On se retrouve à l’Odyssée, un lieu un peu hors du temps, en plein centre-ville de Strasbourg. Un café-bar, un cinéma atypique dans l’offre strasbourgeoise. C’est Faruk Günaltay, son directeur-programmateur « pas programmé pour ça » comme il aime le rappeler, qui m’accueille, cigare à la bouche, dans son bureau, pour me parler de l’Odyssée. Dehors, comme un symbole, on entend fenêtres ouvertes un petit air de flûte, qui donne l’impression que, comme Ulysse, on est parti pour faire un beau voyage.


© Pokaa


Un bâtiment à l’inspiration allemande, entrecoupé par des guerres

« L’Odyssée à proprement parler, son aventure commence officiellement le 24 septembre 1992 » débute Faruk Günaltay. Mais avant de parler de l’Odyssée tel que nous le connaissons, il opère un retour sur le lieu, vrai testament de l’histoire de notre ville. « Le bâtiment appartient à la ville de Strasbourg depuis 1919. Le cinéma a été construit en 1913, et sa première séance a eu lieu le 3 janvier 1914. À l’époque, il s’appelait U.T, pour Union Theater. » La raison est toute simple : c’était l’époque de la présence allemande et les Allemands comptaient démontrer aux Strasbourgeois qu’ils tenaient à la ville comme la prunelle de leurs yeux. Dès lors, ils lui donnent un nom qui est celui d’une salle prestigieuse à Berlin, l’Union Theater. Par la suite, ce cinéma a été ouvert quasiment sans interruption jusqu’à 1986.

Vous vous en doutez probablement, les raisons de ces quelques interruptions ont quelque chose à voir avec l’histoire de notre ville, entre France, Allemagne et leurs guerres. Comme me le précise Faruk Günaltay, la première se déroule à la fin de la Première Guerre mondiale pendant un peu moins d’un an : « À cette époque c’était un cinéma commercial, donc privé, c’était une famille alsacienne. Mais cette dernière n’était pas jugée comme patriote par les libérateurs français, qui ont donc choisi une autre famille pour gérer le lieu, la famille Lapp. » Anecdote cocasse : aucune de ces deux familles ne savait parler français. Déjà à l’époque, le changement pour le changement. Le cinéma strasbourgeois connaîtra deux autres interruptions : pendant la désertification de Strasbourg, de septembre 1939 à août 1940 et entre 1944 et 1945, avec la poursuite des combats puis la fin de la guerre.

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Un manque de rentabilité qui amène l’ancien Odyssée dans sa chute

Après la guerre, les choses reviennent peu à peu à la normale à Strasbourg. Le cinéma se démocratise, devient extrêmement populaire et donc amène des questions d’argent et de rentabilité. Cette dernière est d’ailleurs la raison du changement de nom de ce cinéma : de U.T il est devenu ABC. Loin d’être une référence à un des plus célèbres ennemis d’Hercule Poirot, la raison de ce nom est avant tout commerciale : « À l’époque, le programme des salles de cinéma dans les DNA était présenté par ordre alphabétique. UT était en queue de liste et ABC s’est donc retrouvé en tête de liste. Ils ont pensé qu’en changeant de nom ça allait changer l’affluence. » Sauf que cela ne fonctionne pas.

Et ce qui devait arriver arriva : en 1986, l’ABC ferme parce que ce n’est plus rentable. Dans le monde du cinéma, qui est habitué à vivre avec les crises, les mono-salles ne fonctionnaient plus. Mais l’année 1986 n’est pas entièrement mauvaise : c’est aussi la date d’un autre événement : « C’est l’année où s’est fondée l’association les Rencontres Cinématographiques d’Alsace (RCA). On est une asso qui œuvre pour une valorisation du cinéma, ou, pour résumer plus abruptement : Visconti au même titre que Corneille. »

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Un cinéma qui fait des clins d’oeil au passé

Quand on écoute Faruk Günaltay, il faut être prêt à recevoir une leçon de cinéma. Et ça tombe bien, l’Odyssée se prête parfaitement au témoignage du passé du 7ème art. Tout à un sens, et surtout l’architecture du lieu. « Le 28 décembre 1895 a eu lieu la première projection publique payante, au salon indien du café de Paris avec un film des frères Lumière. Il faut savoir que, jusqu’en 1907, les films étaient montrés dans trois types d’endroits : les brasseries/salons, les fêtes foraines et les maisons de rendez-vous, où les images n’étaient pas pieuses. » Dès lors, quand l’architecte du lieu a été mandaté, il lui a été demandé de faire un clin d’oeil à l’hisoire du cinéma et de la projection de films. « On ne pouvait pas faire d’allusions aux maisons de rendez-vous, ni au cirque et donc il y a eu ce café-bar avec la baie vitrée qui permet de jeter un coup d’oeil sur l’écran tout en consommant. »

Enfin, pourquoi l’Odyssée, tout simplement ? Là encore, je laisse Faruk Günaltay prendre la parole : « L’ABC représentait une époque de cinéma commercial qui ne s’est pas bien terminée. L’Odyssée, c’est parce que c’est une aventure, une aventure imaginaire et mythique. Et puis, dans Le mépris de Godard, il y a Fritz Lang, qui joue son propre rôle, et qui tourne un film imaginaire qui s’appelle L’Odyssée avec de magnifiques paysages et de la mer bleue. »


Le début d’un long voyage

La fermeture de l’ABC marque donc le début du voyage initiatique. « Assez rapidement, alors qu’on travaillait avec les autres cinémas de Strasbourg, on se rend compte qu’on a une forme de désintéressement économique par rapport à eux. Naquit alors l’idée un peu folle d’avoir une salle rien qu’à nous, pour la programmer avec notre logique. » Marcel Rudloff, maire de Strasbourg à l’époque, les reçoit mais n’est pas convaincu par le projet, lui préférant l’idée d’un théâtre. Arrive alors une challengeuse politique pour les municipales de 1989 : Catherine Trautmann. En 1988, un membre de son équipe de campagne entend parler du projet et il trouve l’idée intéressante, la mettant même dans le programme de la candidate. Une promesse maintenue une fois Catherine Trautmann au pouvoir. Les travaux commencent donc et l’ouverture se déroule en grandes pompes le 24 septembre 1992. Sous le regard de son parrain, Michel Piccoli.

Très vite, l’objectif n’est pas d’alimenter une concurrence sur le marché des cinémas strasbourgeois, mais d’offrir d’avantage de diversité. L’objectif, lors de l’ouverture, située dans une période de baisse de fréquentation des salles de cinéma, était d’augmenter l’offre pour que la demande suivre. En termes moins économiques : faire un plus gros gâteau, pour que plus de personnes puissent manger. « C’est une salle patrimoniale du 7ème art, c’est une chance qu’elle soit à Strasbourg, il faut refaire de ce lieu un lieu du cinéma et donc le faire en veillant à ne pas concurrencer le secteur du cinéma privé. Il fallait par la suite un modèle de viabilité économique, centré autour d’une subvention de la ville, complétée par des activités qui rapportent de l’argent, pour amortir nos frais. »

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L’Odyssée, ou le cinéma autrement

Le cinéma autrement, c’est leur devise depuis presque trente ans. Qu’est-ce que cela signifie concrètement ? Tout d’abord, un fonctionnement économique qui a pour objectif de ne pas perdre d’argent, ce qui, selon Faruk Günaltay, justifie la nécessité d’une subvention de la Ville à travers une délégation de service public. Cette subvention, selon ses mots, serait aujourd’hui de l’ordre de 35 à 40% du budget total du cinéma. Précisons d’ailleurs que, sur cette subvention, l’association délégatrice n’est pas propriétaire du fonds de commerce et que la Ville récupère 25 000 euros de droits de tirage, de la part du CNC.

Mais au-delà des considérations économiques, l’Odyssée et les personnes le composant se voient comme des éditeurs de programmes, « à 98% déconnectés du programme de sortie des catalogues de distributeurs commerciaux », comme le précise Faruk Günaltay. Le directeur-programmateur continue : « Nous faisons des cocktails qu’on ne retrouve pas ailleurs. On a fixé des axes qui allaient à contre-courant du mainstream dominant. C’est une démarche très vertueuse et désintéressée. » Tout un programme.

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En parlant de programme, celui de l’Odyssée se fonde sur quatre axes. Il faut rappeler que, dans le monde, il n’y a que six lieux comme l’Odyssée : deux au Royaume-Uni, à Saint-Petersbourg, à Madrid, et à Sarajevo. Cette multiculturalité est d’ailleurs l’un des axes forts de la programmation du cinéma, qui fait la part belle aux films européens : « L’Odyssée est le carrefour des cinémas européens dans la ville carrefour de l’Europe ». Si l’Europe représente la moitié des programmations du cinéma, ce n’est pas pour autant que celui-ci va se désintéresser du reste du monde : « On ne doit pas se désintéresser de ce qui se passe autour de nous. Il faut cultiver le sens de la découverte, remettre la curiosité au centre des choses. Le cinéma est un moyen d’affranchissement par une gymnastique de l’esprit, qui se décline selon l’intelligence de l’esprit et l’intelligence du coeur. » 

Les deux derniers axes sont le fait d’interroger le lien entre le cinéma et les autres arts, tout en promouvant un cinéma citoyen, avec des valeurs : égalité femmes-hommes, état de droit, humanisme, démocratie du peuple pour le peuple par le peuple. Comme le résume le directeur-programmateur : « On s’engage pour les causes qui nous touchent. »

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Une résistance à la crise mais un après dont les contours sont encore flous

Bien entendu, impossible de parler d’un cinéma sans évoquer la crise sanitaire que Strasbourg traverse depuis maintenant un an. Pour Faruk Günaltay, l’Odyssée a mieux résisté que d’autre à cette crise : « C’est un élément de fierté que d’avoir voulu maintenir le lien avec notre public, qui nous est fidèle. En 2019, avant Covid, nous avions fait 254 projections-débats, ce qui montre que le public vient. Nous avons perdu en 2020, 50 % de nos fréquentations, la moyenne en France c’est 70 %. » En plus de cela, ils ont même lancé une chaîne YouTube, avec plus de 160 suggestions de films.

S’ils ont résisté à la crise, l’après reste encore un peu flou, pour plusieurs raison. Déjà, le directeur-programmateur de l’Odyssée n’est pas très loquace quant à ses futurs projets, renvoyant seulement au bilan de ses quasi trente dernières années : « Notre programmation est déjà toute prête. Mais comme des fois le monde du cinéma et celui de la culture, particulièrement à Strasbourg, c’est la famille des Atrides où on cogne d’abord et on discute ensuite avec les survivants, je garderais pour moi la programmation. Mais on a plein d’idées, il suffit de regarder ce qu’on a fait depuis 28 ans et demi. » Il mentionne par la suite la création d’un cycle de programmation, qui sera nommé Les cons au cinéma.

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Ensuite, l’avenir dira si l’Odyssée tel que nous le connaissons sera encore là l’année prochaine. Pour cause : la délégation de service public prend fin en 2022, date à laquelle une autre association pourrait prendre la place du RCA pour gérer le cinéma. Le sujet avait été électrique en 2016 lors d’un conseil municipal, et il a déjà été abordé lors du premier conseil de l’année. Au sein de ce dernier, Anne Mistler, adjointe à la culture, avait déclaré : « Il ne s’agit pas de corseter l’Odyssée. L’équipe choisie sera libre de sa programmation, en respectant le cahier des charges du cinéma d’art et d’essai. Il faut que ce soit un cinéma qui rayonne, qui mette en avant le cinéma de répertoire qui développe l’esprit critique mais qui mette en avant également les réalisateurs du territoire et qui manquent aujourd’hui de visibilité. » Grosse affaire à suivre, surtout pour une municipalité qui semble vouloir casser les codes de la politique strasbourgeoise, comme le prouve « l’affaire des illuminations ».

L’offre cinématographique de Strasbourg ne manque pas diversité. Et même si la culture est en ce moment en souffrance, il faut désormais préparer la suite. Strasbourg se doit être une place culturelle d’importance et elle ne pourra l’être qu’avec des acteurs impliqués et forts. L’avenir de l’Odyssée, quel qu’il soit, jouera un grand rôle dans la redéfinition du cinéma du centre-ville à Strasbourg. Un poète turque, cité par Faruk Günaltay, disait : « Les plus beaux de nos jours sont ceux que nous n’avons pas encore vécus. La plus belle des mers est celle dans laquelle l’on ne s’est pas encore baignés. » Étrangement prophétique pour le cinéma dans un Strasbourg de l’après-Covid.

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