Avec plus de 500 000 auditeurices, le podcast Le Cœur sur la Table, imaginé par Victoire Tuaillon et réalisé à six mains (au moins), est devenu un livre. C’est pour présenter cet ouvrage qu’elle sera à la librairie du Quai des Brumes demain soir, jeudi 25 novembre, à 19h. Rencontre.



« C’est une idée que j’ai depuis longtemps : interroger ce qu’est l’amour et ce que le féminisme fait à nos façons d’aimer » explique-t-elle. La première saison de Le Cœur sur la table, dont est tiré le livre homonyme, se compose de douze épisodes à travers lesquels anonymes, experts et voix connues nous proposent de naviguer. La mission que s’est donnée Victoire Tuaillon est de répondre à la question suivante : comment fait-on pour avoir des relations riches, profondes et aimantes avec les autres ? « Parce que s’aimer est aussi l’une des façons de faire la révolution ».



Interroger l’amour

Pour la journaliste, autrice et militante féminisme, rassembler les témoignages et réaliser le podcast a pris plus d’un an. « C’est frappant de voir le nombre de gens qui viennent en librairie à notre rencontre, c’est un sujet qui passionne et qui intrigue » estime-t-elle. « Et ces rencontres sont très importantes pour nous. » Parmi les thèmes abordés : le célibat, le polyamour, la normalisation de comportements amoureux violents, le mythe de l’infirmière, les amis, l’indépendance ou la soumission par exemple. À partir de témoignages anonymes, récoltés lors de cercles de paroles bienveillants et libres, les préoccupations intimes ressortent et percutent par leur résonance en chacun de nous. « Un des objectifs était de comprendre comment un système oppressif blesse nos relations interindividuelles et ce qu’on peut mettre en place pour que ce soit moins invivable » résume-t-elle.

Dans une société capitaliste et patriarcale, repenser la norme des relations peut paraître trop long, trop compliqué… Et pourtant, le sujet revient et passionne. « Le combat sera long, la démarche perpétuelle, mais avoir des relations profondes et riches, c’est ce qui va nous permettre de transformer le monde et nous donner la force de continuer à lutter » considère Victoire Tuaillon. Le podcast Le Cœur sur la Table propose alors un diagnostic et non des solutions – il appelle à la réflexion. « C’était important pour moi de partager des histoires vécues et personnelles pour qu’on puisse s’identifier. La structure du podcast, c’est un quart de ma réflexion propre basée sur mes lectures, un quart de témoignages d’anonymes, un quart de résumés d’idées et de texte, et un quart d’interview d’experts » précise l’autrice.


Ouvrir un dialogue nécessaire

Pour choisir ses thèmes, Victoire Tuaillon est allée à la rencontre de vraies personnes, en organisant des cercles de paroles. Car si elle a l’idée de son sujet depuis longtemps, quoi de mieux que d’aller donner la parole à beaucoup d’humains pour voir, dans les faits, comment le plus grand nombre vit l’amour et ses relations interpersonnelles – ce qui se passe bien, ce qui questionne, ce qui désespère… À la recherche non pas d’une normalité, mais d’une pluralité de ressentis. « Je n’avais pas forcément de question précise » pointe l’autrice.

Pendant les cercles de paroles, « ce qui est étonnant c’est que systématiquement, quelqu’un pleure » se remémore Victoire Tuaillon. « Parce que c’est une expérience très puissante à faire ». Écouter sans juger et parler dans un cercle bienveillant de sujets qui nous touchent toutes et tous différemment mais intimement, semble avoir fonctionné : les témoignages récoltés relaient des histoires fortes. « On a parlé de ce qui mine les relations, mais aussi des mécanismes qu’on peut mettre en place, des trucs qu’on aurait aimé savoir plus tôt et qui aident » explique-t-elle. Et au fur et à mesure des discussions, des épisodes, et donc du livre, les solutions émergent.

Ouvrir le dialogue, c’est aussi s’assurer que ce dernier est accessible au plus grand nombre. « On porte un soin particulier au son, à la musique, la respiration et dans le livre, à la mise en page, aux illustrations… » explique la créatrice. 80% de l’auditoire de Binge Audio, qui produit le podcast, a moins de 35 ans. « Ce sont souvent des personnes qui se posent déjà des questions, mais on fait attention à éviter le jargon sans nier la complexité des idées, pour que ça soit accessible » poursuit Victoire Tuaillon. « Certaines auditeurices me disent qu’elles attendent les épisodes, les écoutent et en parlent entre elles après : c’est un support. On crée de la rencontre et de la discussion, et on est très contentes de ça ».

Victoire Tuaillon Portrait
© Flora Aussant, Binge Audio


De l’intime au politique

Dans l’un de ses épisodes, Victoire Tuaillon appelle au « développement personnel et collectif ». Parce qu’il ne s’agit pas d’interroger l’amour sans contexte, ni de penser à ses relations interpersonnelles dans un but d’amélioration individuelle uniquement. « Ce qu’on appelle le travail sur soi, être attentif à ses émotions et à celles des autres, à s’améliorer, ça peut être fait dans une volonté de bien collectif et pas juste pour soi » précise l’autrice. Car selon elle, « cette démarche est nécessaire pour vivre en paix avec les autres et c’est aussi la base de la politique ».

Et pour lier cet intime au politique, le livre fait appel à des chiffres, à des statistiques. « C’est tout ce qu’on a essayé de faire et ce à quoi s’emploient beaucoup de féministes, d’autrices et de militantes : faire des liens entre nos vies et nos souffrances pour voir que ce ne sont pas des problèmes individuels » explique la journaliste. « Ce sont les reflets, les ricochets, les conséquences des déséquilibres qui sont globaux et collectifs. »

Par exemple, chaque année, plus de 200 000 femmes sont victimes de violences physiques ou sexuelles commises par leurs conjoints ou leur ex. « Il y a un lien entre les blagues sexistes et les féminicides : ce lien c’est la misogynie, dans un système, dans une culture, donc collectivement. C’est important de montrer le lien et donc le continuum » explique Victoire Tuaillon. Si elle compare nos relations à des plantes dont il faut prendre soin, il est temps aussi de prendre soin du sol dans lequel ces plantes grandissent, estime-t-elle dans l’épilogue de la saison 1.

Mais surtout, elle rappelle : il faut se rendre compte que l’on n’est jamais seul : « En parler avec d’autres permet de voir qu’on est plusieurs à traverser la même situation, de dépasser l’idée que c’est notre faute, et de le relier à un ordre du monde qui est injuste » poursuit-elle. Comprendre et réfléchir, ensemble, à travers nos expériences concrètes, celles d’autres, et les éléments de savoir disséminé entre tout ça, c’est ce que propose Le Cœur sur la Table. Avec justesse et créativité, tant le podcast que le livre donnent des clés de compréhension de mécanismes romantiques, les mettent en perspective et les questionnent. « On vit dans une société violente et oppressive, très dure à beaucoup d’égards, mais il y a aussi des forces très positives » conclut Victoire Tuaillon.


Le Cœur sur la Table en version papier reprend les éléments du podcast et y ajoute des témoignages, parmi lesquels une centaine de courrier d’auditeurs et d’auditrices. Vous pouvez suivre le projet sur Instagram et sinon, rendez-vous demain soir, jeudi 25 novembre à 19h pour parler amour et relations, intime et politique, ensemble, au Quai des Brumes.

À la réalisation du podcast et du livre, Victoire Tuaillon est entre autres accompagnée par Solène Moulin (réalisation et musique) et Naomi Titti (production), respectivement à sa droite et à sa gauche sur la photo de couverture de l’article.


Rencontre avec Victoire Tuaillon

Jeudi 25 novembre, à 19h
Librairie Quai des Brumes
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