En Alsace, 11,5% des habitant(e)s rencontrent au moins une difficulté d’accès à un généraliste, une pharmacie ou un service d’urgence et 130 communes peuvent être considérées comme des déserts médicaux. L’Alsace bossue fait partie de ces zones sous-dotées, classées zones d’intervention prioritaire par l’Agence régionale de santé. Nous avons passé une journée à Diemeringen, à 1h de Strasbourg, dans le cabinet de deux jeunes médecins généralistes qui viennent de s’installer.
Dans le village de Diemeringen, la salle d’attente des docteurs Kurtz et Haas-Jordache s’est installée dans l’ancienne cantine scolaire, le temps que la maison médicale sorte de terre. Ce mercredi matin de novembre, quelques personnes patientent sur les chaises disposées le long des baies vitrées. Sabrina a fait une demi-heure de route depuis Woelfling pour venir en consultation.
Philosophe, elle raconte son œil qui s’est mis à gonfler le jeudi de la semaine d’avant. L’impossibilité de trouver un rendez-vous le vendredi. Les deux téléconsultations le samedi, car le premier ophtalmologue ne faisait que de la prescription de lunettes à distance. Mais aussi les 17 pharmacies qu’il a fallu faire pour trouver le traitement qui lui avait été prescrit et le passage aux urgences ophtalmologiques à Metz le dimanche, à 1h15 de route, parce que ce n’était pas le bon traitement.
1 200 patient(e)s en quelques mois
Situé au cœur de l’Alsace bossue, à 15 minutes en voiture de Sarre-Union, Diemeringen est un grand bourg d’environ 1 500 habitant(e)s. Il se trouve dans l’une des zones d’intervention prioritaire alsaciennes définies par l’Agence régionale de santé Grand Est (ARS). Une zone où il est plus difficile qu’ailleurs d’accéder à des soins en médecine générale, avec moins de trois consultations par an et par habitant(e).
C’est dans ce secteur qu’ont choisi de s’installer Adrien Haas-Jordache et Matthieu Kurtz, deux jeunes généralistes alsaciens. Le premier, au 1ᵉʳ septembre 2025, le second, mi-octobre. « J’ai déjà environ 1 200 patients, mais il me reste encore de la place. Avant d’arriver ici, j’ai remplacé un médecin à Bitche qui avait 2500 patients, détaille Adrien Haas-Jordache. J’anticipe au maximum les rendez-vous de patients ayant besoin d’un renouvellement de traitement pour avoir un planning le plus large possible. »
Avec son cabinet médical et son projet de maison de santé pluriprofessionnelle, Diemeringen est une zone plutôt mieux dotée que le reste du secteur. « J’ai des patients qui viennent du secteur de Bitche ou de Forbach, et qui font jusqu’à 2h de route aller-retour pour venir en consultation », poursuit le Dr Haas-Jordache, qui dénombre huit médecins généralistes pour un secteur accueillant environ 18 000 habitant(e)s. Avec plusieurs départs à la retraite de prévus dans les années à venir.
Refaire des parcours de soins
En s’installant à Diemeringen, Adrien Haas-Jordache a d’abord été confronté à beaucoup de travail. « On fait pas mal de gestion de crise, détaille-t-il. Certains patients n’avaient pas vu de médecin depuis deux, trois, voire cinq ans. Récemment, j’ai reçu quelqu’un qui avait un diabète depuis 10 ans et une plaie qui ne guérissait pas, mais qui ne savait pas ce qu’était un angiologue. »
« Nous avons beaucoup de patients en rupture médicale, abonde Matthieu Kurtz. Notamment des personnes du milieu agricole, où l’on est ‘dur au mal’ et où il n’est pas toujours bien vu d’aller chez le médecin. »
« Nous sommes les seuls médecins de la zone à accueillir des stagiaires : ils sont très étonnés du nombre de cas difficiles que nous avons ici, rebondit Adrien. Il y a souvent beaucoup de choses à récupérer et tout un parcours de soins à remettre en place. »
En cause, une démographie médicale déclinante depuis un moment dans ce secteur où l’accessibilité potentielle localisée s’élève à 2,2 consultations par an et par habitant(e) dans la région de Bitche. « Les autres médecins ont fait ce qu’ils ont pu, mais ils ont toujours travaillé tous seuls dans le secteur », poursuit le Dr Haas-Jordache. D’ailleurs, il a justement choisi de s’engager dans un projet de maison de santé avec d’autres médecins et professionnel(le)s du soin pour pouvoir travailler en équipe.
Des nouveaux/lles médecins : une opportunité
En ce début de mercredi après-midi, la salle d’attente des deux médecins se remplit rapidement. Beaucoup de premiers rendez-vous ce jour-là. Dont Monique*, 70 ans, venue de Soucht, juste à côté de Meisenthal, dans le Bitcherland. « Mon médecin prend bientôt sa retraite, alors je me suis dit que j’allais prendre le pas tout de suite. Des jeunes qui s’installent, c’est une opportunité pour ne pas attendre un remplaçant. »
Marie* aussi a rapidement pris rendez-vous avec le Dr Haas-Jordache après son installation. Bien qu’elle regrette qu’il faille « tout faire sur Internet », les deux praticiens ayant des créneaux sur la plateforme Doctolib, la sexagénaire apprécie de pouvoir poursuivre son suivi avec des nouveaux docteurs. Ce jour-là, elle vient pour un mal de gorge qui ne passe pas. Le médecin prend le temps de plonger dans son dossier et de reprendre les examens et imageries déjà effectués.
« Deux médecins sont passés avant moi, alors je vais vous poser une série de questions pour essayer de comprendre ce qui se passe », explique Adrien, avant d’explorer différentes pistes. Reflux gastro-œsophagiens, allergies, asthme… Le médecin expose son raisonnement, détaillant les éléments en faveur ou contre tel ou tel diagnostic. Marie repart avec une prescription qui devrait permettre de vérifier l’hypothèse retenue. Une transparence très appréciée.
Deux motifs de consultation par rendez-vous
La salle d’attente se remplit à mesure que l’après-midi avance. Des difficultés administratives liées aux gardes de nuit et aux jours fériés ont mis en retard les deux médecins, qui doivent gérer cela de front avec leurs consultations. À 16h, Julien* finit par entrer dans le cabinet de Matthieu Kurtz, avec deux grosses enveloppes sous le bras. Cet habitant du Bitcherland a fait 35 minutes de route pour changer de médecin. « À Bitche, il n’y a que deux généralistes. Ma femme a trouvé un rendez-vous ici pour les enfants la semaine dernière : j’ai décidé de changer aussi. »
Julien regrette que le médecin chez qui il allait précédemment pratique un dépassement d’honoraires si les patients viennent pour plus de deux motifs de consultation. Il sort son téléphone pour montrer une photo qu’il a prise de l’écriteau affiché en salle d’attente. Il y est clairement demandé de « limiter les consultations à deux thématiques différentes par rendez-vous. Le renouvellement d’ordonnance comptera déjà comme une thématique à part entière ».
L’affiche précise également qu’un « dépassement d’honoraire de 10 euros par question sera appliqué au-delà des deux motifs. Cette mesure vise à réduire les demandes abusives qui se sont multipliées ces derniers mois, afin de favoriser une plus grande fluidité lors des consultations et de préserver l’énergie du médecin. »
Devant Matthieu Kurtz, Julien prend le temps de dérouler son historique médical. Ses enveloppes contiennent les comptes-rendus d’un certain nombre d’opérations chirurgicales. Il évoque également son cholestérol, trop élevé depuis longtemps, mais jamais traité. Le médecin enchaine les questions et rentre une série d’informations sur un simulateur permettant d’évaluer les risques cardiovasculaires dans les années à venir. Il détaille le poids de tel ou tel élément sur le résultat avant de proposer un premier traitement.
Le médecin balaye l’intégralité du dossier question après question. « On va débrouiller tout ça petit à petit », pose Matthieu Kurtz, à mesure que les motifs apparaissent. Lorsqu’il en arrive à la prévention, Julien botte en touche. « J’ai été suivi par un médecin pendant sept ans, mais il n’a jamais pris ma tension… », soupire le patient, un brin agacé. Les deux hommes s’accordent finalement sur un autre rendez-vous pour pouvoir examiner d’autres points de santé plus en détail.
En parallèle, la salle d’attente se remplit encore un peu plus. Juliette* entre dans le bureau du Dr Kurtz avec son nouveau-né dans un cosy. « Je me demandais, tu prends les enfants aussi toi ? », demande la jeune femme qui connaît bien le médecin. « Oui oui. » Les pédiatres ne sont pas nombreux/ses dans le secteur. Là encore, le médecin reprend tous les antécédents de la jeune femme pour constituer son dossier, et fait même un point sur l’allaitement et la fatigue post-partum. « Ça va côté moral ? », demande-t-il avant de faire un point sur la dépression périnatale, qui touche 10 à 20% des jeunes mamans.
La consultation se termine avec un échange détendu pour prendre des nouvelles de connaissances communes. Puis, il faut retourner en salle d’attente, reprendre le fil de la journée. Un troisième médecin viendra bientôt s’installer avec Adrien et Matthieu sur la commune. Mais un ancien devrait prendre sa retraite l’année prochaine. « On s’attend à une nouvelle vague de patients en janvier. ».




Un problème qui n’est pas vraiment dit dans l’article est aussi le manque de médecin dans la Moselle toute proche. Woelfling, Bitche, Forbach… Tous ces endroits sont en Moselle et non plus en Alsace Bossue!
Forcément, cela impacte aussi les locaux…
Il y a le même problème à Herbitzheim, qui n’est pas appeler par certains « la porte de l’Alsace » pour rien. Bien qu’on ait cinq médecins et un dentiste, avoir un rendez-vous est compliqué, notamment en raison de cette population Mosellane désespérée.
Pour les médecins, si l’on ne vient pas de ces endroits très ruraux – ce qui est le cas de la majorité des promotions qui viennent globalement des bons lycées de Strasbourg – aller vivre dans la pure campagne n’est pas du tout attrayant.
Sans compter que pour les spécialistes, la concurrence est d’autant plus rude que le concours est national et que dans certains services strasbourgeois… la plupart des internes viennent de Paris ou autres villes où les étudiants sont mieux préparés au concours.