Lorsque la sonnerie du Collège Lezay Marnesia retentit pour la dernière fois de l’année le six juillet, certains de mes copains jetèrent leurs cartables en l’air comme le font les étudiants des universités américaines pour dire symboliquement au revoir à leurs anciennes vies et s’ouvrir à un avenir prometteur. L’excitation était palpable. Dans le couloir, les cris fusaient malgré un surveillant qui faisait ce qu’il pouvait pour que l’annonce des vacances scolaires ne vire pas au drame via une chute mortelle dans l’escalier. Nous nous bousculions, nous nous chamaillions à coups de coudes affectueux et parfois de compas dans la cuisse. Des cahiers à spirales terminaient directement dans la poubelle pendant qu’un regroupement se créait naturellement devant l’établissement. S’ensuivaient des simulations de combats de boxe sur le parking, un paquet de farine vidé sur la tête d’un sixième qui n’avait rien demandé à personne ou encore des déclarations d’amour désespérées criées à celles à qui personne n’avait le cran de se confier durant l’année, mais dont tout le monde rêvait secrètement avant de se coucher.

C’est l’âge tendre des nouveautés et des émois, où la plus jolie fille de la classe me côtoie, moi, l’anonyme du dernier rang, celui qui regarde la cour, les yeux dans le vide, un terrain vague dans la tête après avoir maté Good Girls toute la nuit,  qui gribouille son nom sur un agenda compulsivement au lieu de mémoriser les verbes irréguliers anglais.

Dream-Dreamt-Dreamt-Rêver.

Le radiateur contemple mes fresques, artiste maudit aux stylos quatre couleurs qui ne maîtrise pas assez son cœur pour le faire parler, pour déballer son emballement maladroitement et tenter de faire comprendre à ma muse que sous mon torse aux poils naissants, de douces aiguilles viennent piquer mon palpitant alors que des papillons aux ailes disproportionnées volent dans mon ventre sans faire de pause. C’est comme si mes intestins étaient des fleurs maudites. Qui peut se douter que j’aimerais rester assis là à jamais, moi qui déteste l’école, à contempler la mèche de cheveux discrète qui caresse son cou interminable, à imaginer ce que ça doit faire de déposer mes lèvres gercées contre les siennes recouvertes de gloss.

La foule se dispersa petit à petit vers l’arrêt de tram Hohwart ou vers les immeubles avoisinants. Je traînais des pieds, ce qui abîma encore plus mes baskets déjà à l’agonie. Une enclume se posa sur mes épaules. Ce n’était pas mon sac, mais le poids de la nostalgie de plus en plus oppressant à force d’observer son ombre s’éloigner du bâtiment où les derniers professeurs riaient ensemble avant de disparaître eux aussi jusqu’à la prochaine rentrée.

Cette année encore, je ne partirai pas en vacances à la mer ou à l’étranger, mais chez mes cousins qui habitent l’immeuble d’en face. La faute au Covid et au montant du SMIC qui n’accorde pas à ma mère le luxe de nous emmener quelques jours loin de notre appartement exigu.  

Ici, la mer est un état d’esprit, une partie de football avec les copains, le sel des vagues sur des frites trop grillées recouvertes de mayonnaise et l’écume d’une flaque d’urine encore chaude s’évaporant sous un soleil brûlant. Les mouettes aux ailes ébènes croassent et le sable du City Stade s’engouffre entre les doigts de pieds de la même façon que celui des plages de la Méditérannée. Parfois, je tends l’oreille  ayant l’impression d’entendre le vendeur ambulant qui passe et repasse pour me proposer des glaces, des boissons fraîches ou de la pastèque, mais ce n’est que le père de Titi qui nous hydrate au tuyau d’arrosage en distribuant des Twix et des  fusées au citron chimique. Ces glaces viennent de Tchernobyl ou d’un pays où les agrumes sont fluorescents. Elles brûlent la gorge et nous pètent les dents. Entre deux jongles, nous passons l’après-midi à refaire le monde, à vanner Franck sur sa boule à zéro pleine de trous,  à lancer des paris sans queue ni tête comme celui qui boira le plus rapidement sa cannette et à nous imaginer plus tard, lorsque nos dents de lait auront depuis longtemps quittées les boites à bijoux de nos mères.

Les tags au mur sont bruts, sauvages, bouillonnants et traduisent parfois l’amertume de ceux qui se nomment eux-mêmes les « fantômes », assis sur le même muret sans prononcer le moindre mot, huit heures par jour, à guetter un miracle ou un kebab sauce Dallas. 

Nous sommes invisibles aux yeux du monde, mais pas aveugles, ni dénués d’imagination. Nous pouvons être qui nous voulons, princes ou fakirs, lions ou loups, nous débrouillant avec les moyens du bord pour faire d’une pelouse jonchée de crottes de chien, une plage de Copacabana ou un parcours de golf où les alligators roulent en BMW. Ici, il faut apprendre à prendre et à rendre les coups pour un « Ta mère la pute », à ne pas montrer sa vulnérabilité même si n’importe lequel d’entre nous à des failles pour laisser pénétrer la lumière, à rentrer discrètement sans faire claquer la porte, l’arcade explosée, du sang séché sur le front pour ne pas inquiéter ses parents ou se faire caresser l’autre arcade par la boucle tranchante de la ceinture affamée de son grand-frère.

« C’est la double peine » comme dit Paulo.

Ici, les épices et les couleurs se mélangent, les origines sont diverses et les singularités aussi. Nous avons des prénoms, des doutes, des peurs et beaucoup d’énergie. Ici, les talents sortent de leurs tanières autrement qu’en claquettes-chaussettes ou en scooter,  il faut juste pencher un peu la lumière pour voir briller des diamants taillées dans un morceau de bitume.

Ici, les gens ont un blaze, une histoire, un passé, parfois triste, improbable ou dont ils ne veulent plus parler. Nous ne sommes pas des clichés, des résumés, des morceaux, des extraits, des tâches, des diminutifs, mais des âmes avec des codes, un vocabulaire où les mots claquent, le verbe tacle et où le Bescherelle est aussi fade qu’une finale de Coupe de France.

Ici, les vannes te mettent en PLS, la BAC bade, les crevards finissent au chtar, les darons bédavent avec leurs fistons,  les trickards mouillent et les femmes ont des couilles.

Ici, c’est Neuhof – Meinau – Elsau – Murhof – Molkenbron – Laiterie
– Koenigshoffen Est – Hohberg – Hautepierre – Cronenbourg – Cité de l’Ill – Spach – Port du Rhin – Ampère, ces endroits dont tout le monde parle sans savoir, où les mythes effacent la réalité et que les économistes surnomment QPV.

Ici, c’est partout et nulle part, là où nous conjuguons la vie avec la grammaire des oubliés. Ici, c’est Strasbourg. Point barre.

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