« Tout peuple qui s’endort en liberté se réveillera en servitude. »

Alain

Il faut parfois un drame, encore un, pour prendre du recul sur son existence. Pour relativiser les tracas suscités par les cailloux pointus du quotidien qui se déposent discrètement dans les chaussures de nos vies et pour briser le silence radio qui dure depuis trop longtemps avec un proche qui nous manque viscéralement.

Vendredi 16 octobre, le professeur d’histoire Samuel Paty a été assassiné à Conflans-Sainte-Honorine, pour avoir montré en classe de 4ème les caricatures de Mahomet publiées par Charlie Hebdo. Un homme de 18 ans, qu’il ne connaissait pas, l’a décapité. Ce soir-là, abasourdi par cette  nouvelle surréaliste qui s’ajoute aux attentats de Strasbourg en 2018, à celui du Bataclan ou de l’Hypercasher à Paris en 2015, j’ai pris mon téléphone pour composer le numéro de celui à qui je n’avais plus parlé depuis presque neuf ans.

Mon grand-père décrocha assez rapidement, comme à son habitude. Je fus pris d’un picotement à la poitrine dès ses premiers mots. Je n’ai pas oublié sa voix rauque de fumeur de Gitane, même si elle semblait un peu plus éteinte que la dernière fois, à l’enterrement de ma grand-mère. S’ensuivit un court silence, où l’ange qui passa en 4G me tapa dans le dos pour me donner l’impulsion nécessaire à une introduction hésitante.

« Bonjour Papi. Comment vas-tu ? »

Il n’attendait pas ce coup de fil, mais ne semblait pas non plus l’appréhender. Pendant une demi-heure, nous avons parlé de tout et surtout de rien. De mon emploi, de ma situation sentimentale, de mon chat, de ses rhumatismes, et même de la météo. Une discussion courtoise entre deux étrangers de la même famille, trop pudiques pour se dire qu’ils se sont manqués et qu’ils s’aiment. J’étais déstabilisé, jusqu’à ce qu’entre deux banalités, il finisse par m’avouer la gorge serrée, qu’il était désolé et qu’il comprenait parfaitement pourquoi je m’étais éloigné.

La roulette usée de son briquet grinça puis il tira sur sa cigarette comme un vieux poisson malade à la recherche d’oxygène, retirant un brin de tabac collé à sa langue. Lui, maîtrise la science du silence pour mieux être écouté, pour faire ressortir les mots importants quand il le faut, pour happer son auditoire à un moment précis et précieux. Moi, je déteste ça. J’ai l’impression d’être une statue de marbre figée au sol, spectateur du talent des autres et incapable d’être à la hauteur, d’avoir des arguments fades, des flèches de dissuasion tièdes, de l’éloquence au rabais. Alors je parle et je comble le vide. Je disperse le malaise par des questions en faisant parler les autres, comme un journaliste interviewe les stars de sa vie.

« Tu en penses quoi, toi, de ce prof assassiné parce qu’il enseignait la liberté d’expression ? »

Le plus naturellement du monde, il m’a fait un exposé comme il le faisait déjà lorsque j’étais enfant sur la meilleure façon de planter des haricots, de faire du vélo sans les petites routes ou de construire une cabane entre les branches robustes du hêtre qui trône encore maintenant au milieu du jardin.

Il prit ce ton solennel et à la fois naturel qu’il employait lorsqu’il se lançait dans un discours passionné, juste avant l’ouverture des cadeaux de Noël par tous les enfants surexcités de la famille, squattant sous un sapin en plastique qui avait fait son temps depuis un moment déjà.

« La liberté est difficile à garder. On doit se battre pour cela. Pour toi c’est un acquis mais c’est loin d’être le cas.

N’oublions jamais les heures noires qui ont frappé notre pays et la Déclaration des droits de l’homme. C’est très important la Déclaration des droits de l’homme. À ton âge, ça peut paraître abstrait, mais c’est ce qui pose le principe de la liberté d’expression, en affirmant que nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi et que la libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme. Tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre à l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi.

Tu sais, c’est une étrange époque où des humains meurent pour un dessin et où le bon sens devrait prendre le dessus sur toutes les théories fumeuses qui tentent de nous disperser d’une notion simple mais pourtant essentielle : l’humanité. Ce sentiment de bienveillance, de compassion envers autrui.

Aujourd’hui, Facebook censure la Marianne aux seins nus de Delacroix alors qu’en quelques clics sur Google, il est possible de visionner des vidéos pédopornographiques en toute tranquillité depuis son canapé. La liberté de créer n’est pas moins sacrée que la liberté de penser. Aujourd’hui, être du même sexe et se tenir la main en pleine rue peut attiser la haine. La liberté d’aimer n’est pas moins sacrée que la liberté de penser. Aujourd’hui être une femme et s’habiller comme bon lui semble peut provoquer un déchaînement de violence d’un autre âge. Aujourd’hui, Paul Eluard ne se risquerait peut-être plus à écrire avec autant de certitudes son poème sur la liberté, au risque de finir poignarder, sa plume à la main, mais il est primordial qu’il continue d’être enseigné dans toutes les écoles du monde.

Sur mes cahiers d’écolier
Sur mon pupitre et les arbres
Sur le sable sur la neige
J’écris ton nom.
LIBERTÉ.

Il est nécessaire de se battre comme nous l’avons fait jadis face au nazisme, pour que ta génération puisse exprimer ses opinions et vivre dans un pays, certes qui n’est pas parfait, mais où des valeurs existent, et où avec de la volonté, il est possible de cohabiter malgré nos différences de point de vue et nos désaccords.

Les poings ne doivent pas remplacer les mots et les arguments. L’ignorance et la peur de l’autre sont bien plus meurtrières que les bombes.

Souviens-toi qu’il y a encore 70 ans, c’est-à-dire un grain de sable dans l’Histoire de l’humanité, nous étions prisonniers du fascisme. Une montée populaire muette et vicieuse au départ et une extermination massive à l’arrivée. À 17 ans, j’ai vu de mes propres yeux Strasbourg sous les bottes des SS. J’ai perdu des amis chers déportés dans des camps de la mort parce qu’ils étaient différents. Nous sommes tous différents, c’est ce qui fait notre richesse. Je sais ce que c’est que d’être privé de liberté, de quémander de l’humanité comme un chien quémande de la nourriture et de se demander comment la folie des hommes en est arrivée là.

Primo Levi disait que « dans la haine nazie, il n’y a rien de rationnel. Nous ne pouvons pas la comprendre ; mais nous pouvons et nous devons comprendre d’où elle est issue, et nous tenir sur nos gardes. Si la comprendre est impossible, la connaître est nécessaire, parce que ce qui est arrivé peut recommencer, les consciences peuvent à nouveau être déviées et obscurcies : les nôtres aussi. Les monstres existent, mais ils sont trop peu nombreux pour être vraiment dangereux ; ceux qui sont plus dangereux, ce sont les hommes ordinaires, les fonctionnaires prêts à croire et à obéir sans discuter. »

Il est temps de relire Anne Frank, Voltaire, Gibran Khalil Gibran ou Simone Veil afin de ne pas penser à toute la misère mais à la beauté qui reste.

J’espère de tout cœur que ta génération répondra à la liberté de provocation par la liberté d’objection et que l’instruction de nos écoles publiques permettra aux êtres déviés et obscurcis d’avoir les ressources nécessaires pour s’accorder le droit de dire tout haut qu’ils ne sont pas d’accord plutôt que de tuer . »

C’est une époque étrange où l’Homme meurt pour un dessin et sous les coups invisibles d’un virus sourd, muet et aveugle.

Nous ne penserons jamais tous de la même façon. Nous ne verrons qu’une partie de la vérité et sous des angles différents. Dans la tolérance mutuelle, parlons-nous, regardons-nous, écoutons-nous. NOUS SOMMES LIBRES. NOUS AVONS ENCORE LE CHOIX.

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