À Strasbourg, de nombreuses associations œuvrent dans le domaine de l’économie sociale et solidaire (ESS). Derrière ce terme valise, et souvent flou, se cachent des Strasbourgeoises et des Strasbourgeois qui travaillent pour préparer au mieux le monde de demain. Pour aider à mieux comprendre l’ESS, mais surtout pour découvrir ses actrices et acteurs, on est parti à la rencontre de différentes associations strasbourgeoises. La première : la CyberGrange, un tiers-lieu d’inclusion au numérique, situé dans le quartier du Neuhof.



Lors de notre passage dans les locaux de la CyberGrange, des étudiants sont en train de travailler sur leurs projets dans le FabLab du tiers-lieu. Il faut dire qu’avec une douzaine d’imprimantes 3D, du matériel professionnel, une thermoformeuse, une découpe laser et des brodeuses numériques, il y a moyen de créer de beaux objets.

Parmi les projets des étudiants, il y a des t-shirts, dans un esprit maillot de foot, avec « CyberGrange » écrit en français, arabe, russe et turc, pour représenter les différentes communautés du Neuhof. Il y a également de beaux emportes-pièces pour biscuits, qui racontent l’histoire du quartier à travers les siècles, ainsi qu’un puzzle/jeu de construction pour que les enfants puissent mieux connaître leur quartier, avec en prime des figurines en impression 3D pour les écoles et des petites LED pour apprendre à coder.


« On a apporté une réponse collective à un besoin du quartier identifié par tout le monde »

À la CyberGrange, il est en effet impossible de penser ses projets sans un lien fort avec le quartier du Neuhof. Comme l’explique Virgnie Manina, chargée d’animation du projet : « Le constat a été fait que que toute une génération du Neuhof n’utilisait pas le numérique dans leur vie. Ils l’utilisaient pour des questions des réseaux mais pas pour trouver un travail ou l’accès à leurs droits. Le numérique n’était pas une ressource ». Partant de ce constat, en 2019, le principal du collège Solignac et une dizaine d’acteurs de la vie associative du Neuhof ont souhaité fédérer leurs moyens et connaissances, pour que la CyberGrange puisse changer la vie des gens du quartier, en transformant le numérique en une ressource qui les serve au quotidien.

Le début d’année 2020 consiste alors à décider d’un programme d’action. Sauf qu’en mars, arrive le confinement. Et dans le quartier du Neuhof, très peu équipé en informatique alors que tout passait à distance, la CyberGrange va montrer toute l’étendue de sa vocation. Le tiers-lieu équipe en effet 270 familles, tout en les formant à l’utilisation du numérique. Elle met également en place un service de portage de devoirs à domicile, ainsi qu’un portail numérique recensant les offres d’entraide dans le quartier. Comme le résume Virginie Manina : « Ce sont des choses simples mais qui montrent un encrage quotidien dans le quartier. On a apporté une réponse collective à un besoin du quartier identifié par tout le monde ».

La team CyberGrange. © CyberGrange – Document remis


Accompagner les habitant(e)s dans la transformation numérique de la société

Désormais plus structurée, la CyberGrange souhaite répondre à la transformation numérique de la société. Pour une raison sociale très simple : tout le monde se retrouve impacté par le numérique. « Ce ne sont pas que les vieux qui se retrouvent démunis, mais les jeunes, les personnes précarisées. Ils savent parfois faire illusion sur les usages du numérique, mais ça continue à faire peur à tout le monde », souligne Virgine Manina. Avant d’ajouter : « C’est comme si on vivait tous dans un endroit avec une langue qu’on emploie partout et pourtant, on n’en connaît que quatre mots. Ça laisse plein de gens sur le carreau ». Dès lors, la CyberGrange utilise le numérique pour tenter de répondre aux nombreuses questions que l’on se pose : « Le numérique, c’est aussi comprendre comment ça peut devenir une réponse aux problématiques sociales et sociétales ».

Ainsi, à travers son pôle médiation, la CyberGrange se donne comme mission d’aider les habitants à mieux comprendre le numérique. Ils proposent de leur apprendre à utiliser l’informatique afin « qu’ils se créent une identité numérique, sécurisent leur mail, apprennent à faire des recherches » comme l’explique Mohamed Amara, coordinateur du pôle médiation numérique. Ils proposent également des formations sur des besoins plus spécifiques comme notamment des formations EXCEL, et des ateliers collectifs pour amener vers l’autonomie numérique : « Beaucoup de personnes sont dépendantes des autres, notamment pour imprimer, numériser des documents ». Pour les 9-13 ans, ils ont également un Code club les mercredis de 14 à 16h et les samedis 10h à 12h, où ils les initient au codage et à la robotique, pour comprendre comment fonctionne un jeu au quotidien et même créer un jeu à travers des lignes de codage par bloc.


« On veut apporter des changements concrets dans la vie des gens » : une mission économique, sociale et solidaire

Comme autre mission, la CyberGrange cherche également à « ouvrir des vraies portes vers des parcours d’excellence en maths, en code ou encore en design », comme le décrit Matthieu Turpin, chargé de mission. « On a un rôle immense qu’on essaye de rendre visible. C’est important qu’il y ait une diversité d’activité pour les habitantes et habitants du quartier, pour qu’ils puissent ensuite pour pouvoir faire des choix plus tard. Mais il faut surtout leur montrer qu’ils sont bons dedans ». Virginie Manina raconte même l’exemple d’un jeune, qui avait été embauché pour aider les familles avec le numérique lors du confinement. Alors qu’il avait été accepté en alternance, l’entreprise l’a lâché avec le Covid. La CyberGrange l’a embauché pour deux ans, et désormais, il rentre en licence. Cela résume la volonté du tiers-lieu : « En fait, on utilise un peu tous les prétextes pour mettre des gens à l’emploi ».

Dans cette optique, ils accompagnent également les entrepreneurs des quartiers prioritaires des politiques de la Ville au RSA vers la création de leur entreprise. Cette année, le dispositif accompagnera 30 personnes, contre 10 l’année dernière. Il permettra de comprendre comment fonctionnent les réseaux sociaux, avec également une partie design avec la création d’un logo et d’un site internet. Dans ses projets, la CyberGrange collabore avec d’autres partenaires : « On ne fait jamais seul. On essaye de faire en sorte que le projet réussisse pour que les gens puissent en vivre ». Comme l’explique Virginie Manina : « On veut apporter des changements concrets dans la vie des gens ».

Et cela peut également passer par leur redonner confiance en eux. En effet, en plus de former et d’accompagner à la recherche d’emploi, la CyberGrange permet aussi aux habitantes et habitants du Neuhof d’accéder au FabLab. Un lieu accessible à toutes et tous, qui permet d’apprendre à fabriquer des objets franchement stylés, mais également de s’y retrouver dans les annonces de recherche d’emploi. Ainsi, la CyberGrange propose des ateliers parents-enfants, mais aussi des formations, que vous pouvez retrouver ici, dont une porte sur la limitation de la surconsommation et sr la dimension participative des habitantes et habitants.


« Je pense que l’ESS est une façon d’envisager différemment tout projet économique »

Finalement, toutes les activités de la CyberGrange tirent dans le même sens : utiliser le numérique pour aider les habitantes et habitants du Neuhof, dans tous les domaines de leur vie. Ça représente leur vision de l’ESS, comme le résume Jérôme Tricomi, qui va reprendre les rênes du projet : « Je pense que l’ESS est une façon d’envisager différemment tout projet économique. Notre idée, c’est comment on fait vivre des gens tout en répondant aux enjeux économiques et sociaux, plus que la rentabilité ». Ainsi, ils ont par exemple mis à disposition gratuitement pour les habitants du Neuhof une plateforme de e-learning, avec de nombreuses ressources accessibles. On y retrouve des cours en ligne, des tutos pour réaliser ses démarches administratives… Pour les non-habitants, cet abonnement coûte 50 euros/an, ce qui permet de payer celui d’un habitant du Neuhof.

Néanmoins, la CyberGrange n’imagine pas cette vision de l’ESS, sans réflexion sur l’écologie. Comme l’explique Jérôme Tricomi : « Il faut que les problématiques écologiques infusent nos réflexions et nos idées, notamment sur la transition numérique et sociale ». Ainsi, ils comptent monter cet été un cycle d’événements en pied d’immeuble du type Repair Café, afin d’essayer de construire des choses plus durables. « On imagine une recyclerie de proximité, où tous les objets qui passeraient seraient réparés et ensuite remis dans le quartier. Avec des trucs beaux, qui font plaisir ».

Apprendre le numérique aux habitantes et habitants les moins en phase avec cet outil, accompagner des populations précaires vers le travail, permettre à des personnes de créer de beaux objets, de se révéler bon en code et de reprendre confiance et préparer l’avenir des modèles économiques de tout projet, voici les différentes missions de la CyberGrange. Le tiers-lieu utilise ainsi le numérique pour accompagner les habitantes et habitants du Neuhof, mais pas que, aux changements de la société, qui se construit de plus en plus avec le numérique. Le tout, dans une démarche écologique, économique et sociale. Mais surtout, solidaire.

*Soutenu mais non relu par la Ville et l’Eurométropole de Strasbourg

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