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Il écrivait des poèmes à la demande sur les quais de Strasbourg : rencontre avec Sébastien Hoffmann

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Pendant plusieurs semaines, avant le confinement, Sébastien Hoffmann s’est installé quai des Bateliers les week-ends et jours de beau temps pour proposer aux passants de leur écrire des poèmes sur demande, à prix libre. Mais qui est donc ce poète des bords de l’Ill ? On est allé le lui demander.


« Est-ce que poète est un métier ?« 

C’est un de ces dimanches d’octobre ensoleillés et doux. Les Strasbourgeois sont sortis en nombre flâner sur les quais. Juste à côté du pont Sainte-Madeleine, en face du palais Rohan, un homme fait cliqueter avec application le clavier d’une machine à écrire. Cheveux ébouriffés, regard tantôt dans le vague, tantôt concentré sur sa tâche, il attire sur lui des regards intrigués. À côté de la table où il est installé, trois adolescentes attendent le poème qu’elles ont commandé. Quelques mots jetés pêle-mêle en guise de consigne, et le poète se lance dans la composition d’une œuvre originale, immortalisée en une dizaine de minutes sur une feuille de papier légère et translucide.

Sébastien Hoffmann a 40 ans et vit à Strasbourg depuis dix ans. Écrivain, parolier, clown, cet artiste a décidé en septembre dernier de poser une table sur les quais pour y écrire de la poésie à la demande. Quant à savoir si cela fait de lui un poète… l’artiste pirouette : « Est-ce que poète est un métier ? C’est déjà toute une question, réfléchit-il, un brin de malice dans la voix. Je ne sais pas si je suis poète. C’est un peu compliqué à porter, ce sont toujours les autres qui nous définissent. Disons que c’est mon activité principale, mon état à un moment donné. C’est mon ouvrage au jour le jour ! »

Poète ou pas, Sébastien Hoffmann écrit depuis très longtemps : « Gamin, je dessinais des bonhommes fil de fer à l’école. J’écrivais des dialogues dans les bulles. Mais les bulles ont grossi encore et encore et fini par recouvrir les bonhommes. C’est là que j’ai compris que j’étais plus quelqu’un qui avait envie d’écrire que de dessiner », sourit-il. Depuis, il ne s’est plus arrêté. « J’ai su que c’était ça que je voulais faire », se souvient celui qui a claqué la porte d’un oral du bac pour ne pas différer plus longtemps son projet. Pendant plusieurs années, il enchaîne les petits boulots, sans « jamais cesser d’écrire ».

Document remis


De l’amour, de la mélancolie… et Strasbourg

Mais vient un moment ou Sébastien Hoffmann décide de faire vivre cette écriture autrement. En la partageant notamment. Alors à Metz, il ouvre des ateliers d’écriture, et monte une scène ouverte. Objectif : « Dire des mots et faire de la musique ». Mais aussi créer des rencontres et des interactions. Réunir des gens autour de soi. Sortir la poésie de l’écrit pour lui donner corps, la rendre sonore. Et trouver l’étincelle pour que tout cela fonctionne. « D’un seul coup, il y a eu une émulation incroyable. Tout le monde passait au micro. Ce pouvaient être des habitués comme une jeune fille de 16 ans qui disait son premier poème, se remémore-t-il. Ça m’a conforté dans l’idée que c’était mon chemin. » C’est aussi à ce moment là qu’il se lance dans l’improvisation au micro.

Mais… et Strasbourg dans tout ça ? C’est un stage de clown qui amène le poète sur les bords de l’Ill. Tombé « amoureux de la ville », il choisit d’y rester, y rencontre des musiciens, des chanteurs et remet en place des stages d’écriture. Dans ce bouillon de créativité artistique, il participe à la création du collectif Noun (pour Nous ne savons pas). Des hommes et des femmes réunis autour d’une recherche artistique, d’expérimentations mêlant différentes combinaisons de leurs univers. Une manière d’enrichir l’art poétique, encore et toujours.

À ce moment-là, le poète cherche depuis plusieurs années une façon d’intervenir dans la rue. « J’ai toujours trouvé que c’était une forme juste et noble, explique t-il. Je suis venu au théâtre par le clown, mais je n’ai jamais et le courage et la force de faire quelque chose dans la rue. Ça m’est arrivé d’y lire des textes mais tu passes vite pour un fou et les gens s’en foutent. » Une initiative du collectif Noun lui donne toutefois une idée. Pour un spectacle, quelques-uns de ses membres bâtissent une « usine à poèmes ». « On était plusieurs à écrire assez rapidement se souvient-il. On avait construit des sortes de châteaux en cartons dans lesquels on tapait à la machine et quelqu’un les déclamait au mégaphone dans la foulée. » Quelques mois plus tard, cette usine est montée sur roues et parade au carnaval sauvage de Strasbourg.

© Collectif Noun

« Ça a été une évidence de me dire que, finalement, je pouvais aller dans la rue et le faire seul, se remémore-t-il. Le 13 septembre, il finit donc par installer sa machine à écrire sur les quais, un jour de beau temps. « Les gens ont super bien réagi. Beaucoup étaient vraiment ravis et sont revenus ensuite me dire qu’ils trouvaient ça très bien. » Avant de se lancer dans une création, il demande à l’auteur de cette demande quelques mots pour l’inspirer. Ce qui revient le plus ? L’amour, la mélancolie et… Strasbourg. « Un jour, un jeune gars vient vers moi et me raconte qu’il arrive d’un village alsacien, qu’il vient de s’installer sur Strasbourg, qu’il est déprimé, qu’il a peur d’avoir fait le mauvais choix. Il attend de moi que je lui donne confiance en cette ville trop grande pour lui. Je l’écoute et commence à chercher le début du fil de mon poème… S’enflamme alors derrière lui un autre gars qui a tout entendu. Et qui lui dit, enthousiaste : « Mais Strasbourg, c’est un endroit où tu peux tout trouver où tout peut surgir ! Regarde ! (Il me montre du doigt). Y a qu’à Strasbourg que tu peux croiser ça ! » J’acquiesce en souriant bêtement. »


L’importance de l’échange

Ces quelques mots que doivent donner ceux qui veulent un poème sont parfois très abstraits. Trop abstraits. « Beaucoup de gens viennent avec des concepts comme l’amour, les vacances, la mélancolie, l’automne, expose Sébastien. Dans ces cas-là, je leur demande quelque chose que je peux toucher. Sinon je me retrouve vite à faire des poèmes pleins de lieux communs. Des textes qui seront toujours plus ou moins les mêmes. Il faut aussi qu’il y ait un échange, qu’ils me nourrissent pour que je puisse nourrir le poème. »

Parfois, il faut insister longtemps pour avoir tous les éléments nécessaires à la composition. Parfois non. « Il y a ceux qui viennent me raconter leur vie, et ceux qui veulent que je parle de leur état. Ce n’est pas tout à fait la même chose, sourit le poète. Je deviens un peu leur psy. Je ne m’y attendais pas forcément mais quand j’ai commencé, mais j’ai aussi senti que mon parcours m’avait amené à ça. Et c’est une part de cette activité que j’aime beaucoup. Je fais que j’ai toujours aimé dans le théâtre : interagir avec les gens. »

© Guillaume Krempp


Une œuvre unique à prix libre

À travers cette initiative, Sébastien Hoffmann invite également à réfléchir sur notre rapport à l’art et sur sa valeur. Ses poèmes sont à prix libre, chacun donne ce qu’il veut. Mais il y a ceux qui attendent patiemment que le poème soit écrit pour glisser une somme dans la petite boite posée sur un coin de la table – parfois à côté de deux pommes qui finiront grignotées d’ici la fin de l’après-midi – et ceux qui se précipitent pour régler sitôt leur commande passée.

Le poète se souvient d’une jeune femme, pressée de régler, à qui il a demandé si elle ne voulait pas attendre que le poème soit fini. « Je lui ai demandé si elle voulait vraiment commencer par ce rapport là. » Elle insiste et dépose une pièce de 50 centimes dans la boite, ce qui fait sourire le poète. « Je lui ai dit : « Tu vois, si tu avais déposé la pièce après, je n’y aurais pas pensé en écrivant. Mais maintenant que je le sais, je vais t’écrire un poème à 50 centimes. » Bon, évidemment, je ne l’ai pas fait. Mais je trouve ça très intéressant. Ça questionne la valeur que l’on donne à l’art. Pour certains, le fait de payer a quelque chose de magique, c’est presque un rituel. »

L’œuvre créée à la demande est unique, originale. Certains la lisent sur place – et protestent parfois quand ils ne retrouvent pas les éléments qu’ils ont donné. D’autres l’emportent avec eux pour la savourer. Mais la poésie n’est pas uniquement sur le papier. À sa table avec sa machine à écrire, sur le quai, au soleil, juste à côté de l’Ill et du palais Rohan, Sébastien Hoffmann fait partie d’une sorte de tableau. Poétique lui aussi.


Un cadre qu’il a délaissé fin octobre, au moment du reconfinement

Laissant là une activité devenue en très peu de temps « son activité pécuniaire et créative principale. » Lors du premier confinement, il avait écrit des nouvelles, des chansons. Cette fois-ci, il avance sur un roman. Pas de « click and collect » de poésie à l’horizon, mais l’envie d’écrire toujours. « Je voudrais trouver un moyen de mettre des poèmes dans la rue. Peut-être faire des largages de poésie un peu partout en ville, glisse-t-il, songeur. Je pense que les gens ont besoin de ça. » La poésie peut-elle changer le monde ? Pas-sûr. Mais le confinement, certainement.

Victoire Pirot

Photo de couverture : © Guillaume Krempp

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