À Strasbourg, beaucoup de personnes disent qu’elles ne payent plus leur loyer depuis plusieurs mois. Les associations caritatives voient leur public augmenter. Nous leur avons donné la parole, ainsi qu’à des mendiants et des sans-abris. Tous s’inquiètent d’une augmentation importante de la grande précarité, à cause du manque de travail.

Michel 62 ans, vit dehors depuis 15 ans. Assis à côté de l’entrée du Passage de la Pomme de Pin, place Kléber, il explique voir de plus en plus de nouvelles personnes dans la rue ces derniers mois : « Les gens galèrent. Il faut des ressources pour payer un loyer, mais comme il n’y a pas de travail, c’est compliqué. » Lui n’essaye même plus, « comme beaucoup d’autres », d’aller dans un hébergement d’urgence :

« Certains ont des problèmes avec la drogues ou des comportements inadaptés. Moi j’ai trois chats. Ils vivent avec moi, en périphérie. Là-bas, j’ai installé une tente. Quasiment aucun foyer n’accepte les personnes avec animaux. Mais moi, mes chats, c’est le seul bonheur que j’ai. Autant crever sans eux. Jamais je ne les laisserai. »

À côté de lui, Samira, aussi SDF, ajoute : « Il y a de plus en plus de gens à tous les services sociaux. Comment on va faire si ça continue comme ça ? »

Michel et Samira. (© Thibault Vetter)

Le placement à l’hôtel : onéreux et sans accompagnement social

Selon les observations de bénévoles de l’association Abribus et Guillaume Keller-Ruscher, qui travaille à la Maison d’accueil l’Ilôt, il y a moins de sans-abris en ce moment à Strasbourg, parce que beaucoup sont hébergés dans des hôtels depuis le début de la crise sanitaire. Dans le Bas-Rhin, d’après la préfecture, plus de 1 200 personnes ont été prises en charge de cette manière : « Au 15 mars, il y avait 1 646 personnes en hôtel. » Selon nos informations, il y en aurait environ 2 830 maintenant. Mais les acteurs associatifs interrogés, craignent que cela soit provisoire. Cette pratique interroge Camille Véga, directeur de la fédération du Bas-Rhin du Secours Populaire :

« Évidemment, c’est une bonne chose que ces personnes ne soient pas dehors. Mais les nuits à l’hôtel, financées par l’État, sont deux à trois fois plus chères que les nuits dans des structures adaptées, et c’est loin d’être l’idéal pour le public. Dans la majorité des cas, il n’y a pas de travailleurs sociaux, donc pas d’accompagnement administratif et alimentaire, contrairement à ce qui est mis en œuvre dans des foyers. Enfin, les places dans les hôtels ne sont pas pérennes. Qu’adviendra t-il de ces personnes au printemps ? Seront-elles remises dehors ? Tout semble flou et réfléchi à court terme. »

Interrogée par Pokaa au sujet de cette situation, la préfecture annonce qu’il n’est pas prévu de sorties sèches sans proposition de prise en charge adaptée :

« Les évaluation en cours des personnes à l’hôtel doivent justement permettre d’en savoir plus sur leur profil et d’envisager des perspectives de réorientation. »

« On ne les avait jamais vus, ils nous demandent de l’aide »

Selon Camille Véga, le dispositif d’urgence pensé pour la crise sanitaire doit absolument faire place à « une politique importante de prise en charge de la grande précarité, réfléchie de manière globale et à long terme. » D’après lui, les effets de la pandémie se font déjà sentir, et risquent de s’amplifier :

« Depuis mars et le début de la crise sanitaire, on observe une augmentation de plus de 40% de notre activité. C’est un nouveau public qui arrive. Des intérimaires, des travailleurs précaires, des nouveaux chômeurs, des étudiants, qu’on n’avait encore jamais vus, qui avaient les ressources avant, et qui ne les ont plus maintenant. Ils demandent des aides alimentaires ou des aides financières pour payer leurs charges. Beaucoup nous disent qu’ils n’ont plus payé le loyer depuis plusieurs mois. La crainte qu’on a, c’est qu’à la fin de la trêve hivernale, ils se retrouvent dehors. »

D’après des données de l’Urssaf, près de 20 000 emplois salariés ont disparu en Alsace depuis un an. Le travail intérimaire est à son niveau le plus bas depuis qu’il a commencé à être mesuré en 2000, et la région Grand-Est est l’une des plus touchées. « Mécaniquement, cela risque d’aboutir à une forte augmentation du nombre de personnes sans domicile », estime Camille Véga.

Financement sur 2 ans d’équipes-mobiles d’accompagnement des personnes menacées d’expulsion

Questionnée sur l’existence d’un dispositif de prévention des expulsions locatives, la préfecture indique :

« Pour ce qui est des locataires du parc privé, nous allons pérenniser une expérimentation mise en place en 2019 : ceux-ci pourront demander un bilan diagnostique de leur situation et un accompagnement personnalisé. Du côté des bailleurs sociaux, la préfecture leur demande de participer à la recherche de solutions de relogement des personnes en difficulté, en coordination avec les services d’action sociale du Conseil départemental et de l’Eurométropole.

Enfin, le Bas-Rhin vient d’être retenu parmi 26 autres départements pour bénéficier d’un  financement exceptionnel sur 2 ans d’équipes-mobiles de visites à domicile des personnes menacées d’expulsion, afin d’accompagner le mieux possible les conséquences économiques et sociales de la crise sanitaire. Dans un premier temps, en anticipation de la sortie de la trêve hivernale, le déploiement de ces équipes-mobiles permettra de prévenir un maximum de situations d’expulsion sans solution de relogement ou d’hébergement; sur le plus long terme, il s’agira d’accompagner un maximum de ménages le plus en amont possible des procédures dans une logique de prévention et de maintien, si possible, des ménages dans leur logement. »

Des bénévoles assurent les distributions alimentaires essentielles

Valérie Suzan, présidente de Strasbourg Action Solidarité, craint également la suite :

« Il y a trop peu de transparence sur ce qui va être entrepris. Ce flou est inquiétant vu l’urgence qui arrive. Par exemple, nous avons dû nous organiser pour fournir à manger aux personnes placées dans les hôtels. L’État nous a mandaté. Au départ, nous avions alerté sur le fait que certains n’avaient rien à manger. Il faut le rappeler, les associations comme la notre, qui assurent ces distributions alimentaires essentielles, tournent souvent grâce à du bénévolat. Les besoins risquent de fortement augmenter bientôt. Une politique sociale d’ampleur doit forcément être mise en place, sinon, cela risque de donner lieux à des situations encore plus dramatiques.« 

Maliga, d’origine polonaise, dort à côté du centre commercial des Halles. Il montre qu’une association lui a fourni de la nourriture. Elle est posée dans un sachet, sur une chaise à côté du canapé qu’il s’est installé. Lui aussi s’inquiète pour la suite, et reste sceptique sur les dispositifs qui seront mis en place :

« En ce moment, beaucoup de travailleurs sont oubliés par les mesures du gouvernement. Donc nous, les plus précaires, nous allons forcément être en grande difficulté. Souvent les annonces n’aboutissent pas sur de vrais changements concrets. »

Maliga. (© Thibault Vetter)

Les dispositifs seront-ils suffisants ?

À quelques centaines de mètres, Tina, originaire d’Europe de l’Est, mendie près de la cathédrale. Depuis mars, elle n’a pas d’autre solution pour payer le loyer :

« Je suis arrivée en France il y a 6 ans et depuis, je travaille dans des restaurants. Comme ils sont fermés, je n’ai plus de ressources. Avec mon mari et ma fille, nous avons, par le biais d’une association, un appartement avec un loyer très modéré, que je paye en faisant la manche. »

Elle avait été prédite : la crise sociale successive à la pandémie de Covid-19 commence à frapper. Des dispositifs d’action sociale se mettent en place. Seront-ils suffisants pour faire face à l’augmentation de la grande précarité sur le long terme ? Pour le moment, la question reste en suspens.

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