir souscrit à un abonnement, une box contenant quatre à cinq pièces de seconde main et confectionnée par des stylistes est envoyée toutes les quatre semaines. À l’issue de ces quatre semaines, il faut donc renvoyer les vêtements pour en recevoir de nouveaux. “Un cycle de quatre semaines, ça permet d’augmenter le nombre d’usages par produit. Aujourd’hui, en moyenne, les gens utilisent huit fois un produit avant de le jeter. Là, on arrive à faire une quarantaine d’usages avant de le jeter.” indique Lisa. Chaque vêtement est suivi afin de savoir exactement combien de fois il a été utilisé. Et si pour le moment l’entreprise travaille davantage avec des marques implantées à l’étranger comme la marque suédoise NA-KD, la gérante espère bien collaborer avec d’autres marques vendues en France, tant “qu’elles montrent vraiment l’envie d’évoluer et de faire partie du changement.

Pour Alix, l’un des stylistes présent à l’entrepôt à Illkirch, c’est un défi à relever à chaque cliente. L’âge ressenti, les particularités physiques, la taille, les marques qu’elle affectionne, le ton des bijoux, les détails et les imprimés qu’elle aime et surtout ce qu’elle n’aime pas, c’est une multitude de critères avec lesquels il doit composer pour préparer la box qui conviendra à chaque cliente. Par boîte, on essaie de mettre un pull, une jupe, un pantalon et un haut si possible. Et on s’adapte aussi à la météo, en fonction de la ville où habite la cliente parce que ça peut beaucoup changer si elle habite dans le sud de la France par exemple ou en Alsace.” précise le styliste. Les vêtements sont sélectionnés, lavés, étiquetés et repassés avant d’être envoyés : “Nous on fait tout et elles n’ont plus qu’à les porter. Et avec chaque jour de nouvelles clientes à contenter, la tâche est loin d’être aisée, d’autant plus que les Françaises semblent souvent plus difficiles : “Globalement, il y a une grosse différence culturelle avec la Suède. Les Suédoises sont plus habituées, mais les Françaises sont plus difficiles à contenter. C’est très rare qu’elles veulent des basic par exemple, elles veulent quelque chose de plus.” Et si une grande partie de son travail consiste à s’adapter aux exigences des autres, Alix incite quelquefois certaines clientes à sortir de leur zone de confort : Le but d’un styliste, c’est aussi de proposer des choses que les clientes n’auraient pas pensé elle-même et quand elles aiment, c’est très gratifiant.

Le choix de Lisa, c’est donc de travailler avec les géants de l’industrie de la mode plutôt que contre eux : “Je veux vraiment créer une marque inclusive et permettre à tout le monde d’avoir accès à quelque chose de plus durable. Je pense que beaucoup de consommateurs pensent que tous les acteurs de la fast fashion sont malhonnêtes, mais finalement beaucoup ont envie de changer les choses. Il faut faire en sorte qu’ils puissent prendre de meilleures décisions dans le futur.


La Coalition pour une mode durable : une dizaine d’acteurs locaux réunis

Investies au sein de différentes associations locales, Nina (CCFD-Terre Solidaire), Claire (Colecosol) et Léa (Zéro Déchet Strasbourg), sont membres de la Coalition pour une mode durable à Strasbourg. À l’origine de cet ambitieux projet, Léa a commencé à s’intéresser à la mode durable il y a environ trois ans : Je voulais lancer un projet pour lutter contre la fast fashion et je me suis rendu compte que plein d’associations locales avaient cette envie. J’ai donc eu cette idée à l’été 2019 quand j’ai vu que plusieurs collectifs avaient envie de combattre Primark à son arrivée. Malheureusement, on ne pouvait pas empêcher l’ouverture, mais c’était un super prétexte symbolique.De nombreuses associations locales décident alors de s’unir, parmi lesquelles Extinction Rebellion, Alternatiba – Action non-violente COP21, le collectif Ethique sur l’étiquette, Emmaüs Mundo’, ou encore Résistance à l’Agression Publicitaire Strasbourg. Au total, ce sont finalement une dizaine de membres qui s’unissent au sein de la Coalition pour informer et lutter contre la fast fashion.On travaille ensemble, mais chaque collectif est indépendant et individuel. On peut bénéficier chacun de l’expertise de chaque collectif, par exemple Extinction rébellion est plutôt dans la désobéissance civile, le CCFD est plutôt une ONG, Colecosol c’est plus du plaidoyer et cette multiplicité de structure c’est hyper intéressant.” précise Léa.


Depuis sa création et malgré une dernière année impactée par la crise sanitaire, les membres de la Coalition ont déjà organisé de nombreuses actions. Notre rôle, c’est de faire que les gens achètent en pleine conscience, de sensibiliser, d’informer et donner des outils de compréhension, après, ils font leur choix.” précise Nina. Et c’est donc armé de cette ambition que les membres avaient réalisé et installé de fausses affiches informant les Strasbourgeoises et les Strasbourgeois que le Primark n’ouvrirait finalement pas en septembre 2020. Une action qui avait fait grand bruit et avait laissé peu de passants indifférents devant le géant du prêt-à-porter situé rue du Noyer. Mais la Coalition ne s’est pas arrêtée là, malgré des limites imposées par le contexte de pandémie, des campagnes présentant des ressources documentaires sur la situation de l’industrie textile ont été organisées sur les réseaux sociaux des associations membres, des conférences sur la pratique des soldes ont eu lieu au Club de la presse de Strasbourg ainsi que des interventions lors du Forum de la Démocratie Off en compagnie de plusieurs acteurs de la mode durable. Les membres interviennent également auprès d’élèves au sein de lycées strasbourgeois ou auprès d’associations étudiantes pour expliquer aux jeunes générations ce qu’il est possible de faire à l’échelle locale. Et prochainement la Coalition projette aussi de réaliser des formations et un support permettant à tout à chacun de comprendre les labels, de devenir « consom-acteur”, de comprendre les matières premières, les matières alternatives et tout ce qu’implique la production textile implique d’un point de vue des droits sociaux et de la pollution. “Ça va être un outil qui permet de s’informer, de s’indigner et de se former en tant que citoyen pour voir consommer de façon plus responsable.” précise Nina.

Action de la Coalition pour une mode durable devant le Primark.
© Claire – Doc remis

Pour les militantes associatives, il est essentiel que les Strasbourgeoises et les Strasbourgeois soient informés. Même si ce sujet complexe nécessite parfois une bonne dose de pédagogie. C’est difficile de sensibiliser car on se dit que ces gens qui fabriquent nos vêtements sont tellement loin, mais il ne faut pas oublier qu’il y a aussi des employés chez Primark en France qui ont des conditions de travail qui ne sont pas très humaines. On parle beaucoup des pays dans lesquels sont faits nos vêtements, mais tous les acteurs de la chaîne de production sont interdépendants. Quand on nous dit par exemple que Primark crée des emplois, oui, mais quels types d’emplois ? s’indigne Léa. La jeune femme rappelle que si H&M, Primark ou Zara sont souvent pointés du doigt, les marques vendues au Printemps ne lui semblent pas si différentes : “Sandro par exemple, c’est souvent fabriqué dans les mêmes entrepôts et avec la même qualité. Même tout le luxe, c’est pareil on a vu comment les sacs fabriqués en Italie sont fabriqués par des gens sans contrat etc.

© Claire – Doc remis

Mais alors comment agir dans une société au sein de laquelle les géants de la fast fashion semblent être confortablement installés sur un podium dont ils ne descendront jamais ? De manière très concrète, Claire conseille de mettre en application la technique du “BISOU” (besoin, immédiat, semblable, origine, utile) et ainsi se poser les questions suivantes : est-ce que j’en ai besoin ? ; Est-ce que j’en ai besoin immédiatement ? Est-ce que je n’ai pas déjà un autre vêtement qui a la même utilité ? ; Quelle est l’origine et est-ce qu’il va m’être réellement utile ? Chacun peut également faire un grand tri et donner les vêtements qu’on ne porte pas aux personnes dans le besoin : “Combien de personnes ont des kilos de fringues inutilisés dans leur chambre ?” s’interroge Nina. Mais toutes s’accordent à dire qu’il faut avant tout s’informer pour pouvoir agir : “Une fois qu’on a conscience de tout ce qu’il y a derrière, on n’arrive plus à acheter. Moi je ne peux plus acheter sans me poser de questions quand on sait qu’au bout des étiquettes cousues qui nous grattent, il y a des gens payés une misère pour les coudre.confie Nina. Pour Claire, on peut aussi écrire directement aux marques pour leur demander quelle est la part destinée aux travailleurs sur le prix d’un vêtement qu’on vient d’acheter. Une action rendue possible grâce à la Loi Vigilance de 2017 qui a permis à la France d’être pionnière en la matière en offrant la possibilité de demander des comptes ou de traduire en justice une multinationale française s’il y a des problèmes même au sein de leurs succursales à l’autre bout du monde.

© Coalition pour un mode durable

Et pour celles et ceux qui souhaiteraient consommer autrement, Strasbourg offre de nombreuses options :Il y a énormément de friperies et il y a trois Emmaüs, donc il y a de quoi faire. Malheureusement, il n’y a pas beaucoup d’alternatives de mode éthique mis à part Concept Fibres & Formes. Good Vibes se tourne vers une mode éco-responsable et ils se posent beaucoup la question des matières, mais ça ne concerne pas toute la collection.” indique Léa. Et d’ajouter : “Et puis il y a quand même une culture un peu écolo à Strasbourg du fait de la proximité avec l’Allemagne.” Si selon elles, nous ne sommes pas à plaindre, les militantes associatives estiment tout de même que la capitale européenne peut aller plus loin et faire figure d’exemple en imposant son style dans le secteur du prêt-à-porter. Toutes déplorent qu’une boutique plus vaste à l’image de Concept Fibres & Formes, n’existe pas encore. Pour Nina, il faut se demander quelle place nous donnons dans la ville aux acteurs de la mode durable par rapport à un Primark ou un H&M et quelle place on souhaite leur donner à l’avenir. Quant à Claire, elle rappelle que la solution n’est pas qu’une multitude de nouvelles boutiques investissent le centre de Strasbourg mais bien que certaines boutiques existantes se régénèrent avec une offre qui s’adapte à la demande. Intégrer le cycle de fabrication des vêtements ou retracer l’itinéraire d’un jeans directement dans le cursus scolaire lui semblerait aussi bénéfique. Mais elle complète, sourire aux lèvres : Notre rêve, c’est d’avoir au centre-ville une structure comme le projet Darwin à Bordeaux ou comme la Belle de mai à Marseille, et avoir enfin un beau lieu alternatif en plein centre de Strasbourg.


Concept Fibres & Formes : la mode avec des valeurs

Gérante d’une coquette petite boutique rue Sainte-Madeleine, Louise lutte depuis de nombreuses années contre l’industrie de la fast fashion. C’est après des études de mode à Paris que la Strasbourgeoise reprend l’entreprise de ses parents en 2012, pour proposer une mode plus durable : Depuis le début on a ces valeurs, Concept Fibres & Formes, ce sont les fibres naturelles sous toutes leurs formes. On sélectionne rigoureusement les vêtements pour les clients et les clientes et on ne transige pas sur nos valeurs.” 

Louise, gérante de Concept Fibres & Formes.
© Caroline Alonso / Pokaa

Et en effet, dans la boutique, chaque marque et chaque pièce a été soigneusement choisie par Louise selon des critères bien précis, attestés par un label ou une certification. Des termes et des abréviations, que la responsable connaît sur le bout des doigts. Tous les vêtements des collections présentées sont ainsi certifiés GOTS (la certification biologique) puisqu’il ne s’agit que de matières naturelles comme le coton bio, le lin, la laine, le chanvre, ou le tencel, ou bien labellisés Fairtrade (issus du commerce équitable). Mais ce ne sont pas les seules garanties apportées par ces marques exposées dans la boutique rue Sainte-Madeleine. “La traçabilité et la transparence, c’est essentiel.” indique Louise. “Ces labels ne garantissent pas seulement les matières utilisées, mais aussi la teinture du vêtement, qui doit se faire sans produits toxiques, les conditions de travail qui doivent être correctes et le transport par bateau en réunissant toute la collection, plutôt que plusieurs importations en avion.” D’autres labels assurent aussi que la production se fait dans le respect des animaux.


Quant à l’origine des vêtements, Louise ne prétend pas, pour le moment, proposer une mode abordable avec des pièces uniquement d’origine France : “Tout le monde ne peut pas investir dans la fabrication 100% française, donc le commerce équitable permet de proposer des prix plus cohérents. Dans la boutique, environ 80% des produits sont d’origine étrangère et 20% made in France. Et si les vêtements proviennent du Bangladesh, de la Chine, du Népal, du Sri Lanka ou encore de la Turquie, la gérante rencontre ses fournisseurs deux fois par an pour vérifier que les personnes qui travaillent au sein des ateliers sont traitées dans le respect des droits humains.


Autre avantage conséquent, à l’inverse d’une boutique classique, Concept Fibres & Formes n’a pas d’invendus. Louise ne prévoit que deux collections par an avec de nombreux intemporels disponibles toute l’année : “Chez moi, il n’y a pas de date de péremption sur les vêtements. Je garde tout et si jamais il ne me reste que deux tailles par exemple et que je ne peux plus en avoir, je fais une remise dessus. J’ai une rubrique outlet sur le site.” Pas d’expédition d’une partie de la collection et surtout pas de vêtements jetés s’ils n’ont pas trouvé preneur ou preneuse à peine exposés.

© Caroline Alonso / Pokaa

Si aujourd’hui elle reconnaît que de plus en plus de Strasbourgeoises et de Strasbourgeois prennent conscience des dommages écologiques et humains que cause l’industrie de la fast fashion, la responsable de boutique espère bien que les fans des grandes marques de mode jetables finiront par changer leurs habitudes : “J’espère que même les personnes qui n’ont pas un pouvoir d’achat très fort vont réussir à acheter moins pour acheter mieux ou de la seconde main, pour qu’on arrête ce cercle vicieux de racheter encore et encore. Aujourd’hui, le shopping, ça ne devrait plus juste être un loisir. Savoir d’où vient son t-shirt, c’est essentiel.

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