L’expression « jamais deux sans trois » possède en général une connotation positive. Malheureusement, elle prend aussi parfois un tour un brin agaçant. Après une première annulation en 2019 à cause de vents violents, puis une deuxième due au début de l’épidémie en 2020, la Cavalcade du carnaval dans les rues de Strasbourg (50 000 spectateurs en 2018!) n’aura pas lieu pour la troisième année consécutive.

Mais en attendant de retrouver le défilé et son cortège de percussions, échasses, marionnettes géantes, créatures masquées (et pas avec des FFP2!) et autres « Bidulos » en 2022 (on croise les doigts), pourquoi ne pas jeter un coup d’œil dans le rétroviseur de l’Histoire pour savoir d’où vient cette tradition festive ?

Détail de l’affiche prévue pour le carnaval l’année dernière (source: Office du tourisme de Strasbourg)


Le carnaval : une période de bombance avant le jeûne

Il y a quelques jours, on vous parlait de la véritable histoire de la Saint-Valentin, eh bien celle du carnaval est assez similaire, tant au niveau des origines que de l’évolution au cours de l’Histoire. Encore une fois, il va falloir parler d’Antiquité et de christianisme, de dieux et de Dieu, de volonté papale et de rassemblement populaire.

Car oui, le carnaval, comme la majeure partie des fêtes que l’on célèbre encore aujourd’hui, est une fête en lien avec la religion chrétienne (même si elle n’est pas inscrite au calendrier liturgique). Il est d’ailleurs opportun de rappeler que si on prend dix kilos dans l’année, c’est souvent à cause des fêtes religieuses (si si réfléchissez-y : la galette de l’Épiphanie, les œufs en chocolat de Pâques, la bûche de Noël, etc.) On dit donc : « merci Jésus pour les poignées d’amour et le cholestérol de haut vol ! » Blague à part (car soyons honnêtes, s’en mettre plein la panse est surtout une déformation du sens de ces fêtes), le carnaval réunit bien, à la fois, nourriture ET spiritualité, avec une connotation religieuse dont le sens nous est devenu un peu flou. Essayons de le résumer de manière simple :

    • le carnaval est une période qui s’étend sur plusieurs semaines : du lendemain de l’Épiphanie jusqu’au jour du Mardi Gras qui en est en quelque sorte le point d’orgue.
    • Cette période précède le carême qui incite les chrétiens à se passer de produits « gras » (viande, œufs…) pendant quarante jours (du mercredi des Cendres, qui suit donc le Mardi Gras, au dimanche de Pâques).

Voilà donc pourquoi on s’empiffre de beignets bien gras pour le carnaval. C’est le moment ou jamais de faire le plein et de consommer les réserves avant de jeûner. De la même façon, on a longtemps célébré le Bœuf gras, coutume un peu moins vivace aujourd’hui (« oyez oyez, avis à la population strasbourgeoise : qui se dévoue pour dépecer un bon gros bœuf entre Étoile et Austerlitz?? »)

Étymologiquement, le mot carnaval vient du latin carnelevare composé de carne/carnis « chair » et de levare « enlever ». Ce qui signifie donc en gros « ôter la viande » (sous-entendu de la table) pour l’abstinence à venir.

Pieter Brueghel l’Ancien, Le Combat de Carnaval et Carême, 1559 (© Wikipedia CC / Yelkrokoyade)


Le carnaval : une fête qui inverse les rôles et les règles

Mais, me direz-vous, quel est le rapport avec les masques, les déguisements et tout le tralala ? Eh bien c’est là que la double origine, à la fois païenne et chrétienne est révélatrice. Car cet aspect important du carnaval qu’est l’inversion des rôles, des règles, des conventions et des statuts sociaux trouve son origine encore plus loin dans l’Histoire, avant même le christianisme :

    • On sait en effet que plusieurs siècles avant notre ère, dans l’ancienne Babylone, il existait déjà des fêtes, qu’on appelait les Sacées, lors desquelles l’inversion de l’ordre établi était pratiquée : pendant cinq jours, les esclaves commandaient leurs maîtres. On dit même qu’un condamné à mort était choisi pour être roi le temps de la fête. Bon, après, on l’exécutait quand même hein, faut pas déconner.

      Antoine-François Callet, L’Hiver ou les Saturnales, 1783 (© www.artcurial.com)
    • Ce type de fêtes n’était pas propre à Babylone. À la même époque, on en retrouve des comparables à Rome. Lors des Saturnales (qui ne sont pas sans rappeler les Lupercales dont on avait parlé pour la Saint-Valentin, bien que ce soit des fêtes différentes), l’ordre social était en quelque sorte aboli, l’autorité suspendue et les esclaves pouvaient jouir d’une apparente liberté.
  • La Grèce n’était pas en reste, notamment avec les Dionysies. Comme son nom l’indique, ces fêtes étaient dédiées au dieu Dionysos, dieu, entre autres, de la vigne et du vin. On y jouait des représentations, on y chantait des hymnes et on pouvait prendre part à des processions échevelées et grotesques.

Vous remarquerez que toutes ces fêtes réunies ressemblent dans l’idée au défilé du carnaval. Elles ont toutes pour particularité d’inciter au défoulement populaire, sorte de parenthèse inconséquente dans l’ordre des choses. Si vous y rajoutez une pincée de spiritualité chrétienne, vous avez la fête qu’on célèbre encore aujourd’hui.

La jonction entre un rite de défoulement populaire païen et une fête chrétienne qui a trait à la nourriture

Ces fêtes païennes étant très ancrées dans les us et coutumes des peuples au début de l’ère chrétienne, il était très difficile pour le pape de les faire interdire. Le plus simple (et le plus ingénieux) fut donc de les assimiler tout en en faisant glisser progressivement le sens vers quelque chose de plus « chrétien » pour arriver à une signification plus en accord avec les principes de cette nouvelle religion.

Comme la plupart de ces fêtes, elle s’est donc progressivement consolidée après la fin de l’Empire romain avant de connaître son apogée au Moyen Âge, époque durant laquelle le carnaval était véritablement une fête du peuple, qui pouvait parfois être assez subversive et lors de laquelle ça pouvait chahuter pas mal. Exemple : des nobles à cheval, masqués et munis de gourdin, s’amusaient à fendre la foule en cognant le crâne de quelques badauds. Marrant non ?

Dans les siècles qui suivirent, la fête du carnaval se poliça quelque peu, faisant la part belle au raffinement du bal masqué dans les milieux aristocratiques. C’est le carnaval vénitien tel qu’on l’imagine : belles robes et masques décorés. Les défilés populaires continuèrent mais ils furent plus contrôlés. Au XIXe siècle, le trajet devint prédéfini et encadré par les autorités et surtout on ne venait plus forcément comme participant mais plutôt comme spectateur d’un spectacle d’un nouveau genre : le défilé de chars. Petit à petit, certains de ces défilés devinrent de véritables attractions touristiques tels que ceux de Nice ou de Dunkerque.

On l’a donc vu, le carnaval, tout comme la Saint-Valentin, tire son origine dans une double culture : païenne à l’Antiquité puis chrétienne. À l’origine symbole d’un défoulement collectif, d’une sorte d’exutoire, avant l’entrée en pénitence, il faut bien avouer qu’aujourd’hui, c’est avant tout un spectacle dont la signification religieuse est passée au second plan. Certains religieux se désoleront même que le carnaval a plus la cote que le Carême, alors que le premier n’existe qu’en regard du second.

D’un autre côté, il me semble que l’aspect païen du carnaval n’a pas complémentent disparu. Il me suffit de convoquer mes souvenirs d’enfance pour voir ces dizaines d’enfants déguisés, maquillés, bariolés, danser et chanter en ronde autour d’un gigantesque mannequin auquel on venait de mettre le feu afin de célébrer le retour de la vie après l’hiver. Scène issue de la nuit des temps. Mais c’est peut-être un aspect plus sensible dans les petits villages que dans une ville comme Strasbourg.

En guise de conclusion, j’émettrais un seul souhait : qu’en 2022, on puisse troquer le masque chirurgical pour le masque… de carnaval!

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