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« Ce qu’ils vont retenir, c’est les dégradations » : à Strasbourg, les lycéen(ne)s se désolidarisent des casseurs

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Après une journée historique le jeudi 1er octobre, les lycéen(ne)s mobilisé(e)s contre le manque de moyen de l’école publique ne comptaient pas s’arrêter là. Ce vendredi, des blocus ont d’abord eu lieu sur les lycées strasbourgeois restés ouverts. Rapidement, les manifestant(e)s ont convergé vers le campus de l’Esplanade. Dans l’après-midi, de nouveaux rassemblements se sont tenus au centre-ville. On fait le point ici sur les événements de la journée, les réactions des différent(e)s acteurs/ices et les suites à attendre pour la semaine à venir.

Après des blocus isolés mardi et mercredi, la journée de jeudi a marqué le premier jour d’une mobilisation générale des lycéen(ne)s en France. Les revendications portées par les lycéen(ne)s mobilisé(e)s sont diverses.

Si elles peuvent être rapportées à la question du manque de moyens de l’Éducation Nationale, elles se focalisent surtout sur plusieurs aspects qui en découlent.

Les lycéen(ne)s se mobilisent ainsi en réaction à des locaux parfois jugés vétustes ou inadaptés (notamment après les vagues de chaleur récentes), à un manque de matériel ou de moyens humains (professeurs non-remplacés, manque de personnels éducatifs, conditions de travail du personnel enseignant et d’encadrement).

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lycée marie curie manifestation
Jeudi 1er octobre au lycée Marie Curie © Jules Scheuer / Pokaa

Une opposition générale à Parcoursup, jugé injuste et élitiste, est vivement ressentie. Les conditions générale de la vie lycéenne, impliquant des emplois du temps particulièrement denses, des classes surchargées et des pauses de midi souvent trop courtes sont souvent dénoncées.

Beaucoup de lycéen(ne)s évoquent aussi la répression policière accrue face à leurs mobilisations, avec en tête plusieurs épisodes violents, relayés sur les réseaux sociaux.

« On parle de nous comme des moutons qui suivent quelqu’un »

Très tôt ce vendredi matin, des blocus se sont formés devant les lycées restés ouverts. Parmi les plus notables, Jean-Rostand, Fustel-de-Coulanges et Marie-Curie. Rapidement, les manifestant(e)s lycéen(ne)s convergent vers le Boulevard de la Victoire. Ils se replieront ensuite sur le campus, censé demeurer inaccessible à la police sans l’autorisation de la présidente de l’Université.

 C’est spécifiquement à cet endroit, aux abords du Studium, qu’ont eu lieu la majeure partie des affrontements de la journée.

Amassé(e)s entre l’Institut Le Bel et la Fac de Chimie, des étudiant(e)s se mêlent en nombre aux lycéen(ne)s. Leurs réactions varient entre la curiosité pour certain(e)s, le soutien actif pour d’autres. Enfin, quelques-un(e)s sont franchement désabusé(e)s.

Au milieu du boulevard de la Victoire, on croise Florian Kobryn, élu LFI d’opposition à Strasbourg. Il soutient complètement les lycéen(ne)s « extrêmement courageux de se mobiliser lorsqu’on voit la répression policière à laquelle ils sont confrontés ».

Élevant la voix à cause des détonations qui rythment ses phrases, l’élu explique être aussi présent en tant que « tierce personne », pour documenter les éventuelles irrégularités commises par les forces de police et aller discuter avec les agents le cas échéant. Il affirme avoir noté, à neuf heures du matin, des charges sans sommation, des plaquages violents et une intrusion sur le territoire de l’université.

Quand il y a des besoins sociaux ou dans les services publics, on n’envoie pas la répression policière, on a besoin d’apporter une réponse politique.
Florian Kobryn, élu municipal LFI à Strasbourg

Tout proche, un deuxième élu insoumis, député cette fois. Emmanuel Fernandes revendique également un rôle de médiateur : « si je peux contribuer, par mon écharpe, à faire en sorte que les tensions puissent parfois redescendre, j’essaie de le faire ». Le député de la 2e circonscription du Bas-Rhin réitère son soutien plein et entier aux revendications des élèves et des étudiant(e)s qui les ont rejoints.

Il insiste sur son souhait que le gouvernement « entende les revendications légitimes et cesse aussi de donner des instructions de grande agressivité aux forces de l’ordre ».

Manif lycées étudiants campus Kobryn
© Martin Savail / Pokaa

La foule d’élèves et d’étudiant(e)s s’agite selon les jets de grenades lacrymogènes, qui occasionnent de vastes mouvements généralisés vers l’intérieur du campus. Les jeunes se passent des masques et des ampoules de sérum physiologique, certain(e)s inspirent de la ventoline. Dans un de ces épisodes de cohue, on croise une élève du lycée Jean-Rostand, qui préfère rester anonyme.

Pour elle, la participation à un tel mouvement est déterminante : « Je ne suis qu’en seconde, mais je sais que je suis la prochaine à passer par Parcousup. Je n’ai pas envie d’être défavorisée juste parce que je ne suis pas à Louis Le Grand, et je n’ai pas envie que les futurs lycéens vivent ça ».

Elle cite aussi certains établissements insalubres, les conditions de travail des personnels éducatifs et conclue : « Les lycées qui brûlent, c’est super dommage, puisque ça décrédibilise tout le message qu’il y a derrière. On se plaint mais tout ce qu’ils vont retenir c’est les dégradations ».

Dunya, élève au lycée des Pontonniers, se désole que le message porté par les lycéen(ne)s ne soit pas davantage compris : « On nous a reproché d’être la cause de la montée du RN, d’être la cause de la suppression des trams, de causer des problèmes en France. On parle de nous comme des moutons qui suivent quelqu’un ».

Avec ses camarades, elle est convaincue que les mobilisations doivent être poursuivies. À ses côtés, Romain, Chakib et Maëlle s’interrogent sur l’incompréhension qui plane parfois sur leurs actions : « On voit des endroits totalement détruits, ça nous décrédibilise ».

S’ils et elles déplorent que « certains en profitent pour tout brûler sans porter les vraies causes », le groupe nuance : « Il y a une limite entre casser pour le plaisir et pour faire valoir nos revendications. Brûler un lycée ou un camion de pompiers, c’est contreproductif. Mettre un peu le bazar, par contre ce n’est pas grave ».

Manifestant(e)s VS CRS : des affrontements sur le campus de l'Esplanade

À la jonction entre le boulevard de la Victoire et la rue Blaise Pascal, les forces de l’ordre – en nombre -, maintiennent les manifestant(e)s qui se sont repliés volontairement sur le campus. Une grande quantité de grenades lacrymogènes est jetée vers les jeunes manifestant(e)s qui insultent copieusement les expéditeurs.

Très vite, la zone disparait sous un nuage blanc et difficilement respirable. Des départs de feu prennent ça et là. Des individu(e)s enflamment le pied d’un arbre, ils se font à leur tour insulter et plusieur(e)s manifestant(e)s éteignent le feu. Certain(e)s lycéen(ne)s jettent des projectiles ou dirigent des feux d’artifices vers les forces de police.

L’Institut Le Bel est bloqué. Aux fenêtres des autres bâtiments voisins, on aperçoit des visages stupéfaits.

manif lycée université
© Martin Savail / Pokaa

Au milieu de tout cela, on aperçoit Paul, 68 ans, autocollant aux couleurs du PCF sur le blouson. « Je suis là pour soutenir le mouvement des lycéens, et aussi par rapport à la violence de la police. J’ai pu le voir, ils sont très agressifs, c’est assez lamentable. »

Il s’interrompt un temps pour s’éloigner du nuage irritant, puis reprend en appuyant son soutien à des revendications « qui touchent tout le monde ». Sourcils froncés, cet habitué des manifestations observe la situation : « Ils sont très nombreux ! S’il y a un mouvement de foule c’est terrible, il faut qu’ils fassent gaffe ».

manif lycée
© Martin Savail / Pokaa

On croise un petit groupe d’étudiant(e)s en STAPS, ils et elles observent la situation d’un air franchement désabusé. L’une d’entre eux fait part de sa désapprobation : « Dégrader, c’est dommage. Dans une manifestation, le but n’est pas de casser les choses ». Toutes et tous affirment pourtant leur soutien aux revendications des lycéen(ne)s, mais déplorent la méthode.

Un des étudiants insiste toutefois : « Par contre, ce que font les CRS n’est vraiment pas bien. Ils gazent en masse, plein d’étudiants étaient dans le mal ». Tandis que le petit groupe s’interroge sur les raisons des dégradations, l’un d’entre eux affirme « c’est pour choquer, ils veulent que ça fasse réagir l’État ».

Manif lycées étudiants campus
© Martin Savail / Pokaa

Un lycéen au Corbusier (Illkirch-Graffenstaden) qu’on a interrogé le confirme. « À force de tout casser, de tout niquer, ils vont nous entendre. » Il prend part à ces mouvements pour exprimer son opposition aux emplois du temps trop chargés, au manque de moyens général, mais aussi à des règles qu’il ne comprends pas, à l’image de l’interdiction du téléphone portable.

Pour lui, casser est un moyen utile pour faire réagir : « Ce qu’on casse, ils vont devoir le réparer. Ça va leur coûter de l’argent. S’ils veulent qu’on arrête de tout casser, il va falloir qu’ils nous écoutent ». Son point de vue est nettement minoritaire parmi ceux que nous avons récolté parmi les lycéen(ne)s.

Pour Mathis, étudiant présent, également engagé au PCF, « la colère est explicable ». Il pointe  l’âge des manifestant(e)s, leur manque de formation à la mobilisation, estime qu’ils n’ont pas les moyens de canaliser leurs idées.

« Pour beaucoup c’est leur première mobilisation. Ils n’ont pas l’habitude de faire face à ça, de se faire charger par des CRS. »

Tout près des rangées de CRS qui s’apprêtent à charger sur le boulevard de la Victoire, deux personnes sont très attentives, go-pro à la main. Elles sont vêtues d’un dossard blanc qui indique : « Observatoire strasbourgeois des libertés publiques ». Leur mission consiste à observer les pratiques policières et institutionnelles, afin de vérifier le respect de la liberté de manifester. Elles nous indiquent se refuser à tout commentaire lorsqu’une manifestation est toujours en cours.

Après une salve de grenades lacrymogènes, un étudiant présent dans la foule derrière la rangée de CRS leur crie : « Ils sont mineurs, j’espère que vous avez honte ». Pour réponse, un CRS se retourne et le vise avec son lanceur de grenade. La foule présente s’éloigne en courant.

À l’issue de cette journée de manifestation, la préfecture du Bas-Rhin a dénoncé dans un communiqué « les comportements irresponsables sur la voie publique, aux abords des lycées bas-rhinois et du campus de l’Université de Strasbourg ». Le campus de la capitale alsacienne a notamment été le théâtre des tensions de ce vendredi 2 octobre.

Pendant toute la matinée, les forces de l’ordre ont composé avec l’impossibilité d’entrer sur le campus universitaire, n’étant pas considéré comme voie publique. « À la demande de la présidente de l’Université, les forces de l’ordre sont intervenues afin d’éviter la mise en danger de la communauté universitaire et disperser l’attroupement non autorisé de personnes », éclaire la préfecture.

À la mi-journée, et après plusieurs heures de confrontations, la situation semblait clairement s’enliser sur le campus. Les manifestant(e)s replié(e)s entre l’Institut Le Bel et la Fac de Chimie tentaient épisodiquement de rejoindre le boulevard de la Victoire, sur lequel des tentatives de barricades ont été retirées par les forces de l’ordre. Des feux ont été allumés sur le même boulevard. 

À chaque fois, les manifestant(e)s étaient repoussé(e)s par les effectifs de police bien décidés à ne pas les laisser progresser sur cet axe. La mobilisation sur le campus s’est progressivement diluée en début d’après-midi. La présidente de l’Université a annoncé la fermeture du campus à midi et effectivement demandé l’intervention des forces de l’ordre sur le périmètre de l’université dans l’après-midi.

manif lycée université police crs
© Jules Scheuer / Pokaa

Quelques centaines de manifestant(e)s se sont ensuite réunies place Broglie, devant l’hôtel de ville, avant d’être dispersées par des tirs de grenades lacrymogènes. Le cortège se déplace finalement vers le tribunal en fin d’après-midi.

Là-bas, un manifestant nous dresse son bilan de la journée. Il déplore la présence des casseurs en grand nombre et précise que certains d’entre eux s’en sont pris à des lycéen(ne)s manifestant(e)s.

Il explique que les personnes s’attelant à l’organisation tentent de ruser pour donner des rendez-vous sans que les casseurs ne viennent. Il insiste fermement sur le fait que la majorité des lycéen(ne)s mobilisé(e)s se désolidarisent de cette minorité. 

Quelle suite pour cette mobilisation lycéenne ?

La préfecture du Bas-Rhin a dressé un bilan de quatre manifestant(e)s blessé(e)s ce vendredi. « À Sélestat, […] un lycéen de 16 ans a subi une blessure sévère au bras à la suite de l’explosion d’un aérosol jeté par un autre manifestant sur une poubelle enflammée », détaille le communiqué. En parallèle, 32 interpellations ont été recensées au total à travers tout le département.

Face à la menace de la poursuite du mouvement lycéen la semaine prochaine, « le préfet du Bas-Rhin a décidé de prolonger l’interdiction de détention, de transport et d’utilisation d’artifices de divertissement sur l’ensemble du département, et ce jusqu’à mardi 06 octobre inclus ».

lycée manifestation pontonniers
© Jules Scheuer / Pokaa

Dans le même temps, à l’issue de ces journées de mobilisation, les réactions syndicales et institutionnelles se sont multipliées sur le territoire. Franck Leroy, président de la région Grand Est, a fait part d’une « situation intolérable », ce jeudi. « Les élèves et les personnels ne peuvent être exposés aux violences, aux menaces et aux dégradations, ni voir l’accès aux lycées compromis ».

Côté syndicat, la FSU a fait part ce lundi de son soutien au mouvement. « Manque de personnels, bâti vétuste, nombre trop important d’élèves par classe ou d’étudiant⋅es par groupes de TD, emplois du temps intenables, accès toujours plus difficile, voire rendu impossible, aux études supérieures, hausse des frais d’inscription… Leurs revendications sont légitimes, la FSU les partage et les soutient ».

Le syndicat dénonce également la violence de la réponse policière ces derniers jours. « Le gouvernement a fait le choix de répondre par la force et la répression policière : charges violentes, utilisation d’armes létales, multiplication des interpellations et des déferrements. La FSU condamne fermement cette réponse qui confirme que ce gouvernement est aux abois, ne sachant répondre que par la violence à la colère sociale, y compris celle de la jeunesse ». 

Le syndicat Alliance police 67 a lui aussi pris la parole ce jeudi. « Ces images doivent aussi rappeler une évidence : détruire un lycée, un collège, un arrêt de tram ou du mobilier public, c’est détruire le bien de tous ».

« La liberté de manifester et d’exprimer des revendications doit être respectée. Les incendies, les destructions, les jets de projectiles et les attaques contre les forces de l’ordre n’en font pas partie », conclut le syndicat.

Manif lycées étudiants campus
© Martin Savail / Pokaa

En se projetant sur les prochaines échéances, la CGT a appelé les syndicats à rejoindre la mobilisation ce lundi 6 octobre. « Les lycéen·nes et étudiant·es d’aujourd’hui sont les travailleurs et travailleuses de demain, ils et elles ne doivent pas payer le prix des politiques d’austérité », justifie le syndicat sur son compte X. 

Les interventions policières ont également été pointées du doigts. « La CGT condamne avec la plus grande fermeté cette répression et appelle le gouvernement à y mettre un terme immédiat. Elle a saisi, avec la Ligue des droits de l’Homme et la FCPE, le Défenseur des droits pour l’alerter sur cette violente répression et lui demander de veiller au respect des droits et libertés des lycéen·nes et étudiant·es mobilisé·es ».

Ce lundi, une nouvelle journée de mobilisation est attendue à Strasbourg. L’ensemble des lycées de l’Eurométropole de Strasbourg seront fermés et les cours se tiendront en visio.

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