Ce second confinement n’a pas grand chose à voir avec celui de mars dernier. La seule chose qui n’a pas changé, c’est ce ballet incessant de livreurs et de coursiers qui traversent les rues de Strasbourg, parfois à toute vitesse. Une ville plongée dans le noir à partir 17h, qui laisse le champ libre aux vélos, trottinettes à néons et autres engins de livraisons en tous genres. On est allé causer avec quelques-uns d’entre eux pour leur demander ce que ça fait d’avoir la ville comme circuit, une fois que le froid et la brume du soir ont envoyé la plupart d’entre nous se caler bien au chaud sous la couette.

Pour ce deuxième confinement, même si en journée les rues de Strasbourg restent étrangement agitées, une fois que les travailleurs sont rentrés au bercail, les rues se vident quasi totalement. Pas envie de flâner dans une ville froide, sans restos, sans bars, et sans soirées. Pourtant, et vous l’avez sûrement remarqué en rentrant chez vous, ou en passant une tête par la fenêtre, le nombre de cyclistes équipés d’un sac fluorescent est assez étonnant. La ville est à eux. À Strasbourg, selon un livreur que nous avons rencontré, il y en aurait près d’un millier (encore enregistrés sur les plateformes, actifs ou non).

Ces livreurs, qu’ils travaillent pour une plateforme de livraison locale comme Kooglof, ou internationale comme Deliveroo ou Uber Eats, se retrouvent souvent le soir à des endroits clés pour fumer une clope ou passer le temps entre deux livraisons. Comme des potes de boulots qui se retrouvent devant la machine à café, mais sans le toit pour se réchauffer. Anonymement pour la plupart, quelques uns d’entre eux ont accepté de répondre à nos questions posées entre deux rushs. Accidents, nombre moyen de livraisons, état d’esprit général, confinement et rues vides : on leur a laissé la parole pour savoir comment ils vivent leur boulot en ce moment. Certains sont des livreurs chevronnés, en place depuis quatre ans, et d’autres ont débarqués dans le milieu il y a seulement quelques mois.


Glauque ou grisant ? À quoi ressemble Strasbourg la nuit tombée ?

« Franchement, moi je commence à 16h et quand je vois le nombre de gens dans les rues, j’ai pas vraiment l’impression qu’il y ait un confinement. Il fait nuit super tôt et avant 20h, les rues du centre-ville sont quand même bien pleines, donc on n’a pas vraiment la ville pour nous. Par contre après 20h c’est autre chose : ça se vide d’un coup et là ça trace un peu plus c’est vrai... » m’explique Sébastien. Il est accompagné ce soir là de Max* et deux autres collègues, qui travaillent respectivement depuis trois ans, deux ans et six mois avec Deliveroo, et lorsque les rues se vident ils n’ont pas la même sensation. « Moi je trouve ça quand même un peu glauque, cette ambiance une fois la nuit tombée. Mais c’est vrai que Grand’Rue c’est cool, on a la place, on est plus libre… Mais c’est un peu glauque« , me confie son pote Max*.

Sébastien
© Bastien Pietronave

Un peu plus loin, près de la place Kléber, au moins une quinzaine de livreurs se sont réunis devant le « Golden Arch », le fameux « M » jaune le plus connu de la planète. Je rencontre Steve* à qui je pose la même question : « Franchement on pense pas à ça, c’est le boulot, on trace, on livre et puis voilà. » A ses côtés, Malik* ironise : « D’où tu travailles toi, tu viens juste ici pour fumer des clopes ! ».

Ce dernier m’explique d’ailleurs que « les livreurs n’ont pas envie de parler aux médias, on fait nos vies c’est tout, il n’y a rien à dire« . Il ajoute que la livraison, c’est sa vie : il a des collègues qui sont devenus des potes, ils font souvent des pauses ensemble et se retrouvent à des endroits clés. Ils ont leurs petites habitudes tranquilles et ils « ne font chier personne« . Mais il me touche quand même un mot sur l’image que les Strasbourgeois ont des livreurs : « Moi on m’a déjà insulté à cause de la musique ou parce que je vais trop vite. Mais c’est comme ça que je gagne ma vie tu crois quoi ? Et la musique c’est pas pour faire chier, c’est pour moi. Toi, t’as pas le droit de mettre des écouteur quand tu roules ? Moi non plus, voilà. Sauf que moi je roule huit heures par jour. » Valentin lui, cycliste passionné, qui travaille depuis peu pour l’entreprise strasbourgeoise Kooglof, vit sa meilleure vie sur son vélo : « Ben en gros moi j’adore. Pendant le premier confinement c’était juste fou ! Là il y a plus de circulation mais ça reste super agréable de livrer la nuit, et surtout d’avoir des contacts positifs avec les gens qui commandent. »

© Bastien Pietronave


Vous avez déjà eu des accidents ?

« Pas d’accidents à déclarer non, je crois que j’ai développé un sixième sens après toutes ces années, le secret c’est l’anticipation ! » C’est en tout cas le sentiment de Valentin, cycliste aguerri. Sébastien lui, et ses trois potes cités plus haut, n’ont pas eu d’accidents sérieux mais pour quelques-uns, des petites gamelles : « Oui, quelques petits accidents, pas dangereux mais souvent des gens qui ne font pas attention. Nous c’est vrai qu’on va parfois vite. Et on attend souvent que les rues se vident pour tracer, normal. Enfin pour moi en tout cas. Mais on se tape des petites gamelles de temps en temps c’est vrai ». Sur cette question, quand on demande qui est responsable des chutes, Steve* est plus nuancé : « Franchement c’est autant la faute des gens que de nous. En vrai c’est souvent à Grand’Rue : tu roules derrière un piéton, tu le vois de loin mais d’un coup il tourne pour regarder une vitrine ou un truc, et t’es niqué. Et là c’est de ta faute. »


Et le moral, ça va ?

David*, Max* et Malik*, font entre dix et vingt courses par jour. Et quand on leur demande comment va le moral, leur réponse est unanime : « Franchement ça va, on n’a pas à se plaindre. En fait ce boulot, ça dépend de ta motivation, il faut quand même sérieusement se bouger le cul, mais si tu le fais, tu gagnes bien ta vie, me dit Max*. Malik rétorque : « Franchement oui, moi je préfère rouler en hiver de toute façon, un petit coup de frais ça fait du bien, mais putain lui là, il a pas de gants je sais pas comment il fait. »

Alors qu’un tel modèle économique n’existait pas, ou peu, il y a encore quelques années, les livreurs font aujourd’hui partie intégrante du paysage strasbourgeois. Chaque jour et chaque nuit, ils arpentent les rues pour déposer des plats bien chauds entre nos mains. En plus, en cette période de crise, le rythme soutenu des commandes est bien loin de ralentir. Alors oui, la nuit, les rues se vident, les Strasbourgeois engourdis de froid rentrent chez eux. Mais le froid, les coursier se le tapent toute la soirée. Pourtant, par les temps qui courent, ils apparaissent comme des soutiens indispensables aux restaurateurs qui n’ont toujours pas pu rouvrir leurs établissements, ils doivent être soutenus.

*Pour des questions d’anonymat, les prénoms ont été modifiés

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