Ce deuxième confinement remet pas mal de monde au tapis et le monde du sport n’est pas le plus épargné par la crise. Si la situation du sport amateur est tout bonnement catastrophique, celle du sport professionnel n’est pas plus reluisante, de nombreux clubs professionnels étant menacés de déposer le bilan en 2021 si des solutions ne sont pas trouvées. C’est pourquoi on est allé donner la parole à quatre clubs sportifs professionnels de Strasbourg et des alentours, pour qu’ils puissent nous faire un état des lieux d’une situation qui, comme dans beaucoup de domaines de la vie, favorise les grands et met au pas les petits.

Un premier confinement qui a tout arrêté

Il y a tellement de renversements de situation dans cette année 2020 qu’on a l’impression d’enchaîner le Silver Star et l’Euro-Mir en boucle depuis huit mois. Pour les clubs de sports strasbourgeois comme le Basket Club de Gries Oberhoffen (BCGO), évoluant en Pro B – deuxième division française de basket, ndlr – les choses se sont rapidement enchaînées : « Nous on voulait absolument terminer la saison et ça n’a pas été possible. On a donc eu une saison complètement arrêtée, sans montée et sans descente. », me dévoile Romuald Roeckel, président du BCGO.  Une réalité qu’a connu également Philippe Dahan, vice-président de l’Étoile Noire, le club de hockey de Strasbourg évoluant en Division 1, la deuxième division nationale : « Ça s’est passé plutôt en dent de scie, à l’image de la société. Le premier confinement on était dans l’expectative sur la durée, sans vraiment très bien comprendre. »

© Franck KOBI Photos – Document remis

Dès lors, il a vite fallu prendre des mesures pour arriver à passer cette crise qui est venue d’un coup. Pour l’Étoile Noire, c’est passé par des mesures économiques : « On a pris les mesures qui nous semblaient bonnes économiquement. On a fait en sorte de prendre un PGE. On a mis en place tout ce qu’on pouvait pour s’en sortir. » La donne était la même pour le Strasbourg Eurométropole Handball (SEHB, anciennement ESSAHB), évoluant en Proligue, deuxième division française de handball : « On s’est arrêté entièrement lors du premier confinement, toute l’économie s’est arrêtée. Les gens étaient au chômage partiel. », me confie Cedric Bald, président du SEHB.

Une réalité compliquée à gérer, à la fois pour l’administration, mais aussi pour les joueurs, qui d’un coup n’ont plus eu le droit de faire leur métier. Romuald Roeckel confirme : « Ce n’était pas évident de gérer la frustration des joueurs, parce que tout le monde voulait jouer. On n’avait pas le droit au départ de s’entraîner, après on a eu le droit de faire des entraînements indivs en espérant reprendre le championnat. Mais ça ne s’est pas fait. Après, avec l’aide du gouvernement – le chômage partiel, ndlr – on a clôturé la saison à l’équilibre, ce qui était déjà pas mal. Comme les salaires au milieu du basket ne sont pas mirobolants, le chômage partiel a permis de s’en sortir. »

© Frédéric Boquenet – Document remis

Des ressources et de la motivation pour préparer la nouvelle saison

Après ce confinement, la vie a progressivement repris ses droits et le sport a suivi dans ses pas. Il a donc fallu remettre de l’huile dans la machine, même si pour le SEHB, ça n’avait jamais arrêté : « Malgré le premier confinement on a jamais arrêté de travailler au niveau de la direction. Il fallait terminer les travaux, les contrats, les renégocier. » Néanmoins, forcément, cette reprise a apporté son lot de questions, notamment du côté de l’Étoile Noire : « Là maintenant, après le confinement, qu’est-ce qu’on va faire ? Y a le moment de la renégociation des contrats, quelle équipe, avec quels moyens, quels budgets, comment on va jouer ? »

Chaque équipe a sa solution, mais les clubs interrogés ont eu le point commun de ne presque pas retoucher leurs effectifs durant cette intersaison plus que particulière. Romuald Roeckel du BCGO commence : « On a très vite pu travailler sur une nouvelle saison, de manière posée, à la fois sportivement et économiquement. On a pu constituer un budget à l’identique de celui de la saison précédente. Malgré les difficultés des autres clubs, nous on a pris la décision de faire pareil parce qu’on est l’avant-dernier budget de la division et ça nous paraissait improbable de devoir diminuer notre budget. C’est un beau challenge qui est devant nous que de réaliser ce budget. »

© BCGO – Document remis

Philippe Dahan explique de son côté que l’Étoile Noire a eu envie de faire confiance à ses jeunes : « Pour nous, la meilleure solution était de ne pas être « Covid-flippés » et de rester optimistes puisque personne ne savait rien. On a tout orienté vers notre équipe et nos jeunes. On a un centre de formation qui est important et l’Étoile Noire met en avant la progression des joueurs formés localement. Impossible de les laisser sur le carreau. » Une volonté de ne laisser personne sur le carreau, partagée par Cedric Bald et le SEHB :  « On avait pris une décision de garder tout l’effectif et de prendre un ou deux joueurs de plus, pour ne pas que des joueurs se retrouvent sans travail. Notre commercial a commencé à chercher des partenaires privés dès mai et on a gardé la communication sur notre club. »

Un côté communication essentiel en ces temps de réseaux sociaux omniprésents, de façon à chercher des partenaires privés, essentiels à la subsistance économique des clubs. Ceux du BCGO les ont soutenu, ce qui a permis au club de préparer plus sereinement le nouvel exercice : « On a la chance d’avoir des partenaires très proches du club et qui nous ont soutenus. On a eu presque aucune demande de remboursement de prestations, qui ont pu être reportées à la saison suivante. »

© JC Étoile Noire – Document remis

Un nouveau confinement qui amène un huis-clos

Les clubs ont donc résisté tant bien que mal au premier confinement. Les différentes saisons ont pu ainsi débuter dans la joie et dans la bonne humeur, avec évidemment des protocoles sanitaires renforcés et des jauges réduites. Ainsi qu’une nouvelle réalité version Covid, comme me le précise Stéphane Metzger du Team Strasbourg, que l’on vous présentait ici : « La vraie difficulté cette saison c’est se déplacer dans une France avec le Covid, où je sais pas si des restaurants ou des hôtels seront encore ouverts. On arrête autant d’anticiper les choses parce que les réalités de cette semaine ne sont pas celles de la semaine prochaine. »

Néanmoins, les clubs alsaciens s’étaient adaptés et étaient prêts à affronter la saison 2020-2021. Sauf que le confinement a rebattu toutes les cartes. Déjà, le sport professionnel a la dérogation pour continuer, changeant le paradigme du premier confinement. Une bonne nouvelle qui en cache une autre bien plus inquiétante : les matchs se dérouleront pour le moment à huis-clos, c’est-à-dire sans public. Pour les quatre clubs alsaciens contactés, c’est une nouvelle inquiétante. Cedric Bald précise le cas du SEHB : « Aujourd’hui, la LNH – Ligue nationale de handball, ndlr – a décidé de continuer les championnats à huis-clos. Les clubs ne peuvent pas avoir de chômage partiel pour les joueurs. Donc on a des pertes financières par rapport aux partenaires, à la buvette, à la billetterie… » De son côté, Philippe Dahan de l’Étoile Noire n’y va pas par quatre chemins : « Ce huis-clos, c’est une catastrophe. »

© Frédéric Boquenet – Document remis

Une nouvelle réalité économique…

Pourquoi exactement le huis-clos, même pendant une petite période de temps, serait-il catastrophique pour les clubs alsaciens contactés ? Parce que sont des clubs de sport en salle, avec un modèle économique particulier, qui dépend fortement des partenaires privés. Philippe Dahan précise le tout : « Le modèle économique du sport il est à deux faces : tu as les droits télés d’un côté et ceux qui n’en touchent pas de l’autre et qui sont donc dépendants du public, des partenaires qui achètent les places, organisent des soirées à thème dans les loges ou soutiennent individuellement nos joueurs. Ce qui est notre cas : on échange des prestations pour de la visibilité. Tout ça, pendant le huis-clos, c’est impossible. On ne peut absolument pas faire de chiffre d’affaires : nos locaux ne nous servent à rien. »

Tout revient finalement à l’économie. Une triste réalité que précise Stéphane Metzger pour le Team Strasbourg : « Ça sert à rien de mettre un speaker dans une salle vide. On a tout l’aspect événementiel autour de la venue. Le plus gros impact se retrouvera sur le partenaire, le huis-clos va avoir un impact majeur sur la visibilité. » Enfin, Romuald Roeckel en rajoute encore une couche : « Que ce soit un grand club comme la SIG ou un plus petit club comme nous ou le BCS – Basket Club de Souffelweyersheim, dans la même division que le BCGO, ndlr – on a le même problème. Le huis-clos on le tient un match, voire deux mais pas plus. 50/60/70% de nos revenus c’est de l’argent privé qui résulte de prestations que l’on réalise à chaque match. Avec les droits télés qui sont tombés à zéro, le calcul est vite fait : on peut pas payer toutes les charges pour faire les matchs sans avoir de rentrées d’argent de l’autre côté. Faut pas sortir d’une grande école pour comprendre. »

© Cyril Gife Photography – Document remis

…qui impacte le sportif

Même si le sport continue pendant le confinement, il existe un deuxième écueil : chaque Fédération dédiée à un sport décide de la tenue ou non d’un championnat, ce n’est pas l’État. Cela amène donc des disparités selon les sports. Pour le hockey, l’Étoile Noire est pour l’instant dans l’expectative, sa Fédération ayant suspendu les rencontres. Pour le handball professionnel, la saison continue, évidemment à huis-clos, même si en Proligue, concernant le SEHB, les deux prochaines journées ont été reportées pour ne pas trop impacter financièrement les clubs. Ce qui n’empêchera pas le club strasbourgeois de continuer à trouver des moyens de montrer le handball aux habitants de notre ville : « Entre s’arrêter et continuer à exister, on a préféré continuer. On va essayer de diffuser les matchs à huis-clos sur les réseaux sociaux, pour continuer à diffuser le handball. »

Le basket a lui vu sa fédération suspendre la quasi totalité de ses matchs professionnels, sauf pour certains clubs acceptant de recevoir à huis-clos, ou des matchs qui auraient été télévisés. Pour le BCGO, la Pro B ayant décidé de maintenir sa Leaders Cup – compétition de mi-saison rassemblant les meilleures équipes de la phase aller du championnat, ndlr – cela signifie une trêve temporaire, le club n’y étant pas qualifié. Finalement, seul le Team Strasbourg continue son championnat comme si de rien n’était.

Une Pro B pour le moment à l’arrêt. © Franck KOBI Photos – Document remis

Un futur qui inquiète

Dès lors, les clubs alsaciens professionnels sont évidemment inquiets pour le futur, comme le précise Cedric Bald pour le SEHB : « C’est compliqué aujourd’hui mais ça sera surtout compliqué plus tard si l’économie dégringole. » Un avenir d’autant plus inquiétant que tous les sports ne sont pas égaux, comme l’explique Philippe Dahan pour l’Étoile Noire : « Pour une raison que je comprends pas, l’État a décidé que tous les joueurs étaient les mêmes. Or, Neymar au PSG ou un joueur de hockey à Strasbourg, ce n’est pas la même situation. Le basket, le hand, le water-polo, le hockey… tous ces sports sont dépendants du partenariat privé. C’est à l’État d’agir et de nous aider. » Ce dernier a d’ailleurs mis sur la table un budget de 110 millions d’euros pour aider le sport professionnel.

© JC Étoile Noire – Document remis

Néanmoins, Romuald Boeckel, pour le BCGO, est sceptique par rapport à ce budget, comme il l’explique : « Les sports en salle sont les grands oubliés des dispositifs d’aide qui sont mis en place. Cette loi, ce budget qui va passer et indemniser la réduction de la jauge dans les manifestations sportives, qui seront les grands gagnants ? Là où y a beaucoup de monde, donc les stades ou les grands événements sportifs, comme le foot ou le rugby. Pas les sports de salle. » 

Philippe Dahan le répète : sportivement, le fait de continuer est une bonne idée. Mais il faut faire plus : « Sportivement, continuer, c’est ce qu’il y a de mieux mais sans aide c’est invivable. Les joueurs ont envie d’en découdre et de faire leur métier, mais ils n’ont pas envie de perdre leur travail. Et si l’entreprise peut pas suivre, ils seront sur le carreau et nous aussi. » Une sombre prévision d’avenir que partage Romuald Roeckel : « Si ça continue comme ça, au mois de janvier il y a beaucoup de clubs qui vont déposer le bilan. »

Les perspectives d’avenir ne sont pas des plus lumineuses pour les clubs professionnels alsaciens, tout particulièrement les sports en salle. Sous la tutelle d’un ministère des Sports complètement largué et absent et avec des Fédérations qui font ce qu’elles peuvent, les clubs essayent tant bien que mal de résister à cette crise qui met à mal leur modèle économique. Alors, même si ce n’est pas grand chose, on est de tout coeur avec eux et on a hâte de pouvoir les retrouver, même distanciés, même masqués, pour à nouveau soutenir nos clubs préférés.


Photo de couverture : © Frédéric Boquenet – Document remis

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