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« Are you beach body ready? »

L’été, un peu plus que le reste de l’année qui n’est pas en reste, les injonctions à l’intention de ton corps sont légion. À l’arrêt de bus, dans les magazines, sur les réseaux, la question est de savoir si tu es gaulé.e. Et être gaulé.e dans notre société, ça signifie à peu près tout et son contraire.

Ta taille est-elle assez fine et tes jambes assez longues ? Tes fesses bien remplies, mais tes cuisses bien creusées ? Ta peau plutôt blanche, mais ton teint quand même halé ?

Tes bras sont-ils assez musclés, tes pectoraux gonflés, tes abdominaux marqués ? Ta barbe est-elle bien épaisse, mais ton torse bien épilé ?

Tes dents sont-elles bien alignées, ton nez bien droit, tes oreilles bien collées… ?

Plutôt oui ? Plutôt non ? Peu importe, parce que demain on passe des sourcils de Kate Moss à ceux de Cara Delevingne, des fesses de Cindy Crawford à celles de Kim Kardashian. Dans un monde qui ne sait plus quoi inventer pour s’occuper (et faire de la maille), on a eu envie de vous rencontrer, vous et vos complexes.

Parce qu’en parler, c’est encore la meilleure façon de lutter.


Deux témoignages étant particulièrement longs et tristement rares en France, la série sera publiée en trois temps avec deux articles consacrés à ces deux témoignages donc, espacés par un article en rassemblant six. Ci-après le premier, qui traite du racisme anti-asiatique en France, une réalité violente, invisibilisée, voire même reniée.

Marc-Félix, 20 ans, étudiant en cinéma :
« Petit, je voulais être blanc pour être beau. »

« Quand j’ai vu le thème de la série, les complexes, j’ai immédiatement pensé à mes yeux : c’est par eux qu’on me définit. » Marc-Félix a 20 ans, étudie le cinéma, pratique la capoeira, vit en colocation avec d’autres étudiants, fume un peu, beaucoup, trop quand il est stressé comme au début de cet entretien et pourtant, pour certains, Marc-Félix n’est qu’un homme asiatique — et rien d’autre. « C’est quelque chose que je porte tout le temps, ou plutôt, que les gens portent en eux pour moi. C‘est réducteur et déshumanisant. Les gens me mettent dans cette case avec les clichés qui vont avec, sans essayer de me connaître moi. »

***

Marc-Félix se souvient très bien du point de bascule, du jour où il a compris qu’il était, aux yeux des autres, « Marc-Félix, deux points, asiatique » : « C’était au collège. Il y avait comme un débat dans la classe. J’ai repris quelqu’un sur son argument. Il s’est tourné vers moi, et il m’a dit : Retourne au Japon, connard. » Marc-Félix articule exagérément ces quatre mots, les yeux dans le vide. « J’étais très choqué, d’abord parce je suis philippin, donc le Japon ce n’est pas chez moi, mais aussi parce qu’on me faisait comprendre qu’ici ce n’était pas chez moi non plus… En tout cas, pas autant chez moi que chez d’autres. »

À mesure qu’il grandit Marc-Félix subit de moins en moins de moqueries ou du moins, elles se font moins frontales… Mais pas moins violentes : « Une fois je me suis amusé à compter les jours qui passaient sans qu’on me harcèle dans l’espace public… Je n’ai jamais dépassé la semaine. » Il y a ceux qui imitent l’accent (mais quel accent, d’abord ?), ceux qui plissent les yeux, ceux qui l’affublent d’un nom plus authentique (ou plutôt, plus stéréotypé), parce que Marc-Félix quand même, on n’y croit pas. Quasi-quotidien, ce harcèlement le consume à petit feu : « Ça rend parano – et c’est encore pire pour les femmes asiatiques ! » Car elles, elles sont un fantasme. Une case à cocher, quelque part entre la métisse et la beurette.


À lire :
Une Américaine d’origine asiatique publie tous les e-mails de pervers reçus en 10 ans
Pourquoi il faut en finir avec le fantasme sexiste et raciste de la beurette

Sur le sujet du métissage, le témoignage d’Inès complexée par ses cheveux crépus sera publié très prochainement dans le cadre de cette série.


Dans ce contexte pesant, difficile de se construire sainement… À l’adolescence, le poids de ses origines vient s’ajouter aux changements physiques ; Marc-Félix peine à développer sa personnalité, éclipsée par les clichés. « Ça a beaucoup compliqué mon rapport à mon corps. Dans l’inconscient collectif, l’homme asiatique est moins fort que les autres, du coup j’étais toujours le dernier choisi dans les groupes de sport ! J’ai fini par me convaincre moi-même que j’étais mauvais ! » De la même façon, Marc-Félix s’auto-sabote dans les sciences dures, des matières qu’il aimait pourtant bien, pour mieux se détacher des stéréotypes.

***

« En fait, j’ai passé toute ma vie à compenser. » Aujourd’hui, Marc-Félix se sent un petit peu mieux dans sa peau : la capoeira lui permet de se réapproprier son corps, et ses nouveaux amis reconnaissent son identité véritable. « Ils affirment que je peux être beau, ça me rend très heureux. » Mais il le répète, l’équilibre reste fragile : « C’est un peu comme une maladie chronique, ça s’en va et ça revient. Il suffit que je croise un con dans la rue et c’est foutu. » S’il a voulu en parler publiquement, malgré ses doutes, c’est parce qu’il a l’impression que personne ne le fait vraiment. Ou pire : que ça indiffère. « Et pourtant, ça tue. »

Touristes attaqués à Roissy, famille agressée à Bobigny et commerçant tué à Aubervilliers : Marc-Félix peut citer de nombreux faits divers qui relèvent du racisme anti-asiatique — des faits peu connus en dehors de la communauté : « Les médias en parlent, et puis on passe à autre chose… Sauf quand Gad Elmaleh et Kev Adams sont attaqués pour un sketch sur les Chinois bourré de clichés racistes : là tout le monde accourt pour évoquer le droit de rire ! » Et pourtant si on remplace les yeux plissés et « l’accent asiatique » par une « blackface » et un « accent Banania », tout le monde sait et plus personne ne rit. Quoique…

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