Les associations et collectifs strasbourgeois d’aide aux sans-abris sont unanimes : la pression n’a jamais été aussi forte. Elles constatent une augmentation de leur activité, dans les maraudes et sont même parfois obligées d’assurer de l’hébergement d’urgence grâce à des dons. Elles préviennent que si l’État ne crée pas des places d’hébergement d’urgence et un système d’accompagnement vers le logement, les conséquences seront graves.


Le Secours populaire, Abribus, Médecins du Monde, La Cimade, Strasbourg Action Solidarité… La mobilisation est impressionnante. 27 associations et collectifs de solidarité envers les sans-abris ont convoqué la presse le 17 novembre. Elles souhaitent alerter sur l’ampleur de leur mission ces derniers mois, et demandent à l’État de mettre en place des mesures concrètes et efficaces.

Camille Véga, directeur du Secours populaire, prend la parole : « Des tentes apparaissent partout dans Strasbourg. En juin, le service d’hébergement d’urgence recevait 1370 appels par semaine. En ce moment, on en est environ à 2900. Cela représente 600 personnes différentes, qui demandent plusieurs fois par semaine, un hébergement. Ces chiffres sont en constante augmentation. Seul 7% des personnes reçoivent une réponse positive. »

En 2020, les mêmes associations alertaient déjà sur leur crainte de voir un afflux de personnes à la rue. Malheureusement, leurs prédictions étaient vraies. © Thibault Vetter

Les maraudes n’ont jamais distribué autant de repas

Gabrielle, d’Abribus, ajoute : « Beaucoup sont découragés et n’appellent plus. Il faut aussi prendre ça en compte. » Selon elle, son association distribuait 200 repas par tournée en octobre 2020. En octobre 2021 les bénévoles en ont donné entre 400 et 450 à chaque fois. Toutes les associations de maraude déclarent n’avoir jamais distribué autant de repas.

Camille Véga, qui a assisté à une réunion avec des fonctionnaires de la Préfecture fin octobre, explique le phénomène : « On nous a clairement annoncé qu’il n’y aurait pas de plan hivernal. En théorie des places supplémentaires apparaissent en hiver. Là, il y aura juste le plan grand froid, donc des ouvertures de gymnase quand il fera -10 °C. Parallèlement, la précarité augmente depuis la pandémie de Covid-19. On voit arriver un nouveau public : des autoentrepreneurs, des étudiants, des retraités … Au Secours populaire, nous accompagnons alimentairement 6500 personnes dans le Bas-Rhin. C’est 1 500 de plus qu’il y a un an. Concrètement, les gens font des calculs tous les mois pour pouvoir nourrir leurs enfants. L’augmentation des prix de l’énergie empire la situation. Nous faisons de l’aide financière aussi. »

En octobre, Assddine, sans-abri désespéré, avait tenté de s’immoler par le feu. « En ce moment, lorsqu’une famille avec un papa demande l’hébergement d’urgence à Strasbourg, la réponse est non », expliquent les acteurs associatifs. Ils ne sont pas considérés comme « assez vulnérables ». © Thibault Vetter

Les réfugiés sont enfermés dans les démarches administratives et ne peuvent pas évoluer

Pour Frédéric Bauer, de la Fédération des acteurs de la solidarité du Grand Est, il est indispensable de penser la suite du parcours après la prise en charge dans l’hébergement d’urgence. « Un accompagnement doit être mis en place immédiatement. Sinon les personnes saturent les dispositifs, comme elles restent sans solutions », explique-t-il. Christine (prénom modifié), travailleuse sociale dans une associations strasbourgeoise, pointe du doigt la longueur des démarches administratives, qui « enferment de très nombreux réfugiés dans des situations où elles ne peuvent pas évoluer, comme elles n’ont pas de papiers« .

« Finalement, ce sont des associations de bénévoles qui sont donc obligées de gérer des situations très difficiles », dénonce-t-elle. Par exemple, Sabine, des Petites Roues, annonce que sa petite association a dépensé 9 200 euros depuis le 1er janvier 2021, pour loger des personnes vulnérables : « des femmes isolées, des familles avec des enfants en bas-âge, des personnes handicapées« , énumère-t-elle. L’argent provient de dons sur une cagnotte. « Mais qu’est-ce qui se passerait si on ne faisait pas ça ? », interroge Sabine.

Certains sans-abris, les hommes isolés en particulier, n’ont quasiment aucune chance d’obtenir un hébergement d’urgence. « Conscients de la situation, ils n’essayent même plus d’appeler le 115 (numéro pour l’hébergement d’urgence) », explique Gabrielle, d’Abribus.
© Thibault Vetter

« Les moyens, nous les avons. Le problème est politique. »

Gabrielle évoque le décès d’Éric dans la nuit du 14 au 15 novembre, à l’âge de 44 ans. Il dormait dans une tente près du stade Vauban. Hillary, de Médecins du Monde, explique que la santé se dégrade très vite dans la rue : « On constate souvent l’état de santé de personnes qui se détériore au fil des jours. Elles doivent rentrer dans des critères du vulnérabilité très restrictifs pour être hébergées : être à huit mois de grossesse, avoir un enfant de moins de un an … Nous sommes pour le logement inconditionnel. »

Camille Véga rappelle que « la loi oblige l’hébergement inconditionnel » de toute personne sans abri en situation de détresse médicale, psychique ou sociale. Pour les associations, sans une adaptation rapide de l’État, les conséquences seront désastreuses. Frédéric Bauer détaille : « Il faut créer des places d’hébergement en structure (foyers adaptés, ndlr), et pas en hôtel, où les conditions sont souvent insalubres et sans accompagnement social. Et surtout, il faut un système performant pour accompagner les bénéficiaires vers le logement. Si ce n’est pas en place, c’est pour des raisons uniquement politiques. Les moyens, nous les avons. L’État dépense 20 millions d’euros par an à Strasbourg pour loger des personnes dans des hôtels non adaptés. Cela nous coûte entre 40 et 50 euros la nuit. En structure, la nuit coûte entre 13 et 17 euros. Donc l’État gâche même de l’argent, puisqu’il ne l’optimise absolument pas. Ces choix ont des conséquences graves. »

Le Secours populaire, au vu de la forte demande, a ouvert une bagagerie inaugurée début novembre pour les personnes SDF puissent y laisser leurs affaires. © Thibault Vetter

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