Le 3 octobre, des sans-papiers de Strasbourg partiront à pied vers Paris. D’autres marches convergeront des quatre coins de la France, dans le but d’arriver à l’Élysée le 17 octobre. Ils demandent la régularisation des personnes qui ont leur statut pour leur permettre de « vivre normalement. » Témoignage de Fadila, Ali et Bilel, membres du Collectif des Sans-Papiers d’Alsace.

« On en a marre d’être invisibilisés. Il n’y a presque jamais d’articles sur nos manifestations. Du coup, on s’est dit qu’il fallait aller plus loin pour marquer les esprits, » explique Fadila. Cette sans-papier d’origine Algérienne partira à pied, le 3 octobre, de Strasbourg vers Paris. Pour le moment, ils sont une trentaine à prévoir de prendre la route, « mais ça risque de grossir encore, » continue la demandeuse d’asile. L’action s’inscrit dans le contexte d’une mobilisation nationale. Des marches partiront d’autres villes de France comme Marseille, Toulouse, Lille ou encore Rennes, et convergeront toutes vers la capitale pour une grande manifestation à Paris qui aura lieu le 17 octobre. Elle aura pour but d’approcher le palais de l’Élysée, avec trois revendications principales : la régularisation des sans-papiers, la fermeture des centres de rétention administrative (CRA) et le logement décent pour tous.

Fadila
(© Thibault Vetter)

Soutenu par Mama Road et D’ailleurs nous sommes d’ici, le Collectif des Sans-Papiers d’Alsace, fondé pendant le confinement, est à l’origine de « La Marche du Grand-Est », qui passera au moins par Nancy et Metz avant d’aller vers Paris. Des personnes devraient rejoindre la manifestation en chemin. Bilel, l’un des 10 membres actifs, également d’origine Algérienne, est sans-papier comme Fadila : « En gros, ce terme désigne les personnes présentes sur le territoire français sans titre de séjour. » C’est notamment le cas d’énormément d’étrangers à qui on a refusé l’asile en France. Il n’existe pas d’estimation réelle de combien de personnes sont dans cette position. Un indicateur utilisé est le nombre de bénéficiaires de l’Aide médicale d’État (AME), destinée aux étrangers en situation irrégulière. En 2016, ils étaient un peu plus de 310 000 dans le pays. Mais tous les sans-papiers n’utilisent pas cette prestation sociale.

« Les sans-papiers ne peuvent prétendre à quasiment aucune aide. »

Selon les chiffres du Ministère de l’Intérieur et de la préfecture, ces dernières années, environ 65% des demandeurs ont une réponse négative. En France, en 2017, 40 575 personnes ont obtenu l’asile pour 110 945 demandes. À titre de comparaison, la même année, l’Allemagne a répondu positivement à 325 370 (soit 8 fois plus que la France) des 524 185 demandes qu’elle a eu. Ceux qui ont une réponse négative tentent en général des recours, démarches qui peuvent durer plusieurs années. Ils ne rentrent plus dans le cadre de la première demande d’asile et peuvent être considérés comme des sans-papiers.

Bilel raconte qu’il a commencé à organiser la marche vers Paris au début du mois de mai dernier : « La période du confinement a été très difficile pour les personnes à la rue. Pour les sans-papiers, qui ont encore moins d’aides, c’était l’enfer. Le collectif a été créé pour organiser une aide ciblée et pour porter nos revendications.« 

Bilel
(© Thibault Vetter)

Fadila rend compte de la réalité de la vie quand on n’a pas de papiers en France : « C’est mission impossible pour demander du travail et on ne peut prétendre à presque aucune aide. Donc on est condamnés en quelques sortes à survivre grâce aux colis alimentaires. Beaucoup dorment dans la rue. J’ai de la chance moi, un particulier me loge. Mais j’aimerais juste vivre normalement, pouvoir travailler. Je payerais des impôts, je pourrais apporter à la France. Là, je ne peux rien faire, alors comme beaucoup de personnes dans ma situation, je m’investis bénévolement dans des associations de solidarité.« 

« Je ne mérite rien de tout ça, je n’ai rien fait de mal. »

Fadila a demandé la nationalité française suite à un mariage avec un Français. Elle était cheffe d’entreprise en Algérie, et a décidé de tout lâcher pour venir en France et monter une autre entreprise avec son mari. Sauf que celui-ci est décédé avant qu’elle ne soit régularisée. Elle a reçu une OQTF (Obligation de quitter le territoire français), alors que son enfant, avec qui elle est venue, est scolarisé en France. Le tribunal de Nancy doit donner prochainement la réponse à son second recours. Fadila se sent « comme une criminelle alors qu’elle n’a rien fait de mal »:

« Je ne mérite pas ça. En théorie, je suis en droit de recevoir des papiers français, mais à cause d’une erreur de l’administration, je me retrouve dans une situation où je n’ai aucune ressource. J’avais déjà commencé à travailler dans une petite entreprise avec mon mari, mais sans papiers, je n’ai pas pu continuer. Et maintenant on m’expulse. C’est d’un cynisme… Et nous avons la menace des centres de rétention en plus, des prisons qui nous sont dédiées. Des personnes comme nous peuvent s’y retrouver simplement parce qu’elles sont sur le sol français alors qu’elles n’y sont pas autorisées. »

Certains, comme Ali, également membre du Collectif des Sans-Papiers d’Alsace, n’essayent même pas de demander l’asile, car ils savent que la réponse sera forcément négative. Lui vient du Sénégal. Ce pays est considéré comme « sûr » par la France. Ses chances d’avoir une réponse positive sont donc infimes :

« J’étais agent de maîtrise dans le bâtiment là-bas. Mais malgré ce travail, je n’arrivais pas à vivre correctement. Je n’en pouvais plus, j’ai donc décidé de partir. C’est normal pour un être humain d’aspirer à bien vivre, je ne demande pas d’aide, au contraire, mais juste qu’on me laisse la possibilité d’avoir une vie normale. »

« Si la France n’avait pas cette mainmise sur l’Afrique, on n’en serait pas là. »

Ali tente d’obtenir des papiers par un autre biais méconnu et compliqué : la régularisation par le travail. Le principe, c’est qu’une personne peut-être régularisée grâce à un employeur qui fait la démarche pour l’embaucher. En justifiant d’une activité professionnelle, un sans-papier peut être régularisé. Ali espère obtenir un contrat de travail avec une association. En attendant, il est bénévole chez Par Enchantement et Horizome, parce qu’il « ne supporte pas de ne rien faire. » Il anticipe « l’argument politique classique » rétorqué aux militants qui demandent la régularisation des sans-papiers : « Mais on ne peut pas accueillir toute la misère du monde. » Ce à quoi il répond :

« Si la France n’avait pas cette mainmise sur l’Afrique, qu’elle laissait les pays gérer leurs ressources, on n’en serait certainement pas là. Évidemment qu’on préférerait pouvoir vivre chez nous ! C’est aussi l’héritage des colonisations qui induit cette situation. Quand tu es un jeune français, tu as le droit d’aller partout. Si tu décide d’aller vivre dans un autre pays du monde, on t’accueille à bras ouvert dans la majorité des cas. Quand tu né en Afrique, on te traite comme un parasite. Il y a une vraie injustice et elle est tirée d’une idéologie raciste. »

Ali
(© Thibault Vetter)

Et Fadila enchaîne : « La France a lié son destin à celui de nombreux pays d’Afrique depuis longtemps. Mon grand-père est mort à Verdun par exemple. » Et Ali ajoute : « Moi aussi mon grand père s’est battu pour la France. Il a été très gravement blessé lors de la seconde guerre mondiale. Au pays, on est pleins à avoir des membres de nos familles morts pour la France. Dans l’armée française pendant la seconde guerre mondiale, il y avait une part considérable d’Algériens, de Marocains, de Guinéens, de Sénégalais, qui mourraient massivement parce qu’on les envoyait en premier. »

Zaï mo, ancien sans-papier régularisé en 2010, ajoute : « Au regard de l’histoire, l’occident est en grande partie responsable de la déstabilisation de nombreux pays, notamment en Afrique. Il faut aussi rappeler que la France est le troisième exportateur d’armes au monde en 2020, et qu’elle n’est pas franchement regardante sur ses acheteurs. L’un de ses plus gros clients est l’Arabie Saoudite. De toute façon, il n’y a pas le choix maintenant, il faut s’organiser pour trouver une vraie solution. C’est à ça que sert la politique, trouver des solutions à des problèmes sociétaux. Les pays européens doivent s’organiser et répondre à cette urgence humanitaire. On a affaire à des vies humaines. On peut tout à fait s’organiser et mettre en place une politique d’accueil, pour ne pas laisser mourir les gens.« 

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