Avant de découvrir Tanguy Chêne, sous le maquillage et les artifices, l’histoire commence avec un coup de cœur pour Graphic Dee, sur scène. Deux identités qui n’en font qu’une, au service d’une pratique artistique plurielle et dont les expressions s’entremêlent. Graphisme, drag, illustration ou photo : à Strasbourg, découverte d’un talent à la palette remplie de paillettes.
À Strasbourg, Tanguy Chêne y arrive fin 2011 pour ses études, après des crochets par la Suisse et le Canada. « J’ai eu le sentiment en arrivant que j’avais trouvé ma ville de cœur et ce sentiment n’a pas changé. » Depuis, l’artiste de 32 ans s’y épanouit et y explore une variété de disciplines, parfois sur scène à faire le show, parfois dans des expos, ou dans l’ombre de structures culturelles de la ville.
Et lorsqu’on lui demande de définir sa pratique, « c’est toujours difficile à présenter parce qu’elle est à la croisée de différents domaines ». Mais s’il fallait le dire en quelques mots : « Artiste plasticien(ne) et graphiste. »
Créer ? « Ça s’est fait naturellement. Mes parents me racontent régulièrement qu’enfant, je passais mes journées à dessiner ou que j’imaginais des spectacles pour mes grands-parents. » D’abord « cantonnée qu’aux temps extrascolaires », sa pratique artistique s’est émancipée dès le début de ses études :
« Quand j’ai pu me consacrer à ça, j’ai eu envie de tout faire ! Et d’une certaine manière, ça ne m’a jamais quitté, j’ai toujours fait en sorte de m’éloigner des médiums attendus par telle ou telle pratique artistique, de provoquer des mélanges des genres. Je ne voulais pas choisir entre le graphisme et l’illustration, ou entre l’image et la scène… Et de fil en aiguille, j’ai construit une pratique qui est traversée par des domaines assez différents. »
Travestir la réalité : l'image, comme premier médium
Son travail brouille non seulement les frontières du genre, mais aussi les pratiques artistiques entre elles. Photo, performance, graphisme. Mais laquelle a initié l’autre ? Tanguy y raconte un intérêt premier pour l’image. Une chose héritée de sa pratique du dessin, encore enfant :
« On te fait dessiner et ça structure ton rapport à l’image. Je pensais que je voulais surtout dessiner, et notamment faire de l’illustration et de la BD…. Et puis j’ai découvert le graphisme. Ça m’a tout de suite plu. Tu as tout un tas d’ingrédients visuels que tu peux ‘cuisiner’ ensemble, c’était plus en adéquation avec ma manière de créer. »
La photo, quant à elle, est arrivée beaucoup plus tard, bien qu’iel ait « tout le temps utilisé ce médium comme un outil pour garder trace de [ses] productions », avec le « sentiment d’être moins dans la création avec la photo, d’être uniquement là pour capter le réel ».
Tanguy explique : « Il m’a fallu un peu de temps pour réaliser qu’en photographiant, tu transformes aussi le réel. C’est le drag qui m’a aidé à comprendre ça. Quand j’ai commencé à faire des autoportraits en drag, j’ai tout de suite saisi la manière dont on peut raconter une histoire à travers un seul tableau photographique. »
Aujourd’hui, qu’il s’agisse de la photo, du drag, du graphisme ou de l’illustration, Tanguy confie qu’elles « servent une vision artistique [qu’iel] essaie de rendre cohérente ».
Graphic Dee : l'autre soi
Impossible de parler de Tanguy, sans évoquer Graphic Dee, son alter ego scénique.
C’est un stage à Montréal, en 2017, qui lui ouvre les portes du drag. La pratique est alors peu connue. Mais à son retour en France, c’est en parlant avec sa grande amie Garance Coquart-Pocztar, aussi connue sous le nom de Vendredi 13 et qui connaissait cet univers, que le duo décide d’organiser un drag show pour l’anniversaire de celle-ci, début 2018. « Et c’est comme ça que ça a commencé. »
Si la House of Diamonds n’a trouvé son nom que fin 2019, Graphic Dee trouve le sien dès le début.
À l’époque, alors que l’artiste a le sentiment d’abandonner peu à peu le design graphique, iel voit dans ce nom une manière de garder le lien avec son passé, Graphic Dee venant de « graphic design » en anglais.
Cette idée répond aussi à son envie d’ « un nom qui ne fasse pas humain » :
« Si, à l’époque, je m’inspirais beaucoup des drag queens, j’avais déjà l’intuition que je voulais un personnage qui pourrait évoluer, dépasser ses limites. Graphic n’a pas vraiment d’identité propre, j’aime dire que je suis déguisé(e) en Graphic qui est ellui-même déguisé(e) en fée, sorcière, dragon, fleur, etc. C’est une coquille qui me permet en fait d’explorer tout un tas de personnages différents. »
Quand on lui demande si et comment ce personnage a changé sa pratique, Tanguy confie que ça lui a permis d’« évoluer dans [sa] manière d’aborder l’illustration ».
« Avec le maquillage, j’ai pu me sentir légitime à faire de l’illustration abstraite. C’est aussi la première fois que j’avais vraiment l’impression de trouver mon style », explique l’artiste, qui découvre par la même occasion la scène.
« Ça m’a permis d’avoir un micro en main. J’ai toujours aimé faire du théâtre, mais dans le drag, ça prend une autre dimension. Tu fais croire que tu es en train de jouer un personnage alors qu’en fait, c’est toi-même que tu dévoiles à 200%. C’est d’abord un peu effrayant, mais finalement c’est libérateur ! »
En prenant le rôle de maître(ss)e de cérémonie [ou « hosting », ndlr] lors des soirées de la House of Diamonds, Tanguy a gagné en confiance : « Je n’ai vraiment plus peur de m’exprimer devant une foule. »
Hot couture
Difficile de décrire Graphic Dee, pourtant. Des couleurs sur le visage aux tenues arborées, à chaque nouveau show, le maquillage et l’apparence changent.
Les points communs de chaque apparition ? Des longs cils, peut-être. Et un goût pour le craft, le DIY, les matières détournées et une esthétique camp qui se dessine en pointillé. Graphic Dee ne ressemble à aucun(e) autre, ne se ressemble pas, et pourtant : se fait reconnaître.
Sans avoir de « méthodologie quand [iel] crée en drag », Tanguy raconte qu’« à l’inverse, ce qui l’intéresse avec le drag, c’est cette tension qui permet de sortir constamment de sa zone de confort tout en proposant un personnage qui est immédiatement reconnaissable ».
Tanguy concède qu’il y a « quelques constantes, comme l’univers carnavalesque (plutôt celui de Venise que celui de Rio), ou encore le travestissement, au sens large, d’archétypes, de créatures mythologiques ou de la culture populaire ».
Puisant en partie son inspiration chez les Club Kids, pour l’esthétique plutôt que leurs messages, iel cite « notamment Leigh Bowery, un artiste des années 80 qui repoussait toujours les limites de la manière dont on peut apparaître en public ». Ou encore la haute couture : « De grands classiques tels que Thierry Mugler aux plus récents comme Robert Wun ».
Pour la photo, iel pense au « travail de Cindy Sherman », ou à celui de David Lachapelle qu’iel a redécouvert.
Tanguy complète : « Là, j’ai surtout donné des grands noms, mais en fait il arrive aussi que les créations des participant(e)s de mes ateliers m’inspirent. Et au quotidien, faire partie d’un collectif tel que la House of Diamonds est aussi une grande source d’inspiration. »
Avant de préciser concernant le travail en amont : « Le drag c’est quelque chose qui me fascine, qui me passionne et comme toute passion, la création aspire ton temps ! »
Des coiffes en gants aux ballons « 1312 » dorés, et autres couronnes de pétales géantes pour jouer les belles plantes… Son dressing déborde de bonnes idées. « Je peux facilement [y] passer des dizaines d’heures […], d’autant plus que je choisis régulièrement d’explorer des techniques que je ne connais pas. Ça rallonge le temps nécessaire. »
Iel poursuit : « Avec de meilleures conditions de vie, en tant qu’artiste, [iel] pourrai[t] [se] consacrer pleinement à tout ça, mais malheureusement on est dans un monde où l’artiste doit toujours faire des métiers annexes pour prouver sa valeur. » Un point qui pèse de plus en plus sur sa capacité à créer.
« Pour autant, avec le drag, je n’ai pas envie de devoir performer une fois par semaine pour maintenir cette activité à flot. Je préfère prendre du temps pour imaginer des personnages et des performances complexes, quitte à performer plus rarement. »
Autre casquette : la transmission, pour mission
Si Graphic Dee possède une large collection de coiffes, Tanguy multiplie également les casquettes. Parmi celles-ci : l’animation d’ateliers.
« Pour moi, la transmission a toujours été couplée à ma pratique artistique. J’ai toujours eu une appétence à faire comprendre ce que je crée, à partager ma manière de faire. »
Un parcours qui commence après ses études à la HEAR (Haute école des arts du Rhin), que Tanguy complète fin 2018 par le CFPI, « qui forme les artistes à l’intervention auprès de différents publics ».
« À ce moment-là, je concevais des ateliers tournés vers le graphisme et la création typographique, et le drag était une pratique que je cherchais à tout prix à déconnecter de l’univers professionnel. Autant pour des questions de LGBTphobie que par besoin d’avoir une pratique artistique sans enjeux économiques. »
« Puis, à l’occasion d’une intervention dans un centre socio-culturel, j’ai imaginé un atelier de création de masques. Ça a très bien marché, peut-être aussi parce que ça m’amenait à transmettre quelque chose de plus personnel, et que je m’amusais beaucoup plus avec ce format. C’est comme ça que ça a commencé, de fil en aiguille les ateliers de masques ont permis la création des ateliers drag. »
Une occasion donnée aussi par le service pédagogique du MAMCS qui lui donne un vrai coup de pouce en novembre 2023, en lui « fai[sant] confiance pour organiser un atelier drag au sein du musée », pour les adultes.
Depuis, iel multiplie « les ateliers de ce type dans des structures associatives ou dans des théâtres », en parallèle des ateliers de création de masques.
Parmi ceux-ci, la résidence à venir au TJP – Centre dramatique national Strasbourg, auprès de lycéen(ne)s lors d’un prochain atelier d’une semaine (du 23 au 27 février).
Un workshop (pour lequel les inscriptions sont ouvertes) qui donnera suite à une représentation le 8 mars, de La Parade des Roses.
D'Halloween à Noël : une fin d'année chargée
Si Graphic Dee a passé Halloween au Karmen Camina en compagnie de la House of Diamonds (avec Mizkeen, Moon Alisha et Vendredi 13), à la soirée « Mascara Klub & Maléfices » (aux côtés de la house bruxelloise La Taré·e)… Tanguy prépare déjà Noël.
Au programme ? Le marché Hot·te Queer qui aura lieu les 29 et 30 novembre aux Compotes. Sur son stand ? Pléthore de créations à son image.
« Mon drag m’amène à concevoir des livres que vous pourrez retrouver à ce moment-là, en plus de tirages photographiques, et même des bijoux », annonce Tanguy en exclusivité. De quoi mettre un peu de Graphic Dee dans sa vie. On dit oui.
Pour suivre son travail :
Sur Instagram : Tanguy Chêne et Graphic Dee
Son site web
La page Instagram de la House of Diamonds



