Les révélations de France 3 Alsace, au sujet de la création par intelligence artificielle (IA) de l’affiche 2026 du carnaval de Strasbourg, ont provoqué un tollé. Notamment chez les acteurs/rices de la scène de l’illustration. Rencontres.
La nouvelle a eu l’effet d’un tremblement de terre dans le monde de l’illustration strasbourgeoise. Dans la même temporalité que la 11e édition des « Rencontres de l’illustration » organisée dans la capitale alsacienne, la Ville de Strasbourg dévoilait l’affiche de son Carnaval… entièrement réalisée par une IA.
Une nouvelle qui n’a pas manqué de faire réagir les acteurs/rices de la scène locale. Parmi les réactions les plus partagées sur les réseaux sociaux, un post LinkedIn. Celui de Clémence Dupont, illustratrice freelance à Strasbourg depuis plus de 10 ans.
« Je suis vraiment choquée par ce genre de visuel et par ce choix de la municipalité, à notre époque et dans une ville aussi riche culturellement », écrit-elle dans son post, décrivant une communauté artistique se sentant « trahie par la municipalité ».
« Ce qu'on veut, c'est qu'on arrête de faire de la fausse illustration avec de l’IA »
« Je suis assez horrifiée parce que c’est la ville de l’illustration. Je trouve que c’est un manque de respect et qu’on a plein d’artistes qui pourraient faire ce genre de choses. Je comprends qu’on ne puisse pas mettre de l’illustration partout, mais ce qu’on veut, c’est qu’on arrête de faire de la fausse illustration avec de l’IA », nous glisse-t-elle, faisant référence à la réponse sous son post de Guillaume Libsig, l’ex-adjoint en charge, notamment, de la politique événementielle.
« Je n’ai jamais été sollicité par les services sur la validation du visuel ou de sa conception. Le politique n’est pas systématiquement sollicité dans ce dialogue entre agences », se dédouane l’ancien élu dans sa réponse sur LinkedIn.
L’agence à l’origine de ce visuel justement, « Welcome Byzance », connaît pourtant bien le carnaval de Strasbourg. « Ça fait trois ans qu’on travaille sur cet événement », explique Emmanuel Georges, gérant de l’agence de communication strasbourgeoise.
On n’a pas demandé à trois illustrateurs différents de faire trois projets. On n’a pas assez de moyens.
Pour cette édition, avec des contraintes budgétaires toujours plus élevées, « on a fait trois propositions. Une avec une illustratrice, en pensant que ça serait elle qui passerait, et puis deux avec l’IA », explique-t-il. « L’année dernière, on avait présenté deux projets avec une illustratrice et un avec mes dessins », révèle Emmanuel Georges, passé notamment par l’École des arts décoratifs.
Le choix de la direction de la communication de la Ville de Strasbourg se porte finalement sur une des affiches générées par IA.
Cette proposition de projets produite avec de l’intelligence artificielle est assumée par le directeur de l’agence, battu par les contraintes financières. « Cette année la demande était assez précise et on n’a pas demandé à trois illustrateurs différents de faire trois projets. On n’a pas assez de moyens. »
« Même si on n'a pas beaucoup de budget, il y a moyen de faire des choses »
Les deadlines imposées cette année se sont révélées, elles aussi, encore plus contraignantes que les éditions passées. « On avait neuf jours. Un illustrateur ne va pas vous produire trois illustrations en couleur en neuf jours pour le même prix qu’une. Donc vous êtes obligé de demander à trois illustrateurs différents. Et là, le budget est déjà cramé, parce qu’on les rémunère même si leur piste n’est pas prise », explique encore Emmanuel Georges.
Des justifications difficiles à entendre pour Clémence Dupont. « On peut mettre de la photo, on peut faire du graphisme… Même si on n’a pas beaucoup de budget, il y a moyen de faire des choses. Si on n’a pas d’argent, il y a des tas de choses créatives à faire », glisse-t-elle.
Selon Emmanuel Georges, le cahier des charges lui imposait le recours à l’illustration.
L’illustratrice Amandine Piu, qui avait notamment signé plusieurs affiches de carnaval jusqu’en 2020, ne comprend pas non plus ce choix. « Je pense qu’ils ne sont pas obligés de passer par l’IA, clairement. C’est de la facilité. Le timing ne justifie rien. Chaque année on sait qu’il y a une affiche de carnaval à faire. La Ville le sait, les agences le savent », dénonce-t-elle.
Dans des salons du livre, qui nous invitent en tant qu’illustrateurs, on a vu passer des affiches faites par IA.
Des illustrateurs/rices ont d’ailleurs cru retrouver sa patte et son style sur cette affiche générée par intelligence artificielle, redoutant le pillage de son travail. De ce côté-là, Amandine Piu éteint le début d’incendie.
« Ça reste de l’esprit enfantin. J’avais fait un objet volant avec un petit bonhomme dedans, mais comparé à ce que je fais maintenant, je trouve que ça ne ressemble pas vraiment. Cette affiche correspond plus à une sorte de famille d’illustration », explique-t-elle.
Une conjoncture économique difficile pour le monde de l'illustration
Toujours est-il que cette affiche a crispé le monde de l’illustration strasbourgeoise, marqué par une conjoncture économique grandement fragilisée depuis l’arrivée des IA génératives. Clémence Dupont a notamment vu son chiffre d’affaires baisser dans les secteurs de la communication et de la publicité.
« J’ai l’impression que l‘illustration devient presque un luxe beaucoup moins abordable. Ce qui est antinomique parce que c’est censé être l’échelon le plus accessible de la culture », déplore-t-elle. « Il y a une bataille culturelle qui est en train de se mettre en place et la culture, l’art, ne doivent pas être réservés à des bourgeois, ça doit être pour tout le monde. »
« Je suis dépitée. Même dans des salons du livre, qui nous invitent en tant qu’illustrateurs, on a vu passer des affiches faites par IA. C’est un signal d’alerte. D’autant plus que Strasbourg, c’est le fief des arts déco, de milliers d’illustrateurs formés ici. Il y a tellement de gens talentueux, avec des idées et des styles graphiques très différents », complète Amandine Piu.
Emmanuel Georges entend lui aussi clarifier les positions de la nouvelle municipalité. « On va poser tout ça à plat avec la prochaine direction de la communication pour savoir comment on va travailler. Ils sont en train de faire un audit sur l’utilisation de l’IA, ils sont conscients de tout ça. »
« Il faut essayer de prendre un peu de recul pour accepter le fait que l’IA est en train d’envahir les espaces de travail, qu’il y a des métiers qui sont plus touchés que d’autres, et qu’on est encore en phase de domestication », conclut le directeur de l’agence de communication.
« Il est intolérable que des municipalités utilisent les IA génératives dans leur communication »
Du côté de la scène artistique aussi, on essaye de faire bouger les choses. « Plusieurs collectifs d’artistes sont en train d’essayer d’avoir une loi ou un label. Il est intolérable que des municipalités, surtout dans la ville de Tomi Ungerer, utilisent les IA génératives dans leur communication », conclut Clémence Dupont.


N’est-il pas surprenant que la polémique n’enfle chez les pros qu’après la révélation de l’auteur de l’affiche, une IA ? N’est-ce pas la preuve par l’absurde que cette IA n’avait pas si mal travaillé, puisque l’oeil aguerri des professionnels n’y a vu que du feu ?
C’est un coup dur pour les illustrateurs d’être en passe de devenir obsolètes. Cela dit, en tant que contribuable, je préfère que des choses éphémères comme des affiches soient faites à moindre coût. On a déjà une grosse dette de l’ancienne mairie à rembourser.
CONJONCTURE