Dimanche 13 décembre 2020.

Dans une heure, nous tiendrons une réunion familiale extraordinaire sur Skype digne du conseil d’administration d’une multinationale. L’heure est grave pour les actionnaires de Noël. Y’aura t-il des dividendes sous le sapin ? Un plan de restructuration est-il envisagé  pour la soirée du 25 décembre ? Pourrons-nous prendre le train depuis Paris pour rejoindre nos équipes sur le terrain à Strasbourg ? Le risque de contamination n’est-il pas plus important qu’une dinde aux marrons cramée ?

Les débats risquent d’être tendus entre les pro et les anti-Noël.

Entre tonton Jean-Louis qui estime que ce réveillon doit se tenir en comité restreint, mon frère qui préfère renoncer aux festivités afin de préserver nos aînés, et ma mère, anarchiste de toujours, qui persiste à faire un doigt d’honneur aux consignes autoritaires d’un gouvernement qui navigue à vue. Il y aura des étincelles par caméras interposées, des noms d’oiseaux, de la passion aussi.

Dans mon casque, les Clash fredonnent Should I stay or should I go, cette chanson mythique dont le refrain est plus que jamais d’actualité.

J’avoue être perdu. Le clash n’est pas loin.

D’habitude, je ne me pose pas ce genre de questions. Nous fêtons le réveillon tous ensemble malgré le divorce de mes parents et une famille recomposée à faire pâlir les producteurs d’émissions sur les familles nombreuses. C’est un joyeux bordel presque improvisé, entre les « belles » et les « beaux », ces gens qui ne sont biologiquement ni nos mères, ni nos pères, ni nos frères, ni nos sœurs, mais qui le sont dans nos cœurs. Les CD de Mariah Carrey et de George Michael tournent en boucle pendant que nous préparons méticuleusement la table avec des décorations fabriquées par les plus petits qui tentent de deviner ce qui se cache sous les emballages cadeaux. En début de soirée, je me tranche la main en tentant d’ouvrir une huître, ma belle-sœur infirmière me soigne et puis, sans y prendre garde, la magie du moment s’installe entre les générations et les anges enivrés au Picon nous donnent leur bénédiction. Vers minuit tout le monde s’endort, le ventre gonflé, se promettant de se mettre à la diète pour les mois à venir.

Cette année, tout sera différent.

Les cadeaux sont déjà partis via La Poste, au cas où nous prendrions la douloureuse mais nécessaire décision de ne pas nous rassembler. Ce serait un pincement au cœur de ne pas les voir, de ne pas les sentir, de ne pas être dans la maison de mon enfance au centre-Alsace, dans un contexte sanitaire terrible auquel s’ajoute la perte de proches durant cette année abominable. Je n’oublie pas la mort de mon meilleur ami cet été, ni l’état pitoyable de ma sœur, aide-soignante dans un EHPAD, qui voyait les sacs blancs s’entasser faute de masques et de respirateurs dans son établissement.

Tout ça me fait réfléchir.

Le lien entre les gens est menacé, certes. Un sentiment de fatigue, de lassitude et d’écrasement se fait ressentir chez beaucoup de personnes qui n’ont même plus envie de fêter Noël. Mais peut-être que cette année, il faut revoir notre façon de festoyer ?

Les circonstances nous offrent l’occasion de renouer avec sa signification profonde. Les restrictions imposées par la crise sanitaire peuvent se révéler vertueuses et ramener une forme de pureté et malgré l’absence, les liens subsistent ainsi avec parfois plus de force encore. Ce Noël nous offre l’occasion de le redécouvrir et de le pratiquer comme des enfants. Comme la première fois.

Qu’est-ce qui est important ? La ruée dans les magasins, le sapin, les cadeaux ? Les restrictions actuelles peuvent nous pousser vers une sobriété qui peut nous donner, à tous, plus de force et paradoxalement plus de liberté. Par exemple, pourquoi ne pas s’écrire des lettres pour mieux nous retrouver cette année ? Pourquoi ne pas nous envoyer de cartes comme nous le faisions auparavant ?

Poser sur papier des choses que par pudeur nous ne nous dirions jamais l’un en face de l’autre. Nous dire « je t’aime ». Mettre à plat nos sentiments via de petites attentions. Recontacter ceux avec qui nous étions en froid. Plutôt que de s’envoyer des mails, c’est l’occasion de prendre le temps de reconsidérer cette fête qui est devenue un automatisme en lui donnant un réel sens.

Peut-être est-ce l’occasion de se déconnecter des réseaux sociaux pour profiter pleinement de leur présence, même virtuelle, pour partager avec eux des moments simples qui rythment leurs journées comme les repas, les courses, l’incontournable journal télévisé, quelques balades en ville afin de se transmettre des choses mutuellement ?

Nous pouvons aussi décider d’interagir à distance, en regardant le même film, au même moment, à l’autre bout de la France, même si par écran interposé tout ça n’a pas la même saveur.

J’ai terriblement envie de visionner Maman, j’ai raté l’avion avec mon père comme chaque année, un chocolat chaud dans une main, un bredele dans l’autre, mais ai-je envie de transformer ce film en Papa, tu es en réanimation ?

Je ne suis pas sûr que nous réussirons à respecter scrupuleusement tous les gestes barrières et cela risque de provoquer beaucoup trop de stress pour tout le monde. Mon Noël alsacien se fera peut-être en visioconférence, mais une chose est certaine : si nous prenons le risque de nous réunir,  le sujet Covid sera banni l’espace de quelques heures afin de faire comme si tout allait bien. Sinon, nous prendrons notre revanche sur ce virus en mangeant de la bûche en plein mois de juillet.

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