Le premier tour des élections présidentielles se tiendra ce dimanche 10 avril. Une élection qui, particulièrement cette année, peine à passionner. Les raisons sont nombreuses : l’absence de débat réunissant tous les candidat(e)s, une actualité nationale et internationale qui prend le pas sur l’événement et un désamour progressif de la politique, que l’on a pu remarquer aux municipales, puis aux régionales/départementales. Résultat : pour un des événements majeurs de notre vie de citoyens, l’abstention risque fortement de battre son record de 2002. Alors, on est allé discuter avec des Strasbourgeoises et des Strasbourgeois qui n’iront pas voter le 10 avril prochain, afin d’essayer de mieux comprendre les raisons de l’abstention.


Lors d’un sondage diffusé sur notre compte Instagram le 21 mars dernier, 82 % des personnes interrogées déclaraient aller voter le 10 avril prochain. Laissant ainsi 18 % de Strasbourgeoises et de Strasbourgeois abstentionnistes. Parmi ces derniers, les raisons qui les poussent à ne pas aller voter sont nombreuses et variées : « Marre de voter pour le moins pire », « C’est déjà joué d’avance, Macron ressortira », ou encore « Aucun choix intéressant ». On a donc décidé de creuser un peu plus la question pour comprendre les raisons d’une abstention qui pourrait battre des records au niveau national.

Un sondage de Pokaa sur les personnes qui n'iront pas voter le 10 avril
© Compte Instagram de Pokaa


« J’ai envie de montrer que le système électoral est mal fait. C’est mon moyen de me faire entendre. »

L’un des arguments qui est ressort beaucoup quand on aborde la question de l’abstention : la non-reconnaissance du vote blanc. C’est ce qui pousse Iga* à ne pas se déplacer le 10 avril. La jeune femme le dit simplement : « Je n’irais pas voter parce que le vote blanc n’est pas pris en compte ». Rappelons tout de même que, depuis la loi du 21 février 2014 visant à reconnaître le vote blanc aux élections, on compte les bulletins blancs séparément des votes nuls. Ceux-ci apparaissent désormais lors des résultats. Néanmoins, comme toujours, on ne les prend pas en compte dans le nombre des suffrages exprimés.

Par l’abstention, Iga a un autre objectif : « Je ne vote pas, pour que le « vote soit compté ». Bien que je n’ai pas choisi un candidat, j’ai envie de montrer que le système électoral est mal fait. C’est mon moyen de me faire entendre ». Un argument que reprend Gaspard* : « Une part à l’intérieur de moi pense que notre démocratie est à bout de souffle et sclérosée. Que les gens qui disent nous représenter n’en sont pas dignes. Qu’ils nous demandent des efforts, votent des lois qui ne les concernent pas et que rien ne changera… »



« Je ne crois pas que donner ma voix à l’un(e) de ces champion(e)s puisse changer quoi que ce soit »

Pour certain(e)s également : aucun(e) candidat(e) ne tient réellement ses promesses et aucun(e) n’est capable aujourd’hui de nous représenter. Iga nous explique : « La majorité des candidats ne suivent pas leur programme, ne se rendent pas compte de certaines réalités ». Pour Carlos*, même chanson : « Chacun des candidats, et ce depuis toujours, s’appuient sur des électeurs qui les choisissent pour des promesses qu’ils n’honoreront pas ». Gaspard va même encore plus loin dans son analyse : « Je ne veux pas voter pour me donner un maître. La démocratie, ce n’est pas voter pour des gens qui nous gouvernent. C’est un système où on peut prendre nos décisions de manière indépendante et sans se faire usurper notre pouvoir ».

Il en découle un refus de se sentir responsable des actes de la personne pour laquelle on vote. Pour Carlos : « Voter pour des politiciens qui ont du pouvoir sur nous, alors qu’ils ne sont même pas concernés, ni directement, ni indirectement, par leurs directives, ne me donne pas l’envie de voter et d’être responsable de leurs actions ». Pour Gaspard, la raison est plus prosaïque : « Je ne crois pas que donner ma voix à l’un(e) de ces champion(e)s puisse changer quoi que ce soit ». Il choisit alors un autre engagement : « Je décide d’être actif à travers mes choix de consommation, mon engagement dans des associations, mon mode de vie. Ma politique, mes engagements et ce en quoi je crois, je l’applique tous les jours. J’essaye de faire le bien à mon niveau, en diffusant – sans imposer – de belles valeurs autour de moi ».

© ML pour Pokaa


Les problèmes de la procuration

Pour Ashleigh*, voter c’est important. Elle explique : « Je crois aux petits gestes. Personnellement je ne peux pas me dire que ce n’est qu’un vote parmi des millions. C’est comme quand tu te fais chier à acheter en vrac et qu’on te dit que ça sert à rien à côté des tonnes de plastique que d’autres utilisent ». Pourtant, la jeune femme n’ira pas voter ce 10 avril, alors qu’elle croit fermement au vote. La raison ? Un problème de procuration. Elle développe : « Le week-end des élections c’est l’anniversaire de mon copain. Sans consulter le calendrier des élections évidemment on a décidé de rentrer pendant plusieurs jours en Bretagne. Je ne pourrai donc pas aller voter à Strasbourg où je suis inscrite ».

S’est ainsi imposé le problème de la procuration. Rappelons que depuis le 1er janvier 2022, le vote par procuration s’assouplit et répond à de nouvelles règles. En gros, un électeur peut désormais donner procuration à la personne de son choix, même si celle-ci ne va pas voter dans la même commune. Néanmoins, la personne désignée devra voter dans le bureau de vote de la personne absente. Une difficulté pour Ashleigh : « J’ai quelques copains proches à Strasbourg mais ils ont eux-mêmes dû faire une procuration. Ils ne peuvent donc pas se rendre dans notre bureau de vote pour voter ». Ainsi, elle ne pourra pas aller voter. Une situation qu’elle regrette : « Je suis vraiment embêtée par cette situation car voter c’est assez important pour moi ».

© ML pour Pokaa


« Il ne faut pas croire non plus que parce qu’on ne vote pas, on se trouve déconnecté de la société et de l’action politique« 

Enfin, à chaque élection, les abstentionnistes et la problématique de l’abstention reviennent dans le débat public. Pour les municipales, régionales ou départementales, l’abstention devient une façon pour l’opposition de déclarer le manque de légitimité dune majorité. Dans les élections présidentielles néanmoins, les pressions sociales sont exercées sur les abstentionnistes. Iga développe : « Au cours de l’année ou en dehors des présidentielles, tout le monde s’en fiche des abstentionnistes. Lorsqu’on approche des présidentielles, même si on veut se renseigner, débattre avec des gens politisés, ils ne nous écoutent pas, voire on ne devrait même pas se renseigner puisqu’on ne va pas voter ». Alors que, pour Gaspard, la logique devrait être contraire : « Il ne faut pas croire que parce qu’on vote, on est des citoyens responsables et engagés. Il ne faut pas croire non plus que parce qu’on ne vote pas, on se trouve déconnecté de la société et de l’action politique ».

Selon Ashleigh : « Chacun doit voter ou non en fonction de ses convictions, de ce qu’il a envie de revendiquer et de faire. Ça peut passer par l’abstentionnisme. Surtout si c’est un choix réfléchi et affirmé, plus qu’une preuve de non-intérêt pour la vie de communauté ». Pour Carlos, il faut savoir ainsi relativiser : « C’est normal d’avoir des critiques à l’égard de quelqu’un qui ne s’investit pas dans des décisions qui le concerne. Mais si on considère que ces gens ne croient plus en la politique, leur vote aurait été donné à un candidat par défaut ». Un argument que comprend Gaspard : « J’ai beaucoup de mal avec le vote « naïf » ou « hypocrite ». Pour donner sa voix, j’estime qu’il faut s’être renseigné en long, en large et en travers sur cette dernière et son programme ». Des arguments souvent évoqués lors des discussion sur le « vote utile », idée qui revient à chaque élection présidentielle.

Les élections présidentielles se rapprochent, dans un climat de désintérêt assez déroutant pour un événement de cette importance, qui ne manquera pas de créer de nombreuses discussions sur l’abstention et les abstentionnistes. Particulièrement dans l’entre-deux tours, en fonction des résultats. On pourra alors retenir les paroles de Gaspard : « C’est toujours intéressant de discuter, même si personne ne change d’avis, c’est pas le but. On peut ne pas être d’accord, disons que le but à partir de là, c’est d’essayer d’être le moins con possible ! »

*Les prénoms ont été changés

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