L’automne est bien là, il faut se faire une raison.

Il n’y a qu’à regarder les feuilles du parc de la Citadelle pour comprendre que bientôt, elles recouvriront les pelouses humides de leurs couleurs multicolores, promettant par la même occasion un refuge aux escargots ou aux limaces qui squatteront ce HLM de fortune. C’est une saison étrange, l’automne. Pendant que les nuages jouent aux Indiens et aux cow-boys, que les amants disparaissent dans le brouillard d’un verger, que les fruits tombent comme des gouttes de pluie, que les champignons se mettent à hurler ailleurs qu’entre des doigts de pieds à l’hygiène douteuse, la pourriture s’installe sur les troncs dénudés et la clarté si chère à la vie disparaît discrètement pour laisser place aux frissons arrogants sur nos cous pas encore habitués.

Il y a ceux qui détestent cette saison, se ruant sur les vitamines et le magnésium et il y a les autres comme moi, qui la chérissant, en sirotant un verre de Picon comme de la grenadine, assis en face d’un feu de cheminée infatigable, ou autour d’un chocolat chaud fumant pendant que nos esprits se perdent quelque part dans une rue strasbourgeoise, à mater les passants agacés derrière leurs masques et la buée insistante sur leurs lunettes.

Les ombres recroquevillées sous des parapluies de fortune tentent de composer avec le deuil de la nature, avec les mousses verdâtres qui squattent les marches de la Cathédrale et le raisin juteux qui réconforte du froid radieux d’octobre.

Tout est figé, sauf les gamins en imperméable qui sautent à pieds joints dans des flaques aux allures de marécages. Que serait Strasbourg, sans crocodiles imaginaires, sans bateaux pirates, et sans la joie de rentrer trempés à la fin d’une après-midi grelottante ? La folie s’empare des bottes en caoutchouc jaunes, le petit Lucas prend une barre imaginaire entre ses mains, scrute l’horizon et donne les dernières consignes de navigation à sa petite sœur Léa. Le vent est léger et calme. 

À bâbord toute !

Les corps fragiles tanguent de droite à gauche. La mer se déchaîne soudainement malmenant les jambes frileuses au milieu d’un banc de requins affamés. Léa s’accroche à son frère comme elle peut. Un radeau de fortune est confectionné avec les branches mortes d’un marronnier pendant que leur mère s’attendrit face à ce jeu délicieux auquel les adultes ne jouent plus depuis bien longtemps. C’est le temps exquis où parler tout seul est autorisé, où le regard des autres n’a aucune importance, où la lumière de l’insouciance arrose les visages ridés de feuilles d’argent et où les cartables regorgent de pièces d’or. Les rires tendres raisonnent sur la pierre muette, la course-poursuite commence sur un trottoir qui n’avait rien demandé à personne. Un iceberg arrive à toute vitesse pendant que la mousse d’une bière annonce l’écume des jours. Je peux entendre retentir la cloche du Titanic ou est-ce celle annonçant l’happy hour à l’Académie de la bière ?

Derrière un arbre, une partie de cache-cache s’improvise. Léa compte jusqu’à trente, soupirant lorsqu’elle ne se rappelle plus très bien de ce qu’il y a après dix-neuf, puis se lance dans une recherche hasardeuse entre un garage à vélos et des buissons endormis. La nuit apparaît presque d’un seul coup, comme si quelqu’un là-haut venait de tirer un drap étoilé dans le ciel ou d’éteindre la lumière des toilettes. C’est un soir d’automne où tout redevient encore silencieux. La solitude des uns chasse la paix d’une lune trop calme. Les travailleurs s’entassent dans le tram D où les corps pudiques s’évitent dans un tango covidien.

Masque contre masque. Les regards se cherchent et se trouvent parfois.

Ici, des amours naissent pendant que des textos partent par millions à la vitesse de la lumière. Les fleurs invisibles poussent sur les cœurs et les baisers virtuels s’envolent comme des colombes excitées. L’ombre de la passion est palpable, celle des odeurs de chien mouillé aussi. Le wagon se libère de vapeurs torrides. Certaines âmes humides dégoulinent à travers des vêtements inadaptés. Elle par exemple, la fille aux cheveux longs qui regarde le sol, semble happée par le vide de son téléphone. Son écharpe parfumée donne un peu de fraîcheur aux haleines tièdes qui gonflent les morceaux de tissu étouffants.

Ce soir, elle décide de rappeler son ex et de se soûler pour se donner du courage. Elle a des choses à lui dire, des murmures qu’elle ne peut plus garder en elle. Elle avait promis, c’est vrai, de ne plus jamais le contacter et de ne pas consulter sa page Facebook, mais l’automne la vicieuse lui donne le cafard, ne pouvant se résoudre à voir ses espoirs givrés comme les dernières fleurs fugitives avant l’hiver. Oublier est encore plus difficile lorsque les rayons de soleil pâlissent et que la solitude d’un appartement fait office de bras chaleureux. La froideur d’un canapé et ses doutes s’harmonisent. La monotonie s’invite à table, les regrets aussi.

Le chat miaule, caressant sa queue sur ses mollets dodus. Elle devrait éteindre son téléphone pour ne pas être tentée de lui envoyer des messages en pleine nuit comme elle le fait à chaque qu’elle a trop picolée. Composer son numéro de téléphone. Prendre une voix douce pour apaiser la situation. Lui expliquer qu’elle ne pense déjà plus à ce mec, l’autre, celui aux épaules plus larges. Une passade. Une erreur. Une transition. Elle est possédée par son absence, par l’odeur de sa peau, par son pull en laine qu’elle porte toujours pour dormir comme un religieux ivre en face d’une croix abîmée. Un éclair violent illumine sa face et sa beauté, pendant que le haut-parleur crache un « Allô » enroué. Le reste n’a plus vraiment d’importance. Elle comprend presque instantanément que l’automne a gagné, que plus jamais sa bouche n’osera toucher la sienne et que la véritable jalousie ne fait pas croître l’amour mais est un mal incurable qui se nourrit de chagrin, de soupçons, de dépit et de défiance. 

S’il y avait une flaque aussi profonde qu’un océan au milieu de sa cuisine, elle y plongerait tout habillée, là maintenant, pour éviter ce silence assourdissant, pour n’avoir que les préoccupations légères et enfantines de Lucas et Léa en tête, pour faire une cabane dans sa chambre et pour oublier qu’on passe presque toute sa vie déguisé en adulte, à passer fatalement d’une flaque de plumes à une flaque de plomb.

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