Il y a quelque temps, en arpentant la ville en tout sens pour débusquer et photographier les différentes statues de personnalités publiques érigées à Strasbourg, je me suis rendu compte que nos rues comptaient aussi pas mal d’œuvres d’art contemporain, des sculptures moins cérémonieuses par exemple, mais aussi toutes sortes de réalisations surprenantes. J’ai surtout pris conscience que je passais devant certaines tous les jours sans ne plus vraiment les voir. Et je suis certain que je ne suis pas le seul. C’est pourquoi il est temps d’ouvrir grands les yeux pour réenchanter nos petits trajets quotidiens. On vous emmène pour une balade historique et esthétique !


Dans cet article sur les statues de personnalités publiques, j’avais remarqué qu’il y avait eu très peu de réalisations après la Seconde Guerre mondiale. Après réflexion, il me semble que cela puisse être dû en partie à la valorisation d’un art plus moderne, à la vocation moins directement mémorielle. En effet, en même temps que Strasbourg se reconstruisait, s’agrandissait, se modernisait, les œuvres sur la place publique ont suivi ce mouvement. Il s’agissait de montrer qu’on allait de l’avant.


Faites place (de Bordeaux) à la modernité !


Dès lors, il n’est pas étonnant de se tourner vers la Maison de la Radio et de la Télévision (qui abrite aujourd’hui les locaux de France 3 Alsace) construite dès la fin des années 50, pour trouver une des premières œuvres d’art d’après-guerre. Elle est particulière, n’étant pas « posée » dans l’espace public mais directement sur le bâtiment en question. C’est en effet une gigantesque composition murale en céramique qu’on peut apercevoir dans le hall à travers une sorte de grande baie vitrée. Elle a pour titre « La Création du monde » et est due à l’artiste vosgien Jean Lurçat et son collaborateur céramiste Gumersind Gomila. On y voit les six étapes de la Création représentées dans un symbolisme chatoyant.

« La création du monde », Jean Lurçat, 1961 (© Florian Crouvezier / Pokaa)

Par ce geste, la place de Bordeaux entre de plain-pied dans la modernité. Il faut dire que cette place, qu’on appelait autrefois porte de Schiltigheim, fait un peu office de zone tampon entre la Grande Île historique et les quartiers nord qui sont développés dans les années 60/70 : hôtels Mercure et Hilton, Palais de la musique et des congrès (PMC), Parc des expositions et institutions européennes. C’est une zone un peu ingrate, que les Strasbourgeois fréquentent peu à pied. Pourtant, ça serait dommage de manquer les autres œuvres d’art qui sont venues lui donner un peu de cachet dans les décennies qui ont suivi.

Il faut en effet, soit assister à un événement au PMC, soit aimer flâner au hasard pour tomber sur l’œuvre en bronze du célèbre sculpteur britannique Henry Moore, « Two pieces reclining figure : cut », qui est venu agrémenter ses jardins en 1981. Mêlant références à l’art primitif, posture de corps féminin couché et légère abstraction, cette sculpture laisse passer l’air, le soleil, le vent, grâce au vide généré par les interstices. Dommage que l’hôtel Mercure ne soit pas le plus beau des arrière-plan !

« Two pieces reclining figure: cut », Henry Moore, 1981 (© F. C. / Pokaa)

Cinq années plus tard, et quelques mètres plus loin à peine, c’est l’artiste-plasticien allemand Godwin Hoffmann qui installa son « Triolet », c’est-à-dire trois plaques de béton peint plantées verticalement dans la pelouse. Sorte de peinture-objet, qui valorise autant le support que la peinture elle-même, cette œuvre se joue du contraste avec les éléments naturels environnants : pelouse et arbres en fleurs.

« Triolet », Godwin Hoffmann, 1986. On aperçoit au fond à gauche l’œuvre de Moore (© F. C. / Pokaa)

Dans le même coin, l’Europe possède aussi son pré carré d’œuvres d’art. Je ne m’y attarderai pas car cela ne relève plus de Strasbourg mais de l’Union européenne tout entière. Mais il serait intéressant d’y consacrer un article à l’avenir…

Enfin, retournons au centre de la place de Bordeaux pour parler d’une œuvre certainement plus connue des Strasbourgeois, car beaucoup plus visible, notamment en voiture ou en tram’ : je veux bien sûr parler du monumental morceau de réglisse. Oups pardon, on me dit dans l’oreillette que ce n’est pas du tout de la réglisse mais une « Ligne indéterminée ». Cette grande torsade en acier peint en noir, haute de 7 mètres, est l’œuvre de l’artiste-plasticien français Bernar Venet. Brute dans sa conception, elle n’en apparaît pas moins légère et semble danser comme une chenille sur son immense pelouse.

« Ligne indéterminée », Bernar Venet, 1990 (© F. C. / Pokaa)


À l’est, du nouveau : des œuvres plantées là où un quartier sort de terre


Si ce quartier nord, en gros le Wacken, s’est énormément développé dans l’immédiat après-guerre, il ne fut pas le seul. En effet, à l’est aussi on se retroussait les manches. En quelques années, c’est tout le quartier de l’Esplanade (et son campus bien connu) qui sortit de terre. Et de la même manière, il devint une zone privilégiée d’expériences dédiées à l’art contemporain.

Tout cela commence dès 1965. Là où l’affaire se révèle intéressante, c’est qu’il s’y produit une rencontre qui symbolise bien la période : d’un côté un artiste strasbourgeois majeur au faite de sa gloire : Hans Arp, et de l’autre la création ex nihilo d’un tout nouveau quartier. La rencontre des deux prouvant en quelque sorte l’excellente vigueur urbanistique, économique et culturelle de la ville.

C’est donc autour de la toute nouvelle artère principale de l’Esplanade, l’avenue du Général de Gaulle, qu’on trouvait pas moins de trois œuvres de Arp que la ville a acheté peu de temps avant sa mort. Je dis « trouvait » car une de ces sculptures, « Le Torse des Pyrénées », se trouve aujourd’hui au MAMCS car elle fut vandalisée en 2006. On peut néanmoins voir une petite stèle qui rappelle son emplacement.

Les deux autres œuvres reflètent bien le travail de Arp sans toutefois se ressembler tout à fait. La première, « L’Hommage à Rodin », est une sculpture en granit tout en rondeur alors que la seconde « Objet sur seuil », plus aiguë, est en bronze. On y sent toutefois le même goût pour le creux, le vide, qui laissent voir le paysage à travers la sculpture, et qui n’est pas sans dialoguer avec l’œuvre d’Henry Moore présentée plus haut.

D’ailleurs, un autre dialogue va s’opérer à travers les époques grâce à la deuxième vague artistique qui est venue, un peu, embellir l’avenue (ce n’est pas en effet l’endroit le plus mignon de Strasbourg) suite à l’arrivée du tram’ en 2000. Mêmes piédestaux, mêmes inclinations abstraites, la filiation avec Arp n’est pas anodine malgré la diversité des artistes. Il s’agit là d’une véritable « Allée de sculptures » comme on a coutume de l’appeler. Elle regroupe en effet une dizaine d’œuvres d’Émile Gilioli, André Ramseyer, Isabelle Waldberg, Emilio Greco, Lucien Wercollier, Robert Couturier, Roël D’Haese, François Stahly,Osssip Zadkine et Wilhelm Loth, le tout sur des socles jaunes, rouges et bleus dus à Jean-Marie Krauth. Alors que je me posais la question de savoir pourquoi plusieurs socles étaient vides (quelqu’un était-il parti avec les sculptures sous le bras ?), j’appris par la suite que cela était intentionnel ; c’est en fait un clin d’œil à des œuvres non matérielles ; celles du cinéaste Jean-Luc Godard, du musicien John Cage et au mouvement de l’Internationale Situationniste qui annonça en quelque sorte mai 68 à Strasbourg. Un vide rempli d’intentions donc !

« Allée des sculptures », 2000 (© F. C. / Pokaa)

Mais la-modernité-a-tout-prix ne semble pas avoir été le seul mot d’ordre dans le quartier. Il est en effet étonnant de remarquer qu’en 1968, une statue à l’inspiration antique se mit à côtoyer les sculptures purement contemporaines. Œuvre du sculpteur François Cacheux, cette « Pallas Athénée » ne trône pas fièrement à l’entrée du campus juste derrière le bâtiment de la faculté de droit, par hasard. Cette représentation de la déesse grecque de la sagesse (ici volontairement représentée sans casque ni lance) renvoie directement à celle qu’on trouve au fronton du Palais universitaire, unissant ainsi symboliquement le campus moderne avec le campus historique. Si l’inspiration est classique, le traitement lui reste moderne, épuré, tout en intaille.

« L’allée des sculptures » » avec en fond la « Pallas Athénée » de François Cacheux (© F. C. / Pokaa)

Continuons notre déambulation au sein du campus pour jeter un œil à une œuvre installée en 1997 à l’arrière du bâtiment du Portique. Intitulée « Antipodes », cette œuvre du sculpteur français d’origine tchèque Vladimír Škoda représente une voiture sphère en acier poli inoxydable et réfléchissant. Posée sur une autre sphère faisant office de socle, elle fait référence à la cosmogonie chère à l’artiste, confrontant espace quotidien et Espace au sens « tête dans les étoiles » du terme. Je ne sais pas si l’emplacement lui rend vraiment justice car, pour la dénicher, il faut un peu la chercher (elle est certainement plus visible de l’intérieur).

« Antipodes », Vladimír Škoda, 1997 (© F. C. / Pokaa)

Glissons désormais d’un campus à l’autre en prenant la direction du Palais Universitaire ; ou plus exactement de ses jardins attenants. Dans celui du Musée de Sismologie, une œuvre s’amuse à conjuguer art et science, abstraction du support et figuration de la projection. Cette œuvre, c’est la « Méditation » de l’artiste britannique Mac Adams. Réalisée non pas en macadam (hum) mais en aluminium, elle porte bien son nom puisque lorsque le soleil est au zénith, entre mai et juillet, elle devient cadran solaire ; mais au lieu d’une aiguille, elle projette, grâce au placement des galets sur les disques-supports, la silhouette d’un homme méditant !


Parc de l’Orangerie : le mélange des genres


D’un jardin l’autre. Promenons-nous dans les bois du Parc de l’Orangerie pendant que le confinement n‘y est pas. Voilà bien un lieu qui conjugue la nature la plus vive et des œuvres d’art radicales. En 1994, deux œuvres sont en effet venues agrémenter les balades des badauds. La première est, je trouve, plutôt maligne en ce qu’elle s’inclut parfaitement dans l’ambiance des lieux, à proximité du pavillon Joséphine, tout en tranchant nettement de par sa matière : polyester, fibre de verre et peinture acrylique. Ou comment dresser dans un superbe écrin typiquement XVIIIe (bassin, buissons et style rocaille imbibé et mousseux) une sculpture… décapitée dont les DEUX têtes s’en vont à tire d’ailes. « Les Amours du poète » du Strasbourgeois Jean Claus combine astucieusement tradition et modernité, naturel et artificiel, répugnance et fascination. Une sculpture à ne pas manquer, surtout pour terrifier les enfants qu’on promène le dimanche…

« Les amours du poète », Jean Claus, 1994 (© F. C. / Pokaa)

L’autre œuvre moderne du parc est d’un tout autre précédé et d’un tout autre effet. Il s’agit du « Puits voleur » du plasticien et photographe vivant à Strasbourg, Patrick Bailly-Maître-Grand. De loin, on pourrait croire à un simple kiosque brut et minimaliste, tranchant avec le foisonnement de la nature environnante. La portée symbolique de l’œuvre ne se découvre qu’en approchant. Le dôme représente en fait la voûte céleste composée de 500 astres. Elle repose sur quatre piliers en béton qui marquent les quatre points cardinaux. Au centre se trouve un puits dans lequel on peut voir une sérigraphie de la lune sur plexiglas. Tout comme l’œuvre de Škoda sur le campus, ici la cosmogonie se mêle habilement à l’art.

« Le puits voleur », Patrick Bailly-Maître-Grand, 1994 (© F. C. / Pokaa)


Place de la République: la révolution artistique


Direction le centre-ville ! Quoi de mieux pour poursuivre le fil de nos pérégrinations qu’une œuvre de plus grand artiste strasbourgeois de l’après-guerre : Tomi Ungerer. Parmi les œuvres citées jusqu’alors, il est fort à parier que toutes n’étaient pas connues de l’ensemble des Strasbourgeois. Au contraire de cette « Fontaine de Janus » qui est une des réalisations les plus connues de la ville. Il faut dire qu’en plus d’être nettement visible et ô combien intrigante, elle symbolise l’histoire de Strasbourg. Qu’y voit-on ? Bloblotant dans un bassin, une tête en bronze : c’est celle du dieu romain Janus, dieu ambivalent toujours représenté avec un double visage, une face tournée vers le passé et une vers le futur. Si l’on sait que l’œuvre a été commandée en 1988 pour fêter le Bimillénaire de Strasbourg, on comprend mieux pourquoi. Mais l’allégorie ne s’arrête pas là. Tout comme l’emplacement entre Broglie (la place française) et République (la place allemande), cette double face rappelle la double identité de la ville, tournant le regard à la fois vers la France et vers l’espace germanique. D’où la figuration d’un aqueduc qui, en outre de faire un clin d’œil à la création antique de Strasbourg (Argentoratum de son nom d’époque, comme il est gravé au-dessus des arches) rappelle que la ville fait le pont entre deux aires géographiques et deux cultures. Un « pont » plus que jamais concret depuis la construction de la passerelle des Deux-Rives en 2004 puis du pont de tramway Beatus-Rhenanus en 2017.

« La naissance de la civilisation », Tomi Ungerer, 1988 (© F. C. / Pokaa)

Restons dans le quartier pour faire un tour sur la Place de la République. Deux œuvres s’y trouvent. L’une est peu visible du fait de son emplacement. L’autre l’est beaucoup plus mais l’habituation quotidienne la rend parfois invisible tant on oublie de la regarder. Je veux parler bien sûr de cette grande spirale blanche qui de loin ressemble à un alignement de dominos prêt à être abattus par un doigt géant. Située à la croisée des deux arrêts de tram’, elle possède en son centre un étrange pot de fleurs abritant un bananier. Œuvre de l’artiste luxembourgeois Bert Theis, cette « Spirale Aby Warburg », fait directement référence à la forme circulaire de la place mais aussi dans son sous-titre « Monument aux vivants », au monument aux morts qui trône au centre. Quant à Aby Warburg, ce fut un des pionniers de l’Histoire de l’art au début du XXe siècle ; bien que né à Hambourg dans une famille juive, il avait soutenu sa thèse en 1891 à Strasbourg et y avait entamé la constitution de sa fameuse bibliothèque personnelle. Du fait de son côté peu tape à l’œil et de son aspect pratique (c’est aussi un banc sur lequel on peut s’asseoir en attendant le tram’), cette œuvre s’intègre parfaitement à l’espace qui lui est offert, au point même parfois de ne plus vraiment la voir comme une œuvre d’art.

« La spirale Aby Warburg », Bert Theis, 2002 (© F. C. / Pokaa)

Un peu moins exposée au regard se trouve « l’Échelle céleste » de l’artiste strasbourgeoise Annie Greiner, décédée l’année dernière. Pour la voir, il faudra en effet flâner à l’arrière du Palais du Rhin, dans ses jardins. Ceux-ci étant fermés (dommage car on pourrait aussi y voir les mystérieux sarcophages), il faudra se contenter de l’apercevoir à travers les grilles qui donnent du côté du quai. Malheureusement, sous cet angle, on ne pourra pas constater l’alignement de l’œuvre avec la flèche de Môman. Cette sculpture en granit blanc dont de simples stries sur la pierre (ténues donc) invite à monter de la terre vers le ciel – tout en matérialisant le conflit entre ces deux pôles. Installée en 1997, c’est un hommage à Jan Patočka. Ce philosophe tchèque fut tué lors d’un interrogatoire de la police parce qu’il avait signé la Charte 77, une pétition qui protestait contre l’attitude répressive du gouvernement communiste de l’époque.

« Echelle céleste », Annie Greiner, 1997 (F. C. / Pokaa)


Cap sur la Grande Île!

Continuons le parti de l’hommage pour cette fois s’engouffrer dans la Petite France. Posons-nous au square Louise Weiss. À première vue, nous ne voyons qu’enfants s’amusant sur les jeux, joueurs de pétanque ou de ping-pong. Pourtant, une drôle de colonne trône sur la pelouse. Elle est l’œuvre du sculpteur strasbourgeois Marc Linder et salue la mémoire de Louise Weiss, éminente journaliste et féministe, pionnière de la construction européenne.

À lire aussi : Qui était Louise Weiss, l’Alsacienne qui a donné son nom au square de la Petite France ?

« Hommage à Louise Weiss », Marc Linder, 1993 (© F. C. / Pokaa)

L’exemple le plus parlant du dialogue des arts par-delà les époques se trouve certainement dans les jardins de l’Œuvre-Notre-Dame. Pourtant, en y jetant un regard négligent, il ne semble pas y avoir là d’œuvre particulièrement moderne – rien qui tranche en tout cas avec le décor immuable et minutieux de ce joli jardin gothique. Et pourtant « moderne » ne signifie pas toujours clinquant, coloré, réfléchissant ou étonnant. Ainsi l’œuvre de Ian Hamilton Finlay ressemble tout simplement à une dalle de gré rose, couchée entre les parterres de plantes. Elle est une référence directe aux autres pierres tombales du Moyen Âge posées dans le jardin ainsi qu’aux « Cimetières des naufragés » (c’est son nom) qu’on trouve en Grande-Bretagne pour honorer la mémoire des marins disparus.

« Cimetière des naufragés », Ian Hamilton Finlay, 1988 (© F. C. / Pokaa)

Il est temps de tourner la page des années 1990 en jetant un rapide coup d’œil à la dernière œuvre du XXe siècle que l’on n’a pas encore évoquée ici. Je dis « rapide coup d’œil » car Pokaa s’était déjà penché dans un article détaillé sur cette « Woman Walking to the Sky » qui défie les lois de la gravité sur la Place des Halles depuis 1994.

À lire aussi : Révélation : qu’essaie de nous dire la go devant les Halles qui marche vers le ciel ?

« Woman walking to the sky », Jonathan Borofsky, 1994 (© F. C. / Pokaa)

Changeons de millénaire mais gardons la même aire géographique. Car il nous reste deux œuvres à découvrir sur la Grande Île. La première se situe au centre de la charmante petite place du marché Gayot. Je crois qu’elle fait typiquement partie des œuvres qu’on ne voit plus à force de les voir – tant elles font partie du paysage et sont intégrées à lui. Pourtant, il y a de quoi se questionner : mais que vient faire ici ce gros caillou ? Serait-ce une météorite tombée du ciel ? Mais alors ça serait une météorite en fonte ! Bizarre. En réalité, cette œuvre de Daniel Pontoreau est intitulée « Pierre trouée » (si si regardez bien, il y a des p’tits trous, des p’tits trous, encore des p’tits trous) et elle est dédiée au sculpteur Jean Clareboudt décédé accidentellement en Turquie en 1997. Il n’est pas anodin de constater que même l’œuvre la plus éloignée possible de la statue officielle fasse malgré tout référence à une personne, comme le font aussi celles d’Annie Greiner ou de Bert Theis – preuve s’il en est que la modernité ne bannit pas pour autant le mémoriel.

« Pierre trouée », Daniel Pontoreau, 2003 (© F. C. / Pokaa)

Éloignons-nous maintenant un tout petit du centre pour se poster au croisement des boulevards de la Marne et d’Anvers. C’est un lieu très fréquenté où il ne fait pas bon flâner. On ne s’attend donc pas forcément à y voir une œuvre d’art. Il faut dire qu’en plus, elle est maligne. Installée en 2008, elle se joue en effet du mobilier urbain en prenant la forme de barrières de sécurité. C’est alors tout à fait intéressant de jouer avec la frontière entre l’esthétique et le pratique. De mon point de vue, le travail de Jean-Luc Moulène, avec son côté torsadé et végétalisé, me semble faire un clin d’œil à l’Art nouveau présent ici ou là à Strasbourg. Malheureusement, les barrières de chantiers posées contre (et bien moches celles-là) ne lui rendent vraiment pas justice en ce moment…

« La rivière souterraine », Jean-Luc Moulène, 2008 (© F. C. / Pokaa)

L’art contemporain offre donc beaucoup de façon de s’appréhender : pur esthétisme, hommage référencé, dialogue avec un lieu, fusion avec celui-ci, etc. Parfois il est aussi amusant, en plus d’être stimulant. Ainsi « L’Homme girafe » debout sur son tabouret ravira toutes les âmes enfantines. Située devant les locaux de la chaîne franco-allemande Arte depuis 2006, cette sculpture en bronze peint a été réalisée par Stéphane Balkenhol, artiste vivant lui-même entre les deux pays. À sa façon de combiner l’humain et l’animal, le familier et le lointain, le costume et le monde sauvage, elle rappelle peut-être notre ressemblance commune malgré tout – avec un je ne sais quoi d’un peu dérangeant dû certainement à l’anthropomorphisme. Balkenhol pousse quant à lui le mystère interprétatif plus loin : « On peut le voir comme une métaphore : il y a des hommes qui ont quelque chose de la girafe et des girafes qui ont quelque chose de l’homme. » Je vous laisse méditer ça!

« Homme-girafe », Stephan Balkenhol, 2006 (© F. C. / Pokaa)


Osons sortir du centre-ville

Force est de constater que les quartiers périphériques de Strasbourg sont moins pourvus en œuvres. Néanmoins, on peut voir du côté de l’Elsau une réalisation assez étonnante, érigée au moment de l’arrivée du tram dans le quartier en 2001. Mélangeant mobilier urbain et œuvre d’art, cette espèce de phare dû à Siah Armajani, appelle à la rencontre, avec ses bancs et barbecues (difficile pour moi qui n’y vit pas de savoir s’ils sont encore régulièrement utilisés). Car pour l’artiste né en Iran et vivant aux États-Unis : « La sculpture publique n’est pas une création artistique isolée mais plutôt une production sociale et culturelle fondée sur des besoins concrets. Les dimensions éthiques des arts sont pour la plupart perdues ; et c’est seulement dans une relation redéfinie avec un public non averti qu’elles feront retour dans l’art. » Réflexion intéressante. Grâce à lui, j’aurai aussi appris ce qu’est donc un gazebo, sorte de belvédère ou de pavillon de jardin. C’est à lui qu’on doit également la passerelle Georg Simmel au-dessus de l’Aar à Schiltigheim – mais je n’en parlerai pas, me concentrant ici uniquement sur les œuvres présentes à Strasbourg même. Une autre fois peut-être!

« Le gazébo », Siah Armajani, 2001 (© F. C. / Pokaa)

Il serait opportun de terminer notre balade par le parc de Pourtalès à la Robertsau. Mais il faudrait un article en entier à consacrer aux abords du château où l’on trouve plus d’une dizaine d’œuvres disséminées. Mais en prenant cette direction, il ne faudrait pas oublier de jeter un coup d’œil à une œuvre qui a la particularité de se trouver au sein de jardins familiaux, ceux de l’Ameisenkoepfel (j’avoue que j’ai dû tourner un peu en rond pour la dénicher en venant à vélo depuis le centre). C’est d’ailleurs une nouvelle fois un hommage, cette fois à une certaine Lydia Jacob. L’artiste, Raymond-Émile Waydelich, a en effet pris le parti d’honorer une inconnue, une simple couturière née en 1876 dont il avait découvert un carnet au marché aux puces. C’est une œuvre étonnante ; de loin on dirait une cabane comme les jardins ouvriers en comptent des centaines – sauf qu’elle est entièrement en bronze ! Un délicieux trompe l’œil donc! C’est également à cet artiste strasbourgeois qu’on doit le « Caveau du futur » enfoui sous la place du château (on en parlait ici).

« Hommage de Lydia Jacob aux jardins familiaux », Raymond E. Waydelich, 1999 (© F. C. / Pokaa)

C’est un fait : Strasbourg est une ville d’Art. Et la place donnée à l’art contemporain en particulier est loin d’être négligeable. Outre les œuvres citées dans cet article, il suffit de visiter le MAMCS, puis le CEAAC et enfin les nombreuses galeries en ville pour compléter le tableau. En sus, un festival comme « L’Industrie magnifique » fait aussi rayonner à sa manière cette vitalité. Sans parler du Street Art qui est un art contemporain à part entière. Il y a vraiment de quoi s’en mettre plein les mirettes ! Cela rappelle en outre que l’effort n’est pas toujours porté par la ville seule. De nombreuses œuvres présentées ici ont été commandées par le CEAAC au nom de la Ville. Parfois des entreprises sont venues apporter leur aide financière. Il faut dire que le dispositif du « 1% artistique » aide aussi à passer à l’acte. C’est ce qui s’est passé pour l’œuvre de Vladimir Skoda lors de la construction du Portique par exemple.

Aujourd’hui, on se rend compte qu’il y a clairement deux pôles d’art contemporain en plein air non loin du centre de Strasbourg : le parc de Pourtalès et le jardin des Deux-Rives – à tel point qu’il faudrait faire un article en entier pour chacun d’eux (à venir, qui sait ?). Mais la longueur de cet article prouve à quel point la ville, dans son aspect le plus normal et quotidien, recèle de nombreuses surprises. Il suffit parfois d’être à l’affût, les yeux grand’ouverts, prêt à se désembuer le regard pour mieux voir des œuvres qu’on côtoie parfois avec trop de banalité. Toutes ces œuvres nous permettent de nous interroger sur notre espace public tout autant que de voyager, des artistes locaux jusqu’à ceux des antipodes.

Pour en savoir plus :
https://www.strasbourg.eu/
https://ceaac.org/fr/
http://www.atlasmuseum.net/
https://strasbourg.streetartmap.eu/
MOULENE Jean-Luc, La Rivière souterraine, CEAAC, 2008
Mac Adams, Méditation : Une œuvre commandée par le CEAAC au nom de la Ville de Strasbourg et installée en juin 1996 dans les jardins de l’Université, CEAAC, 1996
« Le puits voleur », une œuvre de Patrick Bailly-Maître-Grand dans le jardin de l’Orangerie de Strasbourg, CEAAC, 1994

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