Photo de couverture : Thomas Cytrynowicz et Simon Wohlfahrt


« Il y a peu de différence entre un homme et un autre, mais c’est cette différence qui est tout. » William James

Flocon de fragilité fondant dans un lit de camp géant. Il a peur que la lumière s’éteigne dans ce gymnase qui sent les pieds et les cheveux gras et que la couverture en acrylique qui le sépare du monde réel soit pulvérisée par les démons. Le bois du parquet grince entre les tribunes voyeuristes pendant que les murs trop bavards cherchent à faire douter les esprits intranquilles. Concerto désarticulé pour mioche terrorisé. Spleen d’un gamin qui n’est ami qu’avec la lune, qui elle ne déçoit jamais et se pointe chaque nuit sans jamais lui faire faux bond, peu importe la marque de ses vêtements ou la couleur de sa peau.

La lune est la mère de tous les enfants et encore plus de ceux qui n’ont plus de parents.

Monologue avec une mouche qui vient se poser sur le bout de son doigt pour chercher un peu de tendresse, un reste de chaleur. Les sacs de couchage pour mouche ne se vendent pas au rayon camping de Decathlon et puis comment ferait-elle pour tirer la fermeture éclair avec des poils de nez microscopiques en guise de mains ?

L’incompréhension mutuelle d’un insecte perdu et d’un petit garçon sparadrap qui n’a rien demandé, surtout pas à être là, dans cet endroit où l’on joue au basket lorsque le soleil transperce le plexiglas, en attendant un autre transit dans une famille qui accueille les anges aux sourires perdus prêts à s’envoler par la fenêtre dès que le vent soufflera. Comme une brindille gitane trimbalée au gré d’un souffle qui pue de la gueule, sous l’ordre de la silhouette imposante du tout-puissant, qui juge les enfants derrière une pile interminable de dossiers, de numéros et de tampons à l’encre noire.

Beat. Beat. Beat.

La tempe cogne et raisonne contre la cloche des sentiments. Où sont les autres ? Ceux qui tentèrent de surmonter la colère de Poséidon  dans des radeaux de fortune dirigés par des pirates aux montres en or et aux téléphones portables à mille euros. Méduses parmi les vivants, urticants nos responsables politiques qui préfèrent les voir disparaître dans les abysses des périphéries, là où personne ne peut les voir ni les entendre, dans des tentes Quechua de fortune, sur des cartons, entre un buisson et une autoroute.

Dream. Dream. Dream.

Ferme les yeux et déploie tes ailes. Là où tu rêves, personne n’ira te chercher. C’est un univers qui t’appartient. Le repaire de Martiens, de lutins, de cyclopes breakant sur le couvercle rouillé d’une boîte à musique désaccordée. Non, rien de rien. Non, tu n’es pas qu’un morceau de rien orphelin, ni un steak haché battant à la chamade  placé dans une demeure anonyme par une assistante sociale qui prend les choses trop à cœur et qui fait ce qu’elle peut pour concocter un semblant d’espoir avec des miettes  d’humanité. Trois ans d’étude pour apprendre à écouter la misère du monde pour un peu plus que le smic. Il faut avoir une putain de vocation ou être masochiste.

« Et si c’était mon enfant ? » se demande-t-elle. Si tu vois un homme battre son chien, inquiète-toi de ce qu’il peut faire aux siens.

Le jour se lève déjà. Dans le gymnase, tout s’agite. Il est temps de se déplacer vers un autre endroit que tu ne connais pas, là où personne n’a envie d’aller, dans ce terrain vague subventionné, avec une chambre déjà décorée,  les mains gelées par le passé. Takahata souffle des lucioles sur ton cœur gercé. Le plus abominable est de te voir avec ce regard inhabité, fantôme à qui l’on a coupé l’herbe sous le pied, victime de la folie des adultes, de leurs certitudes.

Pauvres fous.

Dessine-lui un foutu mouton Antoine. Un gros avec de la laine d’empathie qui fait briller de l’intérieur et qui file la chair de poule.

Baboum. Baboum. Baboum.

Ça fait peur jusqu’au fond de la gorge. Boule de frousse dans les guibolles. Réveille-toi gamin. Tu dois grandir plus vite que les autres maintenant, même si tu n’as que 6 ans et que ta mâchoire incertaine et tremblante se heurte à une tartine de beurre trop épaisse. Alice au pays des mythos n’a pas entendu sonner le réveil. Il faut t’y faire mais tout n’est pas perdu. Le lapin blanc de la fraternité sort d’une gueule de bois existentielle mais tend toujours l’oreille pour écouter ton odyssée. L’heure de l’inconnu est arrivée.

Encore.

Le conte de fées est une invention barbare pour hypnotiser les enfants et les faire sauter de la falaise de l’innocence. En bas, il n’y a rien ou pas grand-chose. Un passeur, un trottoir ou faire la manche, une association humanitaire, des bénévoles généreux. Un foyer avec une mère de substitution qui fait ce qu’elle peut avec des miettes d’amour. Le pain frais coûte trop cher, le temps du pain perdu est arrivé. Un mélange de reste pour créer quelque chose de nouveau et toi tu seras ce renouveau métissé.

Tes dents de lait tombent subitement sous le poids des responsabilités. Tu n’étais qu’un gosse suçant des Carambars acidulés, le long d’un fleuve étoilé où ton père pêchait. Les mots de ta nouvelle daronne traversent ton esprit et s’écrasent sur la table de la cuisine pendant que Mr. Skeleton joue du xylophone sur tes souvenirs avec le manche d’une poêle à rire.

« Bienvenue chez toi. »

Tu as mangé trop de soupe d’aridité, un potage amer qui fait grandir les nouveau-nés plus vite que leurs parents désabusés. Si tu pouvais exploser la gueule de ta tirelire en porcelaine, tu mettrais toute tes économies dans l’achat d’un haricot magique pour traverser les continents et rejoindre ta grand-mère Aadhira avant qu’elle ne monte là-haut, rejoindre ceux qui tapissent le fond des océans. Tu es puni sans avoir commis de bêtises, placé au coin de ceux qui n’ont rien fait juste parce tu voulais rester encore peu naïf et soulager ce ventre vide qui ordonnait à ton cerveau de fuir les bombes et de courir sans jamais te retourner.

Forest Gump clandestin. La vie d’un migrant, c’est comme une boite de chocolats périmés, on ne sait jamais sur quel passeur on va tomber.

Minuscule grain de groseille dans une mélasse familiale, tu lisais La belle au bois dormant, la tête posée sur les jambes croisées de ta mère, qui fière, ne montrait pas sa tristesse, mais tu sentais bien le goutte à goutte iodé de ses larmes sur ton crâne brûlant  et le poids de mots que tu ne comprenais que par le son dépité de sa voix.

Tu es un migrant maintenant. Un être humain qui va d’un point A vers un point B, en bravant des frontières imaginaires économiques afin de ne pas mourir de faim, de soif  et de ne pas finir désintégré sous une bombe dirigée depuis une base militaire située à une centaine de kilomètres de là. C’est l’histoire d’un inconnu qui tue un inconnu parce qu’un autre inconnu lui a demandé de le faire.

Celui qui appuie sur le bouton, t’a t’il déjà regardé dans les yeux? A t’il entendu le son de ta voix, ton rire et connaît-il ton prénom? 

Tu n’as plus personne ici. Plus d’histoire. C’est ce qu’ils essaient de te faire croire sur l’embarcation de la honte, pour que tu ne racontes rien à personne, au risque de finir dans un filet de pêche, le corps gonflé, rongé par des murènes argentées. Certains t’accuseront de tous les mots parce que ta langue n’est pas la leur, parce que la différence fait peur et rend les hommes mauvais comme une nuit à cuver un vin frelaté.

Tu n’es pas d’ici, c’est vrai. Tu es de partout maintenant. Tu es un oiseau dans la tempête à qui nous tendons une main. Tu es Strasbourgeois.


Mr Zag

Mr Zag a une voisine, un chat, des collègues, un job, il aime Lynch, Radiohead et Winshluss. Mr Zag a un Pinocchio tatoué sur le bras, quelques gribouilles en islandais, il ouvre les yeux et décrit le monde avec une vision bien à lui.

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