Annulations à la chaîne, reports multiples, jauges d’invités, couvre-feu, suppression de la piste de danse… Le secteur du mariage a été fortement impacté par la crise sanitaire.


En France, 148 000 mariages ont été célébrés en 2020, selon l’INSEE. C’est 34 % de moins qu’en 2019. À Strasbourg, le constat est le même, seulement 794 mariages ont été enregistrés contre 1050 l’année précédente. Parmi ceux qui ont maintenu le mariage civil, certains ont malgré tout reporté la fête à des jours meilleurs. Et ce n’est pas ce début d’année qui va faire remonter les statistiques. Depuis 15 mois, les professionnels des fêtes de mariage sont lourdement impactés.

Stéphanie Wostkowiec est représentante Grand Est de l’UPSE, l’Union des professionnels solidaires de l’événementiel et elle-même organisatrice d’événements, dont de nombreux mariages. « On va arriver au mois de juin donc c’est déjà la moitié de l’année de fichue. Et ça ne va pas se débloquer tout de suite, anticipe-t-elle. Beaucoup de ceux qui avaient prévu leur mariage dans les semaines à venir ont fini par reporter ou annuler. La reprise n’est pas pour maintenant. Un événement ça ne se fait pas du jour au lendemain. » Et les professions touchées par ces annulations répétées sont nombreuses. « Il y a les wedding-planners, les officiants, les DJ, photographes, fleuristes, maquilleurs et coiffeurs événementiels, les loueurs de matériel, les animateurs… Ça englobe tellement de professions que je ne peux pas en faire la liste. C’est une fourmilière. » Et d’ajouter : « C’est tout un secteur qui est sinistré ».

Il y a aussi les professionnels qu’on ne voit pas, comme l’explique Jean-Christophe Karleskind, traiteur à Erstein. « J’ai aussi des fournisseurs. Les petits commerçants chez qui on achète les légumes, le poisson, la viande. Quand vous faites 12 mariages sur 50 c’est un manque à gagner pour tout le monde », observe-t-il. Les professionnels du mariage sont, de plus, dépendants les uns des autres. Il suffit que l’un ne puisse pas travailler pour que tous soient impactés. « On est tributaires de plein de choses comme de la salle. Par exemple, la mairie de Strasbourg, qui exploite le Pavillon Joséphine à l’Orangerie, utilise la salle pour faire un centre de vaccination. Chaque restriction ou interdiction qu’il y a, on est impactés directement », constate Jean-Christophe Karleskind qui ressent une certaine injustice. « On a l’impression d’être punis, comme si on avait fait une connerie. »

© Capture d’écran « Friends »


Conséquences financières

Ces annulations et reports à répétition ont immanquablement eu de lourdes conséquences sur les finances des professionnels du mariage. Même les mariages reportés et non annulés représentent une perte pour les prestataires. Les week-ends des années à venir étant largement occupés par les reports, ils ne pourront y réaliser de nouveaux contrats. « Quand vous aviez vendu une date en 2020 et que vous décalez en 2022, c’est un chiffre d’affaires qui ne se fera pas », explique Stéphanie Wostkowiec. Et si les professionnels ont pu bénéficier d’aides celles-ci n’ont pas toujours suffi à maintenir la tête hors de l’eau. « Les aides ne permettaient par exemple pas de rembourser les acomptes, que certains ont préféré rembourser pour éviter le tribunal. Ou alors, ils ont des frais juridiques », poursuit la représentante UPSE.

Cette perte financière, certaines entreprises n’y ont pas survécu. Benoît Viry est organisateur d’évènements et DJ au sein de sa société Bilb&co, créée en 2019. « J’avais un plan de lancement sur deux ans, mais l’année dernière je n’ai fait que 15% du chiffre d’affaires que j’avais prévu. Rien que sur les 40 mariages prévus, je n’en ai fait que 12. » Pour s’en sortir le DJ a repris un emploi dans une entreprise de livraison de légumes et n’a pu sauver la sienne. « L’entreprise n’est pas encore fermée mais je ne pourrai plus vivre de ça. J’aurais pu espérer sauver ma boîte si on avait repris en janvier. Là, mon calendrier est déjà blindé, ce ne sont quasiment que des reports et je n’ai pas la capacité de prendre plus de contrats. Je vais faire tous les mariages prévus, puis fermer. Je ne ferai ça plus qu’occasionnellement en auto-entrepreneur, pour le plaisir. » Le coup est difficile à encaisser, mais Benoit Viry n’éprouve aucune colère. « Personne n’y peut rien. Ça m’embête de ne pas avoir réussi le projet, mais je ne peux pas m’en vouloir à moi. Certains ont plus souffert que moi et au moins je n’ai pas mis ma famille en danger. »


S’adapter et se réinventer

Pour faire face, de nombreux professionnels ont cherché à s’adapter et se réinventer. « On a des métiers où on s’adapte tellement ! Constate Stéphanie Wostkowiec. Quand on est en report de charges, c’est reculer pour mieux sauter mais il faudra les payer. Donc certains ont pris des jobs d’appoint pour pouvoir manger. » Jean-Christophe Karleskind a, lui, diversifié son activité : « On s’est réorientés vers de la prestation à domicile en comité réduit. Et on a fait du click and collect comme beaucoup. »

Il a aussi fallu travailler différemment pour les mariages maintenus. Carole Ohlmann-Billis est créatrice de robes de mariée à Schweighouse-sur-Moder et a elle aussi vu sa demande réduire au sein de son entreprise Aux fils de l’histoire. 18 robes confectionnées l’an passé, contre une moyenne de 25 habituellement. « J’ai de la chance, comme je ne dois pas être présente le jour du mariage, je peux travailler pour plusieurs mariages à la même date », reconnaît la créatrice, malgré tout impactée économiquement et qui a dû adapter son offre à la situation. « Cette année il y a des gens qui viennent très tardivement, parce qu’ils attendent de voir comme ça se passe. J’ai aussi dû me rendre directement chez les mariés car je ne pouvais pas repousser sans cesse les rendez-vous. » Ses robes elles-mêmes ont du être retouchées. « J’ai fait des robes plus courtes, car certaines ont finalement fait uniquement un mariage civil. Avec les reports il a aussi fallu faire des retouches, par exemple lorsqu’il y a eu une grossesse. On s’est adaptés. »

De même pour les DJ qui ont dû « se réinventer, quand la piste de danse a été interdite  », détaille Stéphanie Woskoviec. Car pour certains couples, pas question de reporter. « Certains mariés avaient des impératifs, des projets de vie : un bébé, un gros voyage ou leur chéri qui partait en mission. Il y a des impératifs familiaux qui ont fait qu’ils voulaient se marier coûte que coûte », observe Carole Ohlmann-Billis.


Redéfinir les codes du mariage ?

Les futurs mariés bien décidés à se dire oui ont alors, eux aussi, dû faire preuve d’adaptation, notamment sur le nombre d’invités. « Certains prévoient un mariage à 50, comme il y avait des jauges l’année dernière. La moyenne, en France c’est 110 invités », déclare la représente UPSE. D’autres préfèrent demander aux invités de se faire tester avant le jour J. « De facto, il y a une sorte de pass sanitaire, pour certains c’est un gage de sérénité », complète la professionnelle.

« Il y a des choses qui se modifient mais on ne va pas révolutionner et changer les mentalités du jour au lendemain. En France il y a des stéréotypes d’organisation », commente Stéphanie Wostkowiec. Ceux prêts à se marier en pleine semaine ou à remplacer le dîner par un déjeuner existent mais ils seraient une minorité selon les professionnels. « Dans mes clientes, beaucoup ont décidé de décaler car elles ne voulaient pas de contrainte. Elles veulent vivre un mariage comme on le vivait avant », constate la créatrice de robes.

En conséquence, certains couples en sont à la quatrième date fixée pour pouvoir célébrer leur amour tel qu’ils l’avaient imaginé. « On a des clients qui reportent pour la troisième fois. Il y a des mariages qui étaient prévus en avril 2020, décalés en novembre, puis mai 2021 et qui ne se sont toujours pas faits », explique Jean-Christophe Karleskind. Un casse-tête pour les professionnels qui doivent jongler entre les différentes prestations.

© Mathilde Piaud


Une reprise le 19 mai, oui mais comment ?

Malgré la reprise à compter du 19 mai, les difficultés ne s’arrêtent pas pour autant. « On a énormément de questions en suspens, notamment concernant le couvre-feu. S’applique-t-il uniquement sur les gens qui se déplacent ou sur les établissements ? Si les gens restent sur place, le DJ doit-il couper la musique à l’heure du couvre-feu ? Il faut qu’on ait des mesures claires, nettes et précises d’établies, sinon ça laisse la place à la libre interprétation », s’inquiète la représentante UPSE.

Annulations, difficultés financières, agenda en suspens, interrogations sur les mesures… Le moral des professionnels est mis à rude épreuve. « Au-delà de l’impact financier, le plus difficile c’est l’impact psychologique. Le fait de ne pas savoir où on va », relate Carole Ohlmann-Billis. « On bataille tellement dans tous les sens qu’aujourd’hui on est vraiment au bout du bout. Moralement c’est épuisant », ajoute Stéphanie Wostkowiec.

Les professionnels du mariage se tiennent toutefois prêts. « Je pense que les gens ont envie de se retrouver et faire la fête, qu’il va y avoir un regain pour le mariage ou d’autres événements. Il risque même de se poser la question d’un engorgement de la demande, parce qu’à un moment on ne peut pas se dédoubler. On a envie d’être optimistes et de remettre la machine en route. », se réjouit Stéphanie Wostkowiec.

Même si, après plusieurs mois d’arrêt, la reprise sera difficile. « Je ne sais pas comment ça va être, les premières fois où je vais devoir me recoucher tard », appréhende légèrement Benoît Viry de Bilb&Co. Un sentiment partagé par Jean-Christophe Karleskind qui ne reprendra, qu’à la fin du mois de juin, les prestations de mariage. « On a pris des habitudes. Ca fait 35 ans que je travaille, c’est la première fois que je profite des week-ends, que je peux faire des barbecues », conste-t-il, malgré tout impatient de retrouver ses clients. Et de conclure : « Ça va redevenir comme avant. Certains ont pris l’habitude de travailler en distanciel, mais un mariage en visio ça n’arrivera jamais. »

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