Dans le cadre de la sortie sur les écrans du drame familial « Mais vous êtes fous » , nous avons rencontré Audrey Diwan la réalisatrice du film et Pio Marmaï qui y tient le rôle principal. C’est à l’hôtel Régent que le rendez-vous a été donné, nous nous installons en terrasse pour profiter de la douceur printanière strasbourgeoise. Céline Sallette, formidable actrice encore trop méconnue du grand public malgré des rôles puissants et une personnalité déstabilisante (on a pu la voir dans des films tels que l’Apollonide, Marie-Antoinette, la French… ou la série les Revenants), n’a malheureusement pas pu venir. Nul doute, que l’actrice avec ce nouveau film additionné à son rôle de la Hyène dans Vernon Subutex, la nouvelle série événement de Canal +, ne va pas tarder à acquérir un succès largement mérité.

 » Mais vous êtes fous » est un film bouleversant qui relate l’histoire (inspirée de fait réels) de Roman et Camille, un couple de trentenaires qui fait face à une intoxication à la cocaïne de l’une de leurs petites filles de 5 ans. Camille est dans l’incompréhension totale et pense à une erreur de diagnostic de la part des médecins, jusqu’à ce que son mari Roman lui avoue être dépendant à la substance psychotrope depuis des années. Lui-même bouleversé d’apprendre qu’il a sans doute intoxiqué sa petite fille par mégarde. L’événement met à rude épreuve la confiance que ses proches lui accordaient. La police devra mener une enquête durant laquelle les enfants seront retirés aux parents. Un film qui met l’accent sur la difficulté à maintenir un couple à flot lorsque la confiance est rompue. Bouleversant.

Le scénario vous a été inspiré d’une histoire vraie. A quel point et comment avez-vous décidé de parler de cette histoire-là?

Audrey Diwan : Le scénario a commencé par une rencontre de hasard, c’est une amie qui m’a présenté une de ses copines en me disant: Une amie nous rejoint, mais elle ne va pas très bien et je pense qu’elle n’aura pas trop envie d’en parler. Et finalement, on s’est retrouvées toutes les deux et de fil en aiguille, elle s’est confiée. J’ai été terriblement marquée par cette rencontre, car elle était juste au milieu de son drame et elle m’a dit :  » Est-ce que tu peux imaginer ce que c’est que d’avoir une vie qu’on pourrait qualifier de normale et une semaine après on apprend l’addiction de son mari, la contamination de sa famille, tes enfants te sont retirés? ». Elle était sidérée. Et en même temps, quand elle parlait de son conjoint, malgré la colère je sentais à quel point elle cherchait à le comprendre, et à quel point elle l’aimait. C’est ça que j’ai trouvé très marquant. Et quand une histoire vous marque au point que vous y pensez encore 4 ans après, c’est qu’elle a une raison d’être. En tout cas, moi c’est ce qui m’a donné envie d’écrire. Les deux choses que j’avais très envie de mélanger, c’était l’histoire d’amour et le suspens, de sorte à essayer de trouver un genre de thriller intime. Qu’on rende cette histoire de famille un peu haletante, qu’on ai envie à chaque étape de savoir ce qu’il va leur arriver, avec cette inquiétude qu’on a en général quand on regarde un film de ce genre.

Dans le film, on ne voit jamais Roman (Pio Marmaï) sniffer de la cocaïne directement, ce sont plutôt des images suggérées, c’était un choix?

Pio Marmaï : C’était une volonté oui, que la drogue, la cocaïne, soit plutôt une sorte de maîtresse. Qu’on ai pas un truc concret qui rende le geste trop naturaliste et pas spécialement cinématographique. C’est comme un truc qui plane toujours, une espèce de doute, quelque chose qui est là ou qui n’est pas là, on ne sait pas trop. Moi j’ai trouvé ça assez riche comme idée, car on ne sait jamais vraiment trop, est-ce qu’il est défoncé, ou est-ce qu’il ne l’est pas? Même après quand il est clean, ça crée une espèce de suspens supplémentaire, que je trouve assez cinématographique.

Audrey Diwan : Là où t’as raison, c’est qu’on se disait qu’en fait l’addiction n’est pas le cœur du sujet. C’est le manque en général et aussi le manque de l’autre. On avait vraiment envie que la drogue tienne la place d’une maîtresse, et de chercher une forme de nouvelle triangulaire amoureuse, plutôt que de faire un grand film sur la drogue, sur l’addiction, sur le sevrage. Il y en a déjà, j’adore « Oslo, 31 août, mais ce sont des sujets. Nous notre sujet c’était pas celui-là.

En tant que spectateur, on apprend quasiment dès le début du film que Roman se drogue. On l’apprend avant tout le monde. Pourquoi avoir choisi de dévoiler tout de suite ce secret, plutôt que de peut-être attendre pour en faire une sorte de chute?

Audrey Diwan : En fait c’est une question de point de vue. Moi j’avais envie de tenter un truc, c’est-à-dire d’être d’abord dans le point de vue de celui qui a un secret, de l’autre qui le regarde et qui est dans le déni. Et après la contamination, qu’elle soit elle comme un peu contaminée par l’angoisse, c’est-à dire qu’ensuite on est dans le regard de Camille, qui cache ses doutes et qui regarde Roman qui lui ne s’aperçoit pas que le couple est entrain de se déliter. C’est comme un pont de bascule pour traiter les deux points de vue.

Céline Sallette et Pio Marmaï dans le film « Mais vous êtes fous »

Céline Sallette est une actrice incroyable, pourtant encore méconnue du grand public. Comment s’est passée cette première collaboration avec elle?

Pio Marmaï : Je pense que ça se voit que ça fonctionnait quand même entre nous, parce que lorsqu’on joue des scènes comme ça, faut réussir rapidement à les faire exister. Les acteurs c’est comme les chiens, ça se renifle un peu et on voit tout de suite si ça fonctionne ou pas. C’est Céline qui le dit mais je trouve ça assez juste. Il faut qu’il y ait une relation de confiance et aussi accepter de s’abandonner un peu à l’autre, sinon ça ne va pas fonctionner. Les spectateurs n’y croiront pas sinon.

Audrey Diwan : Il y a une part de hasard là-dedans. Je suis assez contente du coup. Je me souviens avoir lu une interview de Claude Lellouche, sur un film avec Catherine Deneuve et Dutronc, et le courant n’était pas du tout passé. Forcément ça a un impact sur le film. Là, j’avais en tête les deux acteurs qui me semblaient être idéaux pour les rôles, mais il reste une part de magie, une part qui t’échappe. Est-ce que la rencontre va se produire ou est-ce qu’il n’y aura pas cette électricité, cette amitié qui peut naître? C’est une part de hasard.

Est-ce que vous vous êtes inspirée d’autres films pour la réalisation de « Mais vous êtes fous »?

Audrey Diwan : Je n’ai jamais de références absolues, car je crains les étiquettes, je vais piocher ici et là. Avec Edouard, le producteur, on parlait beaucoup de deux films références dans le genre dramatique et qui sont des chefs-d’œuvres: « César et Rosalie » et « Kramer contre Kramer ». Après il y avait d’autres films que je trouvais inspirants sur le genre pur comme « Take Shelter » de Jeff Nichols, et ce père qui vient voir venir la tempête. Ou encore « Safe » de Todd Haynes. Il y a eu beaucoup de films différents qui ont nourri l’écriture.

Vous venez de la littérature, pourquoi ne pas avoir écrit un roman sur cette histoire, plutôt que d’en faire un film?

Audrey Diwan : Je n’étais pas satisfaite de mes romans. J’ai arrêté d’en écrire. J’ai trouvé que ce n’était pas à la hauteur de ce que j’aimais lire et j’ai appelé mon éditeur pour lui dire que j’allais arrêter d’écrire pour moi-même pendant dix ans. Et au bout de dix ans, j’avais découvert par hasard l’écriture cinématographique et je crois que c’est un biais plus naturel pour moi. C’est comme ça que je me sens à l’aise pour raconter des histoires. Après je vous dirais peut-être dans deux semaines après la sortie du film, que c’était pas à la hauteur (rires). Et puis là je me mettrai plutôt à la sculpture.

Crédit photo : Bastien Pietronave

Et du coup quand vous avez écrit le scénario vous aviez déjà en tête Pio Marmaï et Céline Sallette?

Audrey Diwan : Céline c’est mon amie. Pio c’est une rencontre. Céline c’est une amie de longue date, je lui ai toujours dit que lorsque je ferais mon premier film, j’aimerais lui proposer le scénario. Et ensuite entre les deux acteurs je souhaitais la rencontre adéquate, une rencontre forte et je crois qu’on a vraiment bien travaillé ensemble. Il y a eu une relation de confiance. Pio sortait du tournage de « En liberté » de Pierre Salvadori, une comédie avec du burlesque, quelque chose de joyeux, de survolté.

Pio Marmaï : Dans « Mais vous êtes fous », il fallait que je joue sur la retenue. Que je sois beaucoup moins démonstratif, j’ai toujours le sentiment qu’il faut s’agiter, et là c’est autre chose.

Audrey Diwan : On a beaucoup joué sur les silences. Tout ce que les personnages disent et tout ce qu’ils ne disent pas.

Pio Marmaï : Sans que ce soit non plus des niaiseries de merde de films français de merde. Parfois ça traduit une pauvreté de l’écriture, mais là ça participe à la dramaturgie de l’histoire. J’avais jamais travaillé comme ça.

Selon vous, l’amour a encore une chance quand la confiance est brisée?

Audrey Diwan : Moi j’aimerais bien te renvoyer la question. J’aime bien les films qui posent plus de questions qu’ils n’imposent de réponses. Chacun a le droit d’apporter sa réponse. Moi je crois que oui, mais c’est variable selon les spectateurs. T’en penses quoi toi?

Moi ce que j’ai trouvé le plus triste dans ce film, c’est ce couple qui se délite à cause de cette perte de confiance alors qu’on sent à quel point ils s’aiment au fond.

Audrey Diwan : Mais peut-être qu’on peut être ensemble mais séparés non?

Pio Marmaï : Pfiou alors là…attends, à voir… (rires)

Audrey Diwan : Je ne voulais pas le dire devant lui, je savais qu’il allait se moquer de moi. C’est dans un poème d’Aragon que j’adore et je le relisais en écrivant. Et maintenant il va dire que je me la raconte.

Audrey Diwan et Pio Marmaï. Crédit photo : Emma Schneider

La personne à qui cette histoire est vraiment arrivée était tout de suite d’accord pour en faire un film?

Audrey Diwan : On s’est parlé très longtemps. Elle s’est livrée vite et ensuite il fallait le temps de se connaître. Parce que quand on donne son histoire à quelqu’un en sachant qu’elle peut y changer des choses fondamentales, il faut lui faire confiance. Ils ont vu le film et ils étaient très heureux, très émus. J’étais très émue aussi.

Ils sont encore ensemble eux?

Audrey Diwan : Ensemble, mais séparés.

>>Propos recueillis par Emma Schneider<<

Merci à Audrey Diwan, Pio Marmaï, à l’équipe de l’UGC et de l’Hôtel Régent et à Bastien Pietronave pour les photos.

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