« Je suis un malade mental. » Jacques Mathis est bipolaire. Pour aider ses proches à mieux le comprendre, cet auteur et réalisateur strasbourgeois a couché son histoire sur le papier. Son ami dessinateur Sylvain Dorange, formé à la Haute école des arts du Rhin, l’a adaptée en bande-dessinée. Un carnet de voyage vers l’équilibre fait « de hauts très hauts et de bas très bas », la ville de Strasbourg en toile de fond.

« La seule chose dont je suis sûr aujourd’hui, c’est que mon enfance s’est arrêtée à 14 ans. L’année où j’ai eu ma première vraie crise… » La scène se passe au collège Victor Demange, en Moselle. Alors qu’il discute avec une surveillante, l’adolescent Jacques Mathis a la sensation qu’elle et lui sont seuls au monde. « J’étais persuadée qu’elle était Ève et que j’étais Adam. » Ses fantasmes deviennent de plus en plus envahissants. Jacques Mathis ne distingue plus le vrai du faux. Il s’envole : « J’ai encore parfois ce sentiment de décoller. Je suis comme un ballon d’hélium qu’il faudrait sans cesse tirer par la ficelle. »

À cette crise originelle en a succédé d’autres. Excité, agité, invulnérable : Jacques Mathis perd pied à chaque fois un peu plus dangereusement, moins pour les autres que pour lui. Car après chaque envol, il y a un atterrissage violent : difficile de s’entendre dire qu’on déraille quand on est persuadé d’être un génie promis à un destin extraordinaire. Dépassés, ses parents multiplient les rendez-vous médicaux avec différents professionnels de santé ; ils iront jusqu’à solliciter un exorciste pour chasser le diable qui possède leur fils… Sur le chemin du retour, les phares des autres voitures éclairent ses parents à contre-jour : il est convaincu qu’ils sont des aliens.

Douze années plus tard, arrive la crise de trop : à 26 ans lors d’un stage de BAFA, l’apprenti-animateur s’investit dans l’écriture d’un spectacle de fin de cycle – à l’excès. Il ne dort plus, ne mange pas. Commence à délirer, finit par hurler. Ce jour-là le lorrain d’origine et strasbourgeois d’adoption est conduit à Brumath, pour le premier de dix séjours en hôpital psychiatrique. Il y sera diagnostiqué, médicamenté (parfois violemment), mais aussi heureux. « Je crois que c’est quelque chose que les gens n’ont pas envie d’entendre. Je me souviens d’une fille : ce qu’elle trouvait de plus terrible, c’est quand je lui disais que je me sentais bien à l’hôpital. »

Aujourd’hui Jacques Mathis est stabilisé, grâce à un traitement médicamenteux et au suivi de deux psychiatres. Il se décrit comme leur réussite : « J’ai su rebondir et à nouveau construire et mettre de l’ordre dans ma vie. » « Pour tourner la page », il a couché son histoire sur le papier ; une histoire que vient d’adapter son ami Sylvain Dorange, un dessinateur formé à Strasbourg, en bande-dessinée. « Psychotique » est sortie il y a quelques semaines, et si son propos semble dramatique au premier abord, sa lecture ne l’est pas, car le bédéiste a su retranscrire l’humour de son ami Jacques Mathis et toute la tendresse qu’il porte à ses manies.

« Psychotique », c’est une histoire en dents de scie. Une histoire de faux espoirs, de vraies joies, d’errance fragmentée et de construction guidée. Une histoire qui aurait pu mal finir mais qui se termine bien, ou plus justement, se poursuit mieux. De son renoncement à l’ivresse doucereuse des crises à son acceptation de la lenteur morne du quotidien, en passant par son appréhension des relations intimes et son embarras de vivre d’une pension d’invalidité : Jacques Mathis ouvre grand la porte sur sa réalité de malade, une parmi d’autres qui saura, peut-être, changer le regard porté sur les personnes atteintes de troubles bipolaires.


Quelques mots glanés à l’auteur et au dessinateur lors de leur dédicace à la librairie Ça va buller, située rue du Fossé des Tanneurs, qui organise régulièrement des rencontres :

Pokaa.fr : Jacques Mathis (l’auteur), dans la bande-dessinée vous évoquez la peur de vous dévoiler. Comment avez-vous vécu sa sortie ?

Pour le moment j’ai surtout eu le retour de mes amis… Je ne sais pas trop comment les inconnus peuvent réagir à mon histoire. Quand elle est sortie j’avais l’impression qu’une page se tournait, mais sans faire de misérabilisme, c’est quelque chose qui restera : je reste un malade mental. Sur le coup j’étais confiant, je me disais, la page sera tournée. Mais je crois qu’elle ne le sera jamais, ce sera toujours là. Après, l’exposition je pense que ça fait partie d’une quête artistique, ça ne m’apparaît pas comme dérangeant.

Sylvain Dorange, dessiner pour raconter un ami, est-ce plus ou moins facile à appréhender que pour raconter n’importe qui ? Et la maladie, y a-t-il une pression à « bien » en rendre compte ?

Comme je le connaissais bien, je lisais davantage le côté humoristique des choses. J’étais moins affecté par ses difficultés que j’avais bien suivi. Après, au niveau esthétique, je n’ai pas fait trop dans le réalisme. L’idée c’était de donner vie au texte, de donner corps à sa façon de vivre toutes choses. Je me suis approprié son récit. Ses manies, le fait qu’il bloquait sur certains sujets un moment, c’est ce qui a guidé dans mes choix de représentation.

Jacques Mathis : La première fois qu’il a lu le texte, il m’a dit : « Tout est là ! Je ne peux pas. » Et je lui ai dit, mais si, invente ! Sors des lignes ! Plusieurs fois pendant qu’il dessinait, il m’a demandé ce que j’en pensais. Et souvent, c’était bien. Il avait sa collaboratrice, son éditeur pour juger… Par exemple le père qu’il m’a dessiné, il ne ressemble pas à mon père. Et après tout, on s’en fout ! Ce n’est pas ça l’important. Moi je trouve ça très complémentaire.

Vous parlez beaucoup du « deuil » de la maladie, qui rend la vie plus dangereuse mais aussi plus excitante. Pourquoi parle-t-on aussi rarement de ce bonheur non-normé ?

À l’hôpital psychiatrique de Brumath, j’ai eu des moments de joie intense, peut-être même plus intense que dans le cadre de la normalité. C’est pour ça que le livre commence là-dessus, sur ce sentiment de toute-puissance : j’y croyais vraiment, j’étais vraiment heureux. Mais après, il y a le contact au réel, les barreaux, la bienséance. Je crois que c’est quelque chose que les gens n’ont pas envie d’entendre. Je me souviens d’une fille : ce qu’elle trouvait de plus terrible, c’est quand je lui disais que je me sentais bien à l’hôpital. J’étais sincère.

Parfois, je suis dans la rue et je me dis, j’aimerais bien coucher avec cette fille. Je me dis qu’elle est belle cette fille, qu’il est beau cet homme, que tout le monde est beau. Et d’un coup j’ai une vue comme un laser, je peux presque photocopier les émotions, pas forcément comme elles sont mais comme je les reçois. C’est un truc tellement fort que je me dis : il faut rentrer, reprendre contact avec le réel. J’ai encore, parfois, ce sentiment de décoller. Comme un ballon d’hélium qu’il faudrait sans cesse tirer par la ficelle. C’est grisant, mais dangereux.

L’aventure se déroule avec Strasbourg en arrière-plan : on reconnaît des lieux, mais aussi des figures bien connues des locaux, comme Manu le rockeur. Qu’est-ce qui a motivé cette mise en scène en forme d’hommage à la ville ?

Sylvain Dorange : J’ai passé quinze années à Strasbourg, alors ça m’amusait de représenter la ville, ses monuments, ses gens… Je pense qu’on a tous envie de marquer notre passage, et c’était l’occasion pour moi de le faire. Un hommage je ne sais pas, le mot est un peu excessif. Mais en faisant ce livre, en réimaginant Strasbourg, je pensais à ces lieux et à ces âmes de la ville, et je les ai intégrés naturellement. La Cathédrâle, Malraux, les Bains…

Jacques Mathis : Alors que je ne vais jamais à la piscine.

Sylvain Dorange : Ah oui ?

Jacques Mathis : Peut-être une fois par an… Mais c’est bien ce que tu as fait, quand je plonge, j’aime bien. [Ils rient ensemble]

À la fin du livre, vous abordez, sans en faire un sujet, la question du traitement que réserve certains personnels hospitaliers aux personnes atteintes de maladie mentale. Par exemple, cette piqûre que l’on vous fait violemment, parce que vous avez refusé de boire une soupe ; vous déduisez qu’elle devait contenir des médicaments.

Je le déduis après coup, oui, alors que si on me l’avait dit, je l’aurais bue. À un moment, je parle de la Stasi : je l’ai vraiment ressenti comme ça. On nous bombarde de questions, on est assommé par les médicaments, on ne comprend pas et on ne nous explique rien. Tout est très autoritaire, et ça c’est une vraie violence quand on essaie de reprendre le contrôle de soi. Pourquoi à la fin… Sylvain a remixé les chapitres, ce n’est pas forcément l’ordre dans lequel je l’ai écrit. Moi, le texte s’est arrêté quand j’ai eu le sentiment d’avoir fini. Je n’ai rien mesuré.


« Psychotique », Jacques Mathis et Sylvain Dorange (La Boîte à Bulles) En rayons à la librairie Ça va buller, 46 rue du Fossé des Tanneurs

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