2 – Des Ruelles à la Cathédrale

L’étreinte entre les deux trams s’achève. Ils s’écartent. La voie s’ouvre à nouveau dans un vacarme de rails qui crient leur douleur à mesure qu’une chenille mécanique freine dans un sens, accélère dans l’autre. Notre balade reprend, Rue du 22 Novembre.

Du cocon de fer sur la gauche qui trône en pied de grue solitaire devant les locaux de la CTS, s’échappent les effluves d’un café très chaud tout juste servi, sans doute venu adoucir un réveil abrupte. « C’est pour le coup de fouet. Merci, belle journée. »

Un pas enjoué, rare en début de semaine. Rare en générale. Un autre bonjour, puis un deuxième, lancés à la volée, demeurés sans réponse. Un bonjour comme à soi-même, comme au monde entier, au ciel ouvert ou aux éléments. Un bonjour à la vie elle même peut être, comme une forme de reconnaissance.

Un « merci ». Simple politesse qui dit « je suis là et je suis content d’être là, et pour ça, je ne me laisserai pas atteindre par le morose, le triste et le stress de cette vie qui se veut si rapide et si prenante. Accablante parfois. Je vais faire preuve d’engouement. Je vais dire bonjour. Je vais voir le Bon, le Bien, le Beau. Bonjour. » Soyons courtois, après tout ça ne mange pas de pain. 

A l’horizon les travaux se font nombreux. Les marques d’un ancien temps sont rouvertes, des vielles cicatrices qui n’en seront que mieux recouvertes. Tout doit être « neuf », « jeune » ou « dynamique », les rides doivent être effacées du visage de la ville, tout doit rester ferme et en mouvement.

Du botox urbain en somme. Cependant, dans cet élan vers un Strasbourg plus moderne, subsistent encore des traces, les vieilles peintures au dessus du cinéma au nom de l’auteur du Petit Prince. La preuve en image que les marques d’un temps qui n’est plus, demeurent belles, poétiques, attirantes, encore faut-il les apprivoiser, les chérir et les choir. Vivre avec. Accepter. 

Mais voilà déjà que l’odeur des pétales de roses fraîchement coupées, répandus en tapis floral un peu plus loin sur le trottoir vient taquiner les narines, les enivrer et emporter les passants, l’espace d’une seconde, dans un jardin sucré, doux et bercé de soleil. Le règne des fleurs. Au nom de la Rose. Ne dit-on pas de ces nymphes colorées qu’elles ont un « pouvoir » ? Apaisant. C’est le mot.

L’atmosphère aussi. Lorsque Strasbourg sort doucement mais sûrement de sa léthargie, délaisse les bras moelleux de Morphée pour plonger ses ruelles dans la lumière aveuglante du roi des astres, à s’en cramer la rétine lorsque les yeux se lèvent pour admirer la flèche de notre cathédrale, qui se dessine par dessus les toits. Elle les surplombe et les domine, les éclipse de sa beauté outrancière. Celle qui impose de s’arrêter à son pied, même après 50 ans de la voir tous les jours, pour capter un détails. Celui qui nous avait échappé la veille. Tenter d’entrevoir la surprise que réserve ce lointain « lendemain ».

Une ruelle sur la droite, une autre sur la gauche puis encore à droite : Grand’Rue s’offre, nue d’habitants, encore paralysée dans la sérénité du matin. En l’atteignant, un monde de secrets se donne en spectacle, souvent invisible. Un amour désiré, peut être achevé, peut être atteint. Seuls les murs jaunes de cette ruelle escarpée, à l’oreille tendue, ne le sauront jamais. « Un jour peut être… ».  L’espoir d’un millier, sur les mots, peut être les maux, d’un seul. Et un monde de peut être. Un seul cadenas, pourtant tant de promesses bien à l’abri dans l’ombre.

Grandir ensemble. Apprendre ensemble. Aimer et détester ensemble. S’épanouir, se perdre et se retrouver. Le propre et le figuré. La question, la bague et la fête. Les papiers et les cris. Les crises. L’amour, les oreillers, les draps blanc, immaculés. Vieillir. Dans ses yeux. Dans son coeur. La fin dans une valse de cheveux blancs et d’éclats de rire sans dents, qu’elles soient de lait ou ne soient plus. « Le tourbillon (d’une) vie » de tendresse.

Passé Langstross, rue Gutenberg, et une autre ruelle, niche des fêtards du Live, s’étale la piste aux étoiles. Un par-terre scintillant de blanc qui s’ouvre sur les trésors cachés de cours intérieures et déboule, Place des Tripiers, coin de fraîcheur verte à la vue imprenable sur le point le plus culminant de la cité.

Rue mercière et ses pavés se préparent alors à être foulés de milliards de pas et accueillir autant de d’émerveillement, qu’il soit tout neuf, ou déjà bien ridé. Qu’importe l’âge tant que l’on sait encore rêver.

-Claire Arbogast


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