À nos bars, ces poésies urbaines que nous ne pouvons plus lire.

Au soir d’une scintillante presque dernière journée d’octobre, tandis que sur les pavés, les passants s’amusent dans l’insouciance d’une liberté maintenue pour encore quelques heures, et qu’à Strasbourg, les flâneurs s’abandonnent à diluer leurs dernières bières dans une mélancolie encore fraîche, Amélie Câlin, que l’on surnomme aussi la marraine des laissés-pour-compte ou la madone des mal-aimés, succombe à son extrême fatigue. Sous les fenêtres de la ville anesthésiée, accablés de chagrin, des milliers d’anonymes en deuil de liberté se pressent le long du cortège et lui témoignent en silence l’incommensurable douleur de se sentir désormais orphelins d’un laisser-aller spontané, du droit de se mouvoir sans attestation de circuler.  

Étrange histoire que celle de cette jeune femme dépossédée de son destin, si sensible au charme discret des petites choses de la vie et de sa ville. Amélie n’est pas une fille comme les autres. Elle a vu son poisson rouge disparaître sous ses yeux dans le Rhin, sa mère quitter la maison un soir de juin 2001, et son père reporter toute son affection sur un nain de jardin.

La vie d’Amélie est simple. Elle aime le bruit que fait une knack lorsqu’elle croque dedans, pleurer devant un film en noir et blanc, aspirer la mousse d’une IPA comme un Flamby, manger la confiture à la cuillère, jeter des miettes de pains aux pigeons estropiés et imaginer les gens en train de baiser.

Mais aujourd’hui, les temps sont durs pour les rêveurs cloîtrés.

Serveuse à la Krutenau dans un bar clandestin, tenu par une ancienne danseuse équestre qu’elle ne souhaite pas citer afin de préserver l’anonymat de ce lieu qui ne ressemble à aucun autre, Amélie s’attaque à la détresse humaine, à l’isolement, à la solitude en bravant le confinement à l’aide d’une bougie, de Nino, d’un sourire timide et de l’alcool stocké dans une réserve trop muette.

Chaque soir, vers 22 heures, le mal de vivre s’étiole dans l’atmosphère clandestine de ce bar canaille de fortune. C’est là que l’attend le regard lancinant de dizaines d’ombres trempées venues se côtoyer, se sentir, se toucher, se réchauffer, dans l’illégalité la plus totale. Des grenouilles excitées sautant d’un sous-bock à l’autre, fumant à l’intérieur et s’éclipsant au petit matin, suintant la vie, les chemises humides, rasant les murs afin d’éviter le stylo affûté d’agents costumés qui verbalisent pour le bien de l’humanité.

Ce soir, Nino est en retard. C’est lui qui ouvre discrètement la porte dissimulée de l’établissement habituellement. Il n’y a que deux explications possibles : poursuivis par les flics, il ne souhaite pas éveiller les soupçons en se rapprochant trop dangereusement de ce lieu dissimulé. Ou alors il est encore tombé sur Lucien, dont la moutarde monte au nez, parce qu’il se doute que quelque chose se trame la nuit dans son quartier et que lui aussi aimerait en être. Prendre des risques, revivre comme avant.

C’est vrai que Nino n’est peut-être pas un génie, mais Amélie l’aime bien, peut-être même qu’elle l’aime tout court, elle ne sait pas trop. Elle aime sa façon si délicate de rouler les « r » et de lui prendre la taille pour la faire valser au milieu des tables bondées, de se brûler le palais en goûtant son gratin de macaronis et de saisir délicatement une araignée perdue sur le rebord du lavabo comme un diamant échoué au milieu d’une éponge et d’une pile de vaisselle crasseuse.

Si Nino le pouvait, il l’épouserait cette araignée maudite, chétive et rampante. Parce qu’il aime les victimes, les gueules cabossées, les vilaines bêtes et la mauvaise herbe.

Nino considère chaque chose comme précieuse. Le rayon de soleil furtif sur une joue, une hésitation dans une phrase, un silence, une inspiration, une maladresse, le rire d’un gamin dans une poussette. Il se cogne à la vie sans se soucier des bleus que cela fera sur son squelette éprouvé, taillant les fossettes avec des mots au milieu de visages fatigués. Il arrache de grands morceaux de papier peint en hurlant en italien, aligne toutes ses chaussures et les cire avec soin, aime les costumes des patineurs artistiques sur TF1, faire briller le parquet avec des patins et pisser à côté de quelqu’un.

Aujourd’hui plus personne ne croit au miracle, et pourtant Amélie et Nino en sont un.

 Ils descendent les marches glissantes d’un escalier sombre et dans le plus grand des silences éclairent l’entrée de roucoulements.

« – Qu’est-ce que tu es belle Amélie quand tu essoufflée. Rouge comme un coquelicot, on dirait une fleur des champs.
Nan mais ça c’est mon asthme Nino. Rien que mon asthme. »

Petit à petit, le bistrot se remplit. Le bouche à oreille fait son travail. Ni trop peu, ni pas assez. Des gens ordinaires comme vous et moi dont les noms s’écrivent nulle part, pas même dans les journaux. Des fils sans royaume, des parents sans médaille, des amants sans gloire, à la recherche du temps perdu, au milieu d’une fanfare fleurie, du silence et du bruit en même temps, d’un orage involontaire.

« C’est drôle, la vie » pense Amélie.

Quand on est gosse, on rêve de devenir adulte pour pouvoir faire ce que l’on veut. Le temps n’en finit pas de traîner. Et puis un jour, on a 50 ans, le temps est passé trop vite et on est confinés comme l’enfance dans une boîte rouillée.

 C’est peut-être l’angoisse du temps qui passe qui l’a fait penser comme ça, à 2h01, à ce moment de la nuit où les Strasbourgeois(es) dorment collés les uns contre les autres, les pieds froids, où Lucie simule dans les bras de son mari, et où Christophe prie au pied de son lit.

C’est le moment que choisit Nino pour monter sur le comptoir et pour se lancer dans une tirade passionnée, un verre d’absinthe dans une main, L’Amour est un Chien de L’Enfer de Charles Bukowski dans l’autre :

«Ta vie est ta vie,
Ne te laisse pas abattre par une soumission moite.
Sois à l’affût,
Il y a des issues, il y a de la lumière quelque part, il y en a peut-être peu,
Mais elle brise les ténèbres,
Sois à l’affût,
Les dieux t’offriront des chances,
Reconnais-les,
Saisis-les,
Tu ne peux battre la mort,
Mais tu peux l’abattre dans la vie,
Et le plus souvent tu sauras le faire,
Le plus il y aura de lumière,
Ta vie, c’est ta vie.
Sache-le tant qu’il est temps
Tu es merveilleux
Les dieux attendent cette lumière en toi.»

Nous sommes prisonniers vivants et paumés alors, finalement, peut-être que rien ne vaut la plaisanterie que nous sommes.

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