Je ne sais pas ce qui est le pire. Septembre, la fin des vacances et mon nez qui pèle comme un morceau de parmesan, ou cette ambiance étrange d’entre-deux qui règne un peu partout à Strasbourg depuis plusieurs mois. Nous avançons désormais masqués sur les pavés presque silencieux des rues désertées par les touristes, les verres de Picon comatant sur des tables de terrasses qui cherchent un second souffle, de l’inspiration, tentant de consoler des sous-bocks orphelins de tâches houblonnées, de coudes puissants, de rires exagérés et de larmes sincères parfois.

Quelle est bizarre cette période où la musique n’enlace plus la nuit et où la fête ne se déroule plus qu’en petit groupe, dans des appartements exigus. C’est l’invasion invisible d’un virus qui ne se montre qu’au microscope et qui tire des balles vicieuses détruisant un peu plus le lien déjà si fragile qui unit les Hommes. Nietzsche disait que « la vie sans musique est tout simplement une erreur, une fatigue, un exil », mais que dirait-il d’un monde où les mélodies ne raisonnent plus qu’à travers Spotify, en comité restreint, via des playlists trop sages, des corps blasés attendant un miracle, un DJ divin pour animer une existence en pause, aphone, un carnaval de Rio se déroulant dans l’obscurité d’une salle des fêtes, un match du Racing à huit clos, un demi quelque chose, l’inachevé, du bricolage en attendant un avenir meilleur, une bière tiède sans mousse, un jour sans fin.

Bill Murray, nous avons besoin de toi.

C’est peut-être maintenant que le manque de festivités se fera le plus ressentir, avec l’automne qui pointe le bout de son nez après un trimestre estival à faire comme on peut, sans street-food, sans concerts, sans soirées à transpirer des clopes fumées à la hâte devant une scène bondée, sans émotions, sans rencontres imprévues, mais avec du soleil, c’est déjà ça. Les feuilles changeront de couleur et tomberont au sol les unes après les autres. Il nous restera des yeux perdus sur un visage camouflé pour contempler les dégâts de cette absence de petites choses qui font que la vie a du sens, que le réveil qui sonne à six heures le lundi matin est assassin mais supportable, parce qu’il annonce aussi un vendredi soir prometteur à trinquer, à pogoter, à slamer, à chiller, ébahis devant la prestation époustouflante de l’Orchestre Philharmonique de Strasbourg ou les nuits électroniques envoûtantes de l’Ososphère.

Nous nous éloignons de ce petit quelque chose qui fait qu’un jour ordinaire prend du sens, d’un exutoire, d’un défouloir qui permet aux sauvages de tenir le coup, de reprendre une dose de folie face à la routine pesante, mais aussi de donner du pain à des intermittents et des artistes qui se sentent abandonnés. C’est une dépression culturelle inédite sur laquelle le Prozac n’a aucun effet. Après les guêpes tueuses, un nouvel épisode plus vrai que nature de Black Mirror s’écrit sous nos yeux, prostrés derrière des concerts live sur Facebook, Youtube, Instagram, à applaudir sur nos claviers, visionnant des pièces de théâtre, des opéras depuis nos canapés. Sans le frisson du live des concerts de la Laiterie ou du Molodoï, sans ce petit truc qui fait qu’un chanteur peut nous donner la chair de poule, sans Nick Cave qui sent la sueur, sans les chuchotements du public entre deux chansons, sans partage avec un inconnu, tout semble si fade.

L’été, c’était Noël, de Décibulles aux Eurockéennes, à prendre mon amoureuse dans les bras, à se faire des souvenirs d’un moment qu’on attendait depuis des mois, à faire la fête jusqu’au petit matin, dans une tente ou un sac de couchage inconfortable, les vertèbres broyées par un caillou malencontreusement placé dans mon dos ou à attendre la dernière navette qui n’arriva jamais avec Fredo, mon meilleur pote, à déjà se demander quelle sera la programmation l’année prochaine.

C’était notre moment. Celui des excès, des danses sur les tables jusqu’à ce que nos genoux lâchent, des torses nus et des crânes qui supplient pour un verre d’eau gazeuse et un Doliprane le lendemain matin.

C’était nos peaux humides, des regards qui se cherchent, une déclaration sans parler, le bout des doigts qui se frôlent, la trace de la barrière devant la scène gravée sur nos avant-bras, le sourire compatissant d’un agent de sécurité, une lèvre qui susurre quelque chose d’incompréhensible dans mon oreille, un grognement, une morsure, un suçon, un temps mort où les zombies devenaient vivants, vulnérables et où les vampires se serraient la main.

La musique est probablement la chose qui le compte le plus dans ma vie, et vibrer au milieu de la foule est une drogue dont je suis dépendant. J’ai pleuré devant Sigur Ros. J’ai rêvé devant Radiohead. J’étais quelqu’un d’autre l’espace de quelques chansons parce que je n’étais pas seul.

J’étais spécial parce que j’étais avec vous, mais sans vos sourires, sans vos têtes qui se balancent sur un riff de guitare ou des basses puissantes, sans vos mains en l’air, sans vos cœurs qui illuminent les plafonds trop hauts ou les étoiles, c’est comme si l’hiver était déjà là.

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