Le collège n’est pas toujours synonyme de nos meilleurs souvenirs d’adolescence. Pourtant, pendant quatre ans, on a parfois rencontré des ami(e)s pour la vie, trouvé notre voie et profité d’une certaine forme d’insouciance avant le lycée. À Strasbourg, on a eu envie d’y remettre les pieds. Le collège François-Truffaut de Hautepierre nous a ainsi ouvert ses portes le temps d’une journée. Préparez-vous, la sonnerie ne va pas tarder à retentir.
« Les profs sont toujours en vacances », « l’insécurité règne dans les écoles publiques », « les élèves ne s’intéressent plus à rien »… Depuis plusieurs années, ces généralités se multiplient sur les réseaux sociaux, dans les discussions familiales, etc.
Pourtant, la réalité du terrain mérite une attention plus fine : classes parfois surchargées, personnel sous-payé vis-à-vis du niveau d’études ou des qualifications, manque d’écoute, etc.
En quittant la frénésie qui entoure l’Éducation nationale, on a eu envie de ralentir. Notre objectif ? Après avoir travaillé un an à l’école primaire Ampère en 2020-2021, on a voulu vous montrer ce qu’on a vraiment vu sur le terrain. À l’instar des propos évoqués plus haut, cet article ne cherche pas à ériger des cas particuliers en généralités. Chaque école primaire, collège, lycée fonctionne différemment. D’ailleurs, dans les grandes lignes, ils sont respectivement gérés par les communes, les départements et les régions. Sauf pour les enseignant(e)s et les programmes qui relèvent de l’État.
Avec l’aide du rectorat de l’académie de Strasbourg, et avant une immersion dans un lycée, on a tout d’abord poussé les portes de l’établissement François-Truffaut. Ouvert en 1971, il est l’un des deux collèges de Hautepierre. Situé dans l’un des 15 quartiers prioritaires de la ville, il fait aussi partie du dispositif Collèges en progrès et du Réseau d’éducation prioritaire renforcée (REP+).
Dans ce cadre, il a plus de moyens pour corriger les inégalités sociales et économiques et favoriser la réussite scolaire des 563 élèves ! Il compte par exemple trois conseillères principales d’éducation (CPE), soit deux de plus que d’habitude.
Une matinée bien chargée, entre réunion et cours avec des élèves
7h33 : la sonnerie va bientôt retentir
La météo annonce 4°C en ce mois de février et une pluie fine est au rendez-vous. Le collège s’éveille doucement quand on rencontre Emmanuel Bender, 50 ans, le principal depuis septembre 2025. « Je connais bien cet établissement car j’ai été professeur d’histoire-géographie ici pendant 10 ans. »
Dans quelques minutes, le portail va s’ouvrir, permettant aux élèves de commencer leur journée. « Ils habitent surtout Hautepierre, mais certains viennent aussi des Poteries et de Cronenbourg. En tout, on a 25 classes et j’ai demandé à en avoir une supplémentaire en 5e pour éviter d’avoir une section surchargée. Concernant le système éducatif, il est performant, mais y a des progrès à faire. »
Il n’est pas seul sur le parvis de l’établissement. Dès 7h45, deux assistants d’éducation (AED) contrôlent les carnets des élèves. La principale adjointe, Mme Lindemann-Diss, et Pascale Valentin, l’une des trois CPE, sont aussi au rendez-vous.
8h13 : « On est aussi là pour aider les enfants face aux traumatismes de la vie »
Dès nos premiers pas dans le collège, difficile de ne pas les voir. Sur les murs, des affiches parlent de laïcité, de liberté d’expression, d’égalité, de lutte contre le harcèlement scolaire. « Ce sont des valeurs très importantes », précise le principal.
C’est ensuite notre odorat qui est mis à contribution. L’odeur du café remplit la salle de réunion. « On se retrouve pour parler des UPE2A, les unités pédagogiques pour élèves allophones arrivants. Ils sont 48 actuellement. »
Autour de la table, on rencontre Florian Durel et Taoufik Mazgar. En parallèle de l’enseignement de l’histoire ou encore des mathématiques, ces deux professeurs donnent, tout au long de l’année, des cours intensifs de français à des collégien(ne)s aux parcours variés.
Selon Taoufik Mazgar, « les élèves accueillis sont le reflet de la géopolitique. Ils viennent d’Ukraine, de Géorgie, d’Afghanistan, du Pakistan, de Syrie. Il y a des réfugiés politiques, des mineurs non accompagnés, des adolescents de 15-16 ans qui vivent dans des foyers. Notre rôle est de les épauler ». Son collègue poursuit : « On va leur apprendre notre langue, mais on va aussi les aider dans leur orientation. Dans la majorité des cas, ils arrivent à s’insérer et font de beaux parcours en France. »
Chaque élève allophone bénéficie donc d’un accompagnement individuel, avec également une prise en charge autour de la santé mentale grâce à l’aide de l’infirmière et de psychologues rattaché(e)s à l’établissement. « Il faut les soutenir car parfois eux et leur famille dorment dans des voitures, dans des hôtels. On est aussi là pour aider les enfants face aux traumatismes de la vie. »
Après plusieurs mois au sein d’une UPE2A, ces élèves intègrent progressivement des classes « normales » en fonction de leurs capacités, comme l’explique Pascale Valentin.
9h31 : lutte contre le décrochage scolaire en classe relais
Le premier cours de la journée nous attend et c’est une classe du dispositif relais. Elle est destinée aux collégien(ne)s en décrochage scolaire ou qui ont besoin de soutien dans certaines matières.
À 42 ans, M. Amzali est le professeur coordinateur, il s’occupe de cette section depuis 10 ans. « On aide ces élèves à reprendre une scolarité classique. Ils ont entre 12 et 16 ans et on parle avec eux d’orientation, de stages, d’alternances. On a une relation privilégiée, on connait souvent leurs problèmes personnels. »
Mathématiques, français, histoire, technologie, sport : cette année, il accueille 12 collégien(ne)s de la 5e à la 3e issu(e)s de plusieurs établissements strasbourgeois. Ces élèves ont parfois été diagnostiqué(e)s HPI ou ont des TDAH. Les 3e passent le diplôme national du brevet ou le certificat de formation générale (CFG).
« On a de bons résultats et chaque année, je suis fier d’eux. »
Il peut compter sur l’aide de deux AED. Il y a d’abord Stéphanie : « On fait aussi de la prévention judiciaire, pour leur montrer que ça sert à rien de faire des conneries à l’extérieur. On va aussi les féliciter plus souvent. » Puis Reis, qui souhaite devenir professeur et qui fait ce travail pour aider les adolescent(e)s à progresser. « Il faut juste tendre la main et être patient. »
À une table, on discute avec Idris*, 15 ans : « J’aime bien être dans cette classe, on a plus de temps pour apprendre et comprendre. Les profs sont bienveillants. » Derrière lui, Fatiha, 13 ans, a le même avis et insiste sur le fait qu’il y a moins d’élèves que dans d’autres classes, « ça fait que les adultes sont toujours là quand on en a besoin ».
10h27 : Mathématiques sans frontières avec des 6e
Dans « l’auditorium » du collège François-Truffaut, place aux Mathématiques sans frontières. Une compétition interclasses que vous avez peut-être eu l’occasion de tester. Aujourd’hui, pour cet entraînement, 23 élèves de 6e, séparé(e)s en plusieurs groupes, ont 50 minutes pour résoudre ensemble neuf problèmes sans l’aide de leur professeur.
Quand le chrono est lancé, les collégien(ne)s sont un peu déstabilisé(e)s, « puis très vite certains prennent les rênes », décrit M. Rey. Professeur de mathématiques, il travaille ici depuis 1999. « Il y a 20 ans, les professeurs représentaient un peu l’ennemi, ce rapport a vraiment changé. Les élèves nous font plus confiance, il y a moins d’animosité, en tout cas chez nous. Après, comme partout, il y a des conseils de discipline. On a surtout des problèmes de rigueur, je pense que c’est surtout lié aux écrans et au manque de confiance de certaines familles envers l’établissement. »
Après un premier tour pour se faire une idée de la situation dans chaque groupe, il poursuit : « Il y a beaucoup de clichés sur les quartiers populaires, notamment dans les médias. Mais la majorité des enfants sont supers. »
Vers 11h15, certains exercices sont terminés et on en profite pour parler avec Mohamed, Lucas*, Imad et Inès. Si les garçons aimeraient moins de devoirs, Inès apprécie ces moments hors de la classe. « J’adore les maths et ce concours permet de travailler en équipe, c’est mieux que d’être seule. »
L'après-midi avec nos « 4 fantastiques », les bulletins et la vie scolaire
14h21 : « On a tous un rôle éducatif, de l’agent d’entretien à l'enseignant »
Après une pause repas bien méritée et un tour en salle des profs, le principal nous propose de rencontrer plusieurs agent(e)s. Du personnel peu mis en lumière dans notre société alors qu’il a un rôle essentiel.
Il y a tout d’abord Leslie Quirin, 47 ans, secrétaire générale et nouvelle gestionnaire des lieux depuis septembre 2024. « J’ai deux casquettes, je m’occupe des ressources humaines pour les agents de la CEA [Collectivité européenne d’Alsace, ndlr] et de tout ce qui touche au bon fonctionnement de l’établissement, comme le budget. Je m’éclate dans ce poste, mon équipe est géniale. »
À sa droite, Kwarmar Larossi a le même âge, il est « agent de maintenance ici depuis 2011 et veille à l’état des bâtiments. Je m’occupe des espaces verts, de la sécurité des installations. Je suis aussi assistant de prévention, je fais attention aux conditions de travail et à la santé de mes collègues ».
On a ensuite Sohane Toualbia et Clarilda Klein, 22 et 53 ans. La première est secrétaire de gestion depuis 2024, elle est en charge de la gestion financière, de l’organisation des élèves et des professeur(e)s, des bourses, de la demi-pension, des commandes… La seconde est agente territoriale depuis trois ans dans ce collège, « je m’occupe du nettoyage et de la restauration ».
Quand on évoque avec ce quatuor les difficultés rencontrées au quotidien, Leslie reprend la parole : « Le problème, c’est que le rectorat et la collectivité ne comprennent pas toujours nos contraintes, car ils ne sont pas sur le terrain h24 comme nous. À l’Éducation nationale, on parle rarement de l’administration, alors que sans nous le collège tourne au ralenti. On sait que c’est à nous de nous battre. »
Kwarmar hoche la tête, lui aussi dit faire de son mieux avec les moyens mis à disposition. « J’attends un grade supérieur en tant qu’agent technique, ça récompenserait plusieurs années de travail, entre électricité, menuiserie, sanitaire, etc. Je tiens aussi à dire qu’il ne faut pas oublier de parler de santé au travail. Dans nos carrières, les corps sont fatigués et le personnel technique a surtout entre 40 et 50 ans. »
Il soulève également un autre problème : recruter devient de plus en plus difficile. « On a presque plus de remplaçants, donc quand quelqu’un est malade, la charge de travail augmente chez les collégues. »
« Les agents font beaucoup, plus que ce qu’on croit. Ils méritent plus de reconnaissance à l’échelle nationale, heureusement il y a beaucoup d’entraide dans ce collège », précise Sohane.
Clarilda conclut : « C’est grâce à cette équipe que je suis heureuse, car sinon c’est pas facile. Je voudrais faire de nouvelles formations pour pouvoir utiliser des machines qui allègent mon travail. Et on a tous un rôle éducatif, de l’agent d’entretien à l’enseignant. Si je vois un élève qui dégrade du matériel, il y a des sanctions. On essaie de leur faire comprendre que c’est mal. Le but de tout le monde ici, c’est que ces enfants réussissent dans la vie, qu’ils fassent le métier de leurs rêves. »
15h31 : entre bonnes et mauvaises notes, c'est l'heure des bulletins
Dans le hall du collège François-Truffaut, parents et élèves se croisent lors de la remise des bulletins. À côté de la vente de gâteaux, organisée pour financer un voyage à Paris, les discussions se mélangent.
Yeva et Nadja, en 5e, répondent à nos questions. La première vient d’Ukraine et est en France depuis quatre ans. Si elle veut faire un « métier où elle pourra voyager », elle ne comprend pas trop pourquoi le téléphone portable est interdit dans l’établissement. Même discours chez Nadja, qui souhaite « devenir radiologue ou médecin ».
Élève en classe de 4e, Alexia considère que « le téléphone n’est pas nécessaire. Ne pas l’avoir permet de parler avec les autres et de faire des activités manuelles, ou lire pendant la récréation ». Son rêve ? Devenir vétérinaire ou psychologue.
Derrière le stand de gâteaux, plusieurs mères ne tarissent pas d’éloges : « Ce n’est pas parfait hein, mais le personnel est top, ils aident vraiment nos enfants. On trouve que c’est dommage car on entend beaucoup de choses négatives, notamment sur les enseignants et leurs vacances, mais toute l’année ils se donnent à 1000% avec les moyens qu’ils ont. La vie scolaire est aussi très à l’écoute ! »
16h04 : direction la vie scolaire
Une fois une part de gâteau au chocolat avalée, on rencontre Anouar Krache, 31 ans, assistant d’éducation. « Ce que j’aime, c’est travailler avec les enfants, les aider dans leur projet professionnel. On ne s’occupe pas que des absences, de l’administratif, des colles, des retards, etc. En REP+, on doit aussi apprendre à jongler avec la barrière de la langue, car certains parents ne parlent pas encore français. »
Dans des bureaux pas très éloignés, on trouve enfin le temps de discuter avec deux CPE. Tout d’abord, on retrouve Pascale Valentin. « Notre objectif est de créer un climat serein pour tout le monde et de gérer les conflits. Pour éviter l’absentéisme, on lutte contre le mal-être au collège, avec des campagnes contre le harcèlement scolaire par exemple. On organise aussi des événements, comme le gala de fin d’année, même si ça demande du temps en plus. »
Vis-à-vis du téléphone, si elle comprend que les parents ressentent le besoin de garder contact, elle pense que c’est important qu’il reste éteint dans le sac.
« En réalité, on sème beaucoup et on récolte peu, mais quand un ancien élève vient et parle avec nous de son parcours, on sait pourquoi on fait ce travail. » Elle pense aussi que c’est un métier où il faut faire preuve de bienveillance, où il est primordial de trouver un équilibre entre enseignant(e)s et élèves, sans trop réagir avec les émotions.
Il y a également Charlotte Graner. Avec des journées « où on ne s’ennuie pas », elle a choisi ce métier pour aider les élèves. « Il y a une charge mentale car on fait attention à tout le monde. Il faut être diplomate dans certaines situations et remettre l’église au milieu du village, même si c’est pas très laïc », exprime-t-elle en souriant.
Elle pense aussi qu’il est important de voir l’élève et l’enfant. « Certains élèves arrivent en retard ou ont des absences sans le vouloir. Ces enfants vivent parfois dans des familles dysfonctionnelles, où ils doivent aussi gérer leurs frères et soeurs. Pour résoudre les problèmes, il faut aussi se mettre à leur place. C’est aussi pour ça qu’on a de plus en plus de formations sur la biologie de l’enfant. Par rapport au rythme scolaire, je trouve personnellement que leurs journées sont trop longues. Mais c’est encore un autre sujet. »
Un grand merci au collège François-Truffaut pour son accueil et on se retrouve dans quelques semaines pour une immersion dans un lycée !
*Les prénoms ont été modifiés




Bravo pour cet article qui rend justice à l’implication extraordinaire de toutes les personnes qui travaillent dans ce collège !
Merci beaucoup pour ce commentaire 🙌
“Bonjour Anthony, j’ai beaucoup apprécié votre article sur le collège François Truffaut, en particulier sur les agents techniques. Vous avez mis en lumière un rôle souvent ignoré, et c’est vraiment précieux. Merci pour ce regard !”
Bonjour Kharmaz, merci beaucoup 🙌 J’ai eu ce regard grâce aux personnes rencontrées !