Lundi, 7h30 heures. Une nouvelle semaine commence alors que la dernière n’est pas vraiment terminée. L’immeuble est silencieux mais dans notre appartement commun, à moi et mes 5 camarades de galère, la vie s’organise comme elle le peut, entre une tasse de jus de chaussette amère et un sandwich poulet/moutarde. Il faut se remplir le ventre aussi grassement que possible dès le réveil, parce que personne ne sait quand l’heure du prochain repas sonnera. Abel est presque déjà habillé et empile les matelas qui forment une Tour de Pise instable. J’enfile un t-shirt de cycliste Domyos noir acheté d’occasion à un étudiant de la Krutenau. Dehors, les lampadaires illuminent déjà notre terrain de jeu.

Strasbourg semble nous attendre, pressée et insolente.

Nous allumons nos téléphones l’un après l’autre, synchronisant nos existences comme nous synchronisions nos montres lorsque nous jouions à faire la guerre au pays. Entre-temps, la vraie guerre, celle qui arrache les jambes, recouvre les trottoirs de boyaux et emporte les enfants dans des cercueils blancs trop petits, s’est invitée là-bas, dans ce territoire difficile à placer sur une carte, au milieu de souvenirs qui ne se résument plus qu’à une photo presque déchirée de ma mère et à une traversée inhumaine orchestrée par un tyran avide de dollars.

Les alertes s’enclenchent les unes après les autres. Il n’y a plus de temps à perdre. Un bonnet en laine polaire caresse mes oreilles. Je saisis ma monture en carbone d’une main ferme en soupirant, comme si j’allais à la potence, presque à reculons, visualisant ma journée, un point douloureux sur le mollet droit qu’un spray glacé pour footballeur mythomane s’obstine à faire disparaître depuis plusieurs semaines. Abel fait claquer la porte et nous nous saluons dans l’air frais de l’automne, nous promettant de nous retrouver vers 14 heures, en face de What the Cake, comme d’habitude, lorsque tout sera un peu plus calme après la folie des déjeuners, comme nous le faisons 6 jours sur 7 depuis maintenant presque un an. Chacun part dans sa direction, comme un feu d’artifice improvisé où les fusées sont des points rouges explosant sur la carte d’un Samsung J7 qui a fait son temps.

Première course, Rue des orphelins. Deux cafés et deux croissants à livrer dans les bureaux d’une société de crédit à la consommation au nom de Gauthier. Livraison estimée 8h23.

Le guidon de mon vélo me nargue en ricanant sans le moindre bruit. Deux cornes entourées d’un ruban rouge presque neuf, tel le diable affamé cherchant une âme à vendre, un corps à prendre, par un pacte invisible que j’ai signé sans vraiment savoir où je mettais les pieds.

Je venais d’arriver dans la capitale de l’Europe, un matin de novembre 2019, un sac à dos dans la main, la bouche sèche après avoir traversé la France depuis Marseille dans un Flixbus bondé. En posant mes pieds sur la Place de l’étoile après 12 heures de trajet et un arrêt à Lyon, je fus à la fois soulagé et pris de cette peur que l’on a lorsqu’on arrive en terre inconnue, lorsqu’on est plus qu’un étranger parmi les étrangers. Abel, mon frère de cœur maintenant, était assis sur un banc et balançait une histoire invraisemblable en gesticulant, respirant à pleins poumons, faisant apparaître des dents blanches au milieu d’une peau ébène luisante, se prenant pour Jean-Paul Belmondo, surjouant sa carrure en remontant les épaules, un cure-dent dans la bouche. Les autres pleuraient de rire jusqu’à ce qu’ils m’aperçoivent et que l’un d’eux me pointe du doigt.

« Hey, come on, tu es d’où mon ami ? »

C’est comme ça que tout a commencé. C’est comme ça que ma deuxième famille est née.

C’est comme ça aussi que je découvris comment survivre lorsqu’on s’appelle Ergo, que l’on a 23 ans, qu’on est sans-papiers et comment des travailleurs précaires profitent d’encore plus précaires qu’eux. Des mineurs ou des personnes entrées illégalement sur le territoire français, par obligation et non pas par choix comme le répète le voisin en nous traitant de bougnoules et de rats à longueur de journée. Pas de pitié. C’est un jeu d’enfants. Il suffit de se mettre en contact via Facebook ou une messagerie avec un type réellement enregistré comme travailleur indépendant sur une plate-forme de livraison et de se mettre à sa disposition. Lui brasse entre 50 et 70 % des sommes que je gagne et moi les miettes d’un pain rassis. Il faut bien bouffer et je préfère passer douze heures par jour sur mon vélo de course acheté à crédit à un autre livreur que de voler ou de faire la manche.

200 euros pour une semaine de 60 heures. Il est loin le SMIC à 1 521,25 euros bruts par mois et le Code du travail.

Des heures, j’en fait jusqu’à avoir des crampes, jusqu’à l’épuisement, prenant les clients les uns après les autres, à cran, toujours plus vite, toujours plus loin, toujours moins cher aussi. Ma zone de livraison est de plus en plus éloignée et j’en arrive à me taper 80 kilomètres par jour avec une vitesse de pointe de 50 kilomètres/heures. À ce rythme effréné, soit je serai sur la ligne départ du Tour de France 2021, soit je finirai éclaté contre le pare-chocs d’une bagnole qui passait par là au mauvais moment. Qui s’émouvra du décès d’un livreur ? Personne. Je serai remplacé par un autre crevard qui fera ce qu’il peut aussi longtemps qu’il pourra. Une ombre sur une piste cyclable. Un fantôme courbé zigzaguant entre les camions. Une tortue à la carapace cubique chargée de burgers, de frites et de sodas.

C’est ça leur fameuse liberté.

Vivre comme un forcené ou chuter sur le bitume, épuisé, sous pression, parce qu’à la moindre pause pendant les pics de commandes du vendredi au dimanche soir, mes statistiques baissent et la plate-forme me fait travailler moins les jours suivants. Double peine infligée par le surveillant d’une prison à ciel ouvert qui contrôle mes mouvements, étudie mes trajets, commente mes résultats comme à la bourse, comme si je n’étais qu’un numéro, un point sur la courbe d’un graphique, un chiffre, un code-barre mouvant, un go fast prêt à tout pour qu’une boîte de sushis à 10,20 euros arrive dans la demi-heure chez un client par toujours compatissant.

Parce que parfois, le diable est habillé en client.

Avec le confinement et la fermeture des restaurants, les commandes explosent et laissent des marques sur mon visage déjà amaigri. À 11 h 45, j’arrive devant une pizzeria du centre-ville. Je poirote comme d’habitude parce que le four n’est pas encore assez chaud. Dehors, le temps est maussade. Il pleut. Mon nez coule et l’humidité se glisse entre ma peau et un K-way détrempé. J’ai mal à la tête. J’ai peut-être la covid. J’ai froid. J’ai faim. J’ai soif. J’en ai plus que marre de pédaler depuis le petit matin. Je n’ai qu’une envie. Une douche au jet presque brûlant. Un lit grand comme la mer. Une couette moelleuse et silencieuse.

Dix minutes après, je repars, une odeur de sauce tomate encore tiède dans le dos. Je suis déjà en retard. Je pédale, mon téléphone à la main, manquant de peu de m’accrocher avec un scooter, essayant déjà d’attraper ma prochaine course en ligne. Je grille deux feux. Je prends un sens interdit. Je fais comme je peux pour aller d’un point A à un point B le plus rapidement possible. Impossible de me suivre. Tel un boxeur furtif, je rends les coups à un vent de face qui me cherche droit dans les yeux, tentant de me projeter dans les cordes d’un canal, par bourrasques, par rafales. Un crochet du droit, je me mets en danseuse, et je le sème cet enfoiré de trou d’air insignifiant.

J’arrive à destination. Le client n’est pas joignable. Je patiente au pied de l’immeuble, retentant de l’avoir en ligne encore et encore. Il se met à pleuvoir de plus en plus fort, alors je m’abrite dans la cage d’escalier, même si je n’ai pas le droit, profitant du passage d’un des résidents qui sort promener son chien.

Lorsque la porte s’ouvre enfin, le type me regarde comme un extra-terrestre dans son pull col en V Lacoste et me tutoie comme si j’étais son pote d’enfance. Pas de bonjour. Rien.

« Dis-donc ça tombe bien là dehors ! Tu nous sauves la vie. »

Il prend le paquet que je lui tends. Pas de pourboire. Pas d’au revoir. 2,5 kilomètres pour 5,77 euros soit environ 3 euros dans ma poche. Je ne dis pas un mot parce qu’il serait capable de me mettre une sale note, ce qui baisserait la moyenne du diable. Ça serait catastrophique. Le diable ne supporte pas les fausses notes.

Au milieu d’une plainte sur une pizza froide ou parce qu’il manque une dosette d’huile piquante, il y a encore des anges sans ailes ici-bas qui me regardent avec empathie, glissent un ticket restaurant dans ma poche où me demandent mon prénom. J’ai parfois droit à un sourire de Nadia, de la compassion de Brahim, un petit supplément de quelques euros de Christophe ou un échange réconfortant avec un restaurateur qui me rappelle que je suis un être humain et non pas un robot, un drone, un distributeur automatique branché sur une prise électrique.

À ce moment-là, le diable se fait tout petit et je me mets à rêver d’une autre vie.

Mon smartphone me réveille brutalement alors que l’ascenseur arrive au rez-de-chaussée. Une proposition de course pour 3,85 euros. Il est 13 h 43. Une tortue courbée cherche un second souffle en dévalant le Boulevard Wilson comme un danseur étoile qui aurait fumé trop de clopes.

Le diable lui, est déjà au coin de la rue, un chronomètre à la main.

5 COMMENTAIRES

  1. Quelle plume !!! Je vous découvre et je me régale
    Je vais vite prendre une autre entrée, un autre plat et même un dessert, on ne frôle jamais l’indigestion quand le menu est aussi bon !

  2. Très touchant. Merci de partager la vie de personnes qu’on ne regarde pas quand on les croise. On ne s’imaginerait pas cette vie lorsqu’on croise des gens sous cette  » carapace cubique chargée de burgers, de frites et de sodas ».

  3. Je ne regarderai plus jamais les « tortues » de la même manière ! Votre style d’écriture est un enchantement pour les yeux et pour l’âme… Merci

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