Alors qu’ils et elles représentent une part grandissante des familles à Strasbourg comme ailleurs, les parents solos sont pourtant souvent invisibilisés dans les politiques publiques, et n’ont pas toujours la place pour raconter leur quotidien et les difficultés traversées. Pokaa a donc décidé de donner la parole à 5 d’entre eux, dans des récits et des parcours de vie très différents.
À Strasbourg, il y a près de 15 000 familles monoparentales, soit 22% de l’ensemble des familles, tandis que 84% de ces parents solos sont des femmes, selon l’INSEE. Un phénomène en augmentation constante depuis plus de 10 ans. Des parents qui doivent gérer leur(s) enfant(s), un certain isolement, le manque de relais et une précarité financière importante… Le tout alors que, selon les derniers chiffres disponibles, 32,3% des personnes vivant au sein d’une famille monoparentale en France sont considérées comme pauvres.
Souvent invisibilisé(e)s par une société qui n’est pas forcément adaptée aux mutations qui régissent la famille ces dernières années, ils et elles n’ont pas forcément toujours d’espaces où s’exprimer. Pokaa a alors voulu donner la parole à 5 parents solos, afin qu’ils et elles expliquent leur parcours, leur histoire, leur quotidien, les difficultés traversées mais aussi les joies qui peuvent en découler.
Un quotidien entièrement tourné vers leurs enfants
Être parent solo, ça veut dire que le quotidien de ou des enfants est géré sans conjoint, donc sans aide. Ce qui demande une organisation de tous les instants avec des enfants qui demandent énormément d’attention et d’énergie, et plus particulièrement les plus jeunes. Il est donc normal que le quotidien des parents interrogés tourne presque exclusivement autour de leurs enfants.
On s'oublie un peu, on fait tout en fonction de notre enfant.
C’est le cas pour C., mère de deux garçons de 2 ans et demi et 4 ans et demi, séparée depuis avril 2025 sans garde partagée. « Je gère tout de A à Z, toute seule. Y a plus trop de place pour les imprévus, il faut sans cesse réfléchir, s’adapter. Il faut tout prévoir. » Même chose pour N., mère de jumeaux de 14 mois après un parcours PMA solo : « Mon quotidien est rythmé par leur rythme à eux. » J. résume le sentiment ; la mère d’une petite fille non reconnue née d’une grossesse surprise déclare : « On s’oublie un peu, on fait tout en fonction de notre enfant. »
Pour S., actuellement au chômage pour s’occuper de sa fille née après une grossesse non planifiée, si le père est un peu présent et s’occupe de quelques après-midis, elle reste parent solo. Elle développe : « Je me consacre entièrement à elle. C’est moi qui gère toute la charge mentale, la charge physique, la charge financière. » Enfin, O., papa solo depuis une rupture avec la mère de ses enfants de 4 et 2 ans : « Être tout seul avec deux enfants c’est pas évident. J’essaye de faire les choses que j’ai à faire avant qu’ils arrivent, pour pouvoir être vraiment avec eux. »
Quelle place pour un parent solo dans la société ?
Alors qu’elles représentent près d’un quart des familles françaises, les familles monoparentales semblent pourtant être invisibilisées des politiques publiques. Les durées des congés maternité et paternité sont critiquées, et ce n’est pas le congé de naissance mis en place cette année, et accusant déjà des retards de paiement, qui règlera le problème. S. résume : « La société n’est pas adaptée aux parents tout court. Dans le domaine de la petite enfance et enfin de la parentalité, on est vraiment défaillant, je pense qu’on devrait vraiment valoriser les parents. »
La société n’est clairement pas faite pour permettre aux mamans surtout, mais aux parents en général, de profiter de leur enfant et surtout d’être reposé avant de reprendre le travail
Plus globalement, O. déplore que « la société a de plus en plus de mal à accepter les enfants dans l’espace public ». Un sentiment partagé par C., notamment sur le regard des gens : « Je fais abstraction parce que j’ai de l’expérience, mais quand nos enfants vont crier ou pleurer, on se sent jugée. Ça m’attriste aussi, quel monde j’offre à mes enfants ? On peut pas compter sur les autres, c’est dur à gérer. » La mère de deux enfants en bas âge critique également le manque de sorties disponibles pour parents avec enfants : « Au quotidien, je dois avoir un sac de transport pour occuper mes enfants parce que rien n’est adapté pour eux lorsque l’on sort. Et quand je veux sortir au restaurant, c’est presque impossible avec eux, sauf au fast-food. Ce n’est pas l’idéal. »
Pour N., la maman des jumeaux, le problème vient aussi du manque d’informations sur ce à quoi les parents peuvent avoir droit : « La CAF ne donne pas d’infos, il faut se renseigner sur des forums ou les réseaux, et ensuite il faut se battre pour toucher 3 centimes. » J. déplore de son côté le manque de points de rencontre pour lutter contre l’isolement des parents solos. Elle explique qu’elle aurait aimé avoir des cafés nocturnes, dans des espaces dédiés, « où l’on pourrait boire un café et discuter entre parents des nuits blanches, et puis des petits soucis ».
Parents solos, rarement accompagnés
Dans une société encore peu adaptée, le soutien et le relais autour des parents est essentiel. Sauf que c’est une autre difficulté des parents solos interrogés : le manque de relais. Lorsqu’un couple fonctionne bien et que chaque co-parent joue son rôle, chacun peut prendre le relais pour permettre à l’autre de se reposer. Pour les parents solos, ce n’est pas possible. Il faut donc pouvoir compter sur d’autres relais, comme la famille ou les ami(e)s, mais cela est parfois compliqué.
O. est le mieux entouré : « J’ai la chance d’habiter à l’étage de la maison de mes parents, donc il y a un jour au moins où ils prennent le relais. Je peux laisser dormir les enfants, mes parents peuvent gérer. Mes neveux et nièces sont très présents depuis la séparation, pour s’occuper d’eux au maximum. » Une chance que C. n’a pas eue : « Du soutien ? J’en ai quasiment pas. Mes amies ont toutes leur vie, ma famille est assez peu présente, parce que ma maman travaille encore, mon frère est sur Paris et mon père travaille. C’est très ponctuel, c’est en cas d’urgence. »
Ne pas avoir de relais les premiers mois, surtout la nuit, quand c'est un tout petit, c'est dur.
De son côté, N. n’a pas de relais, mais plutôt du soutien ponctuel lorsqu’elle a besoin d’aller à des rendez-vous, grâce à sa famille qui vit dans le même village qu’elle. Un soutien qui lui a permis de passer une partie de la première année : « Ma maman me cuisinait les repas de midi, parce que c’était ingérable avec l’allaitement toutes les trois heures jour et nuit. Tirer le lait, m’occuper d’eux et la fatigue plus plus plus, ce n’était pas possible pour moi de cuisiner pour moi-même. »
Un manque de relais qui peut également se transformer en forme de solitude selon J. : « J’étais tout le temps avec ma fille, donc j’étais avec quelqu’un, mais j’avais aussi une forme de solitude ; j’avais personne avec qui parler de ma journée. » Un sentiment partagé par S., qui y voit également une lueur positive : « La parentalité c’est dur, après être seule ça peut aussi apporter une certaine liberté. Au moins je n’ai pas un boulet ou un mec chiant ; on a notre paix, on a notre tranquillité à la maison. »
De la difficulté d’être soi et parent solo
La parentalité représente toujours un moment particulier, où l’identité de parent et celle qu’on avait avant s’entrechoquent ; c’est une période de questionnement et de réadaptation, alors que les priorités changent. Pour les parents solos, c’est d’autant plus compliqué, puisque le manque de temps et de relais rend difficile le fait de s’accorder du temps pour soi. Et de se sentir soi-même, au-delà d’être un parent.
O. explique : « Caler la vie solo quand on est papa célibataire, c’est difficile. Quand je veux sortir, il faut que je les emmène ou que je m’arrange pour les garder. Cela rajoute toujours une charge en termes d’organisation. » Même quand il y arrive, il ressent un sentiment de gêne… « Il y a toujours une charge émotionnelle en plus ; mes parents les ont gardés une fois, mais en arrivant au resto je n’étais plus en phase avec ma décision. Je me disais ‘Ils sont chez moi, je passe du bon temps sans eux’, y a quelque chose chez moi qui a grincé. »
En temps que femme, c’est très difficile de retrouver ma place, je ne suis quasiment que mère.
Même chose pour N. : « Il n’y a plus vraiment une place pour être femme, tout tourne autour d’eux. » Si elle les a déjà laissés chez ses parents pour aller manger avec des ami(e)s, elle les emmène dès que possible. C. abonde : « J’essaye de prendre soin de moi, de faire du sport mais c’est dérisoire par rapport à ce que je dois mettre en place pour m’occuper de mes enfants. »
Je pense que tout passe, c’est ce que j’essaye de me dire.
Si J. et S. partagent le même constat, les deux femmes admettent aussi que ce n’est qu’une phase. Pour la première : « Ma fille n’a jamais eu autant besoin de moi que maintenant, mais à un moment, elle va voler de ses propres ailes et j’aurai à nouveau du temps pour moi. Et ce sont des moments particuliers, qui sont précieux et qui ne reviendront jamais. »
La seconde développe : « J’accepte aussi que ça fait partie de la parentalité. Que c’est un engagement pour la vie, que l’enfant en bas âge, c’est juste une toute petite période et je suis ok de la consacrer à ma fille. C’est une parenthèse dans ma vie de femme, dans mes activités professionnelles et artistiques. »
Du positif quand même
Si être parent solo est compliqué pour beaucoup de raisons, tous les entretiens ont transpiré de l’amour que les différents parents ont pour leurs enfants. Car tout est fait dans leur intérêt ! Selon O., « les enfants subissent la situation bien plus que nous, donc on fait en sorte de les préserver au mieux de tout ça. On fait au mieux avec leur maman, on se parle, on s’organise, on trouve des solutions ».
Alors que la culpabilité d’être parent et de ne jamais être assez pour son enfant touche tout le monde, J. essaye de prendre le contrepied : « J’essaye de ne pas être trop exigeante envers moi-même. Je fais de mon mieux, c’est ce que je me dis quand je me couche. De toute façon je pense qu’il n’y a pas de parents parfaits, pas de personne idéale. » Finalement, c’est S. qui résume le mieux le sentiment général : « C’est beau et dur à la fois. »


