Il y a quelque temps, on vous faisait visiter la fameuse cave des hospices de Strasbourg. Mais c’est bien beau d’admirer des tonneaux et de goûter des vins sans en connaître un peu l’histoire. Car si l’Alsace est célèbre de longue date pour sa bière (Kronenbourg, Meteor, Licorne, Fischer..) et ses eaux (Wattwiller, Carola, Lisbeth…), comment ne pas reconnaître qu’elle est aussi une terre de vins ? Qui n’a jamais entendu parler de Gewurztraminer, de Riesling, de Pinot gris ou de Muscat ? Qui n’a jamais emprunté ne serait-ce qu’un bout de la si célèbre Route des Vins d’Alsace ? Alors par Bacchus et par Saint-Urbain, saint patron des viticulteurs, sortez vos verres à pied et affûtez-vous le palet, on vous emmène à la source !

L’Alsace : une région parfaite pour accueillir la culture de la vigne (et bien sûr la culture de la cuite qui va avec)

Commençons par le commencement : la vigne est une plante très ancienne en Europe. Mais ce n’est réellement qu’à l’époque romaine qu’elle fut domestiquée et cultivée. Faut dire qu’ils en raffolaient et avaient l’amphore facile à l’époque (en même temps l’eau était rarement saine, il était donc plus dangereux de boire de l’eau que du vin – si ça c’est pas une bonne excuse !). L’Alsace ne fait pas exception. C’est suite à l’invasion romaine au Ier siècle av. J.-C. et à l’implantation durable des Romains dans les siècles suivants qu’est véritablement née la viticulture dans la région – et plus précisément sur le piémont vosgien, qu’on appelle aussi collines sous vosgiennes.

source: Tristan Vuano pour www.route-des-vins-alsace.com

Il faut dire que le microclimat de la région s’y prête bien, ainsi que la nature géologique des sols, qui sont plutôt chauds du fait de leur exposition et naturellement drainés grâce à la pente. En outre, les montagnes vosgiennes le protègent du vent et de la pluie. Pour autant ces conditions ne suffisent pas à faire d’une région une terre viticole. Il faut aussi de la main-d’œuvre et un savoir-faire pour cultiver une plante sauvage à la base. Bingo ! l’Alsace a toujours été une région peuplée et au carrefour des idées en Europe. Et puis pour que la région puisse faire commerce de son vin et prospérer, il lui faut un bon réseau de routes. De ce côté, on a ce qu’il faut aussi avec l’Ill et surtout le Rhin comme axes d’exportations vers le reste du continent.

Carte de distribution des vignes en Alsace. (source: Wikipedia)

L’Alsace et le vin : un destin lié par le sang (de la vigne)

détail du Psautier de la reine Marie (vers 1320-1330)

La période entre l’Antiquité romaine et le Moyen Âge est un peu floue en ce qui concerne la culture de la vigne. Il faut dire, primo, que les sources étaient très rares à cette époque, et, secundo, que ce fut un temps assez troublé politiquement, notamment au Ve siècle lorsque déferlèrent les Germains – ce sont les fameuses « invasions barbares ». On sait que la culture et le commerce de la vigne étaient en tout cas toujours bien présents à l’époque mérovingienne (Ve-VIIIe siècles) mais c’est surtout sous l’époque suivante, la carolingienne, qu’on a commencé à se voir tisser un réseau de vigne sur tout le territoire. C’est bien simple, les vignes appartiennent alors à deux catégories de propriétaires : les moines et les seigneurs. Parmi ces derniers, les plus puissants en Alsace, étaient les princes-évêques de Strasbourg. Ils s’octroient la plus grande part du gâteau et deviennent les plus gros propriétaires de vignes en Alsace. Aujourd’hui encore, le lien entre Strasbourg et les vignobles de la Couronne d’Or (autour de Marlenheim) reste fort. Les monastères ne sont pas en reste et possèdent des vignes à droite à gauche dans toute la région. Cela leur permet bien sûr d’avoir toujours sous le coude (pour le lever ensuite) du bon vin de messe mais aussi de la monnaie sonnante et trébuchante grâce à son commerce.

Durant tout le Moyen Âge, malgré les troubles politiques (guerres), religieux (guerres aussi), sanitaires (ouh la belle peste noire) et même climatiques, l’expansion du vignoble fut croissante. Symbole fort d’un commerce de plus en plus important et lucratif, la ville de Strasbourg se servit des retombées économiques pour bâtir sa magnifique cathédrale. Elle se dota aussi en 1358 de sa fameuse douane encore visible aujourd’hui au bord de l’Ill, laquelle était pourvue de deux grues qui permettaient notamment le transbordement des tonneaux de vin. Dans le même temps, les bateliers strasbourgeois se firent les champions du Rhin qu’ils sillonnaient jusqu’à son embouchure et les premiers ponts (d’abord en bois) sur le Rhin apparurent, permettant de développer aussi le commerce routier vers le reste du Saint-Empire. C’est aussi à cette époque que se développa le plus important marché aux vins de Strasbourg dont on a gardé le souvenir grâce à la rue du Vieux-Marché-aux-Vins. Petit à petit, les bourgeois, et non plus seulement les clercs et les seigneurs, s’enrichissent également grâce à ce commerce… juteux.

La douane et ses deux grues, gravure de Wenceslas Hollar, 1639 (source: rue89strasbourg.com)

Le vin devient alors LA boisson phare. Avec le temps, elle n’est plus réservée uniquement aux grandes tables de ce monde mais s’offre à toutes les bourses et tous les gosiers de n’importe quelle auberge. Tout ce vin qui coule à foison oblige les autorités à prendre les premières mesures de réglementation, tant sur la fabrication que sur le commerce ou la distribution. Bien sûr le vin n’était déjà à cette époque pas uniforme. En termes de qualité, la piquette que consommait l’habitant lambda n’était pas comparable aux grands crus dont on faisait commerce partout en Europe. Quant au goût, il semblerait qu’il fut assez différent de celui dont on a l’habitude aujourd’hui. Les vins de liqueur ou aromatisés remportaient apparemment un grand succès.

Vers un âge d’or(gie) et une guerre (v)ignoble

pavage de la rue des Tonneliers à Strasbourg

L’âge d’or de la vigne en Alsace survient au XVIe siècle, dans sa première partie principalement. Comme souvent, cela est dû à une bonne conjoncture climatique qui entraîna de bonnes récoltes. La culture du vin croit parallèlement au commerce, tout en l’alimentant. Les foires dans l’Empire sont florissantes. Les villages prospèrent et s’embellissent en se parant de magnifiques demeures encore parfois visibles aujourd’hui. À Strasbourg, les métiers de gourmet, les échoppes de marchand de vins ou de tonnelier se multiplient, comme en témoigne encore la rue des Tonneliers.

Tout âge d’or a sa fin et le XVIIe siècle est un siècle plus troublé pour l’Alsace. Sans parler d’un climat qui n’est pas top top, c’est surtout la guerre qui va bouleverser la région. Débutée en 1618, la guerre de Trente Ans s’en va et s’en vient. Des troupes en armes ; un coup des Impériaux, un coup des Espagnols, un coup des Suédois, un coup des Français, sillonnèrent la région. Dés lors, il devint plus difficile de trouver de la main-d’œuvre et surtout d’exporter loin. Plus encore, les réquisitions pour abreuver les soldats et les pillages compliquèrent le travail des vignerons.

Les traités de Westphalie en 1648 qui mettent fin à la guerre, permettent aussi l’annexion progressive de l’Alsace par la France. Un point de bascule intéressant se crée alors. Bien sûr la paix permit à la culture de la vigne de reprendre de plus belle, notamment dans la plaine aux dépens des forêts, des pâturages et des terres labourables. Mais c’est surtout un changement géographique et donc mental qui s’opéra. Alors que le vin d’Alsace était le vin le plus au sud du Saint-Empire, il devint d’un coup le vin le plus au nord du royaume de France ! Et la perception qu’en ont désormais les Français n’est plus du tout la même que pouvaient en avoir les amateurs et commerçants de l’Empire ou des Pays-Bas. Le bon côté de la chose, c’est qu’est née à ce moment-là la vocation touristique de l’Alsace grâce à son statut de nouveau territoire, frontalier qui plus est.

Au XVIIIe siècle, la croissance continue bon gré mal gré. Si ce siècle est celui des Lumières, ce n’est pas pour rien. La science et la technique sont mises à l’honneur et la culture de la vigne en profite. On réfléchit sur les moyens d’améliorer le vignoble. Certains vins gagnent en qualité et les premiers crus commencent à être renommés : Turckheim, Saint-Hippolyte, etc. Mais c’est surtout le vin de paille qui met alors des paillettes dans le palet!

Vers une démocratisation de la cuite… et la gueule de bois qui s’ensuivit

Si le vin était déjà LA boisson par excellence dans la population, la Révolution de 1789 va faire vaciller tout son système de production et de commerce. Jusqu’alors, les ordres privilégiés (noblesse et clergé) avaient seuls des caves bien garnies. Désormais, la production n’était plus réservée à quelques-uns et le commerce aussi se libéra. On pourrait presque parler de démocratisation de la cuite.

Le vignoble quant à lui continua son expansion, un peu sur les coteaux montagneux mais surtout dans la plaine, qui présenta désormais la plus grande superficie de vignoble. Ce n’est pas sans poser la question de l’écoulement de toute cette production, surtout au moment où des difficultés commerciales vont survenir, plus ou moins à la fin de la Restauration (1815-1848). En effet, à cette époque, la liberté de commerce commença à se restreindre et les taxes explosèrent. Taxes et exportation sont deux mots qui n’ont jamais dansé le slow ensemble, et c’est toujours pas le cas (suivez mon regard… vin français, outre-Atlantique, Trump, taxes sur les GAFA, représailles et tutti quanti).

Avec le Second Empire, la situation reste préoccupante. Provocation ultime : les gens commencent à boire de plus en plus de bière ! Alors on essaie de faire de la pub, de faire du vin d’Alsace un vin à la mode. Bon, comme y avait pas Instagram à l’époque, on se faisait une petite expo universelle, comme celle de Londres en 1862. D’ailleurs, le problème ne résidait pas tant dans la qualité du vin car les vignerons ont su s’adapter à l’évolution technique de ce XIXe siècle. Même s’il serait abusif de parler de révolution industrielle en ce qui concerne la viticulture, on peut remarquer que des progrès ont été faits en termes de conservation du vin, de connaissance des cépages ou de culture de la vigne. D’ailleurs sur ce point, une des grandes modifications en Alsace fut le passage du système de chambrettes, ces espèces de planchers ajourés qui surélevaient la vigne à un mètre de hauteur mais qui étaient très coûteux en bois, à celui de l’échalas puis du palissage en fil de fer.

source: dumoulin pour le CIVA (www.vinsalsace.com)

En 1871, après la défaite française, l’Alsace devint Reichsland, terre de l’Empire allemand. Et hop : de vignoble le plus septentrional de France, on redevint le vignoble le plus méridional d’Allemagne. Cela pouvait nourrir des espoirs, d’autant plus que ne se posait plus le problème de l’exportation outre-Rhin. Pourtant, cette période jusqu’en 1918 ne fut pas très bonne. Ce fut notamment dans cette fin de XIXe siècle qu’apparurent véritablement les maladies ravageuses telles que le mildiou ou le phylloxéra. On dit aussi que pour rattraper le coup, certains viticulteurs falsifiaient leur vin en ajoutant de l’eau sucrée. Pas cool Raoul. Contre tous ces problèmes, les viticulteurs décidèrent en 1912 de s’unir dans une Association des viticulteurs d’Alsace (AVA), une association qui existe toujours et dont le siège se trouve à Colmar, avenue de la Foire aux Vins – ça ne s’invente pas ! Une foire devenue d’ailleurs incontournable dans la région – plus pour ses vins que pour Claudio Capéo ou Jean-Baptiste Guegan, on est d’accord (bon j’avoue je suis de mauvaise foi en 2020, il y aura aussi Deep Purple).

Le vignoble alsacien est alors dans un triste état et cela ne va pas s’améliorer dans l’entre-deux-guerres. Un coup maladies, un coup intempéries, parfois les deux en même temps. Un chiffre montre l’ampleur des dégâts : de 30 000 hectares au milieu du XIXe siècle, la superficie du vignoble est passée à 9 500 un siècle plus tard.

En outre, avec son retour dans le giron français, le vignoble alsacien, qui avait été le plus grand d’Allemagne pendant presque cinquante ans, redevient le plus petit de France. Les Français qui d’ailleurs, c’est bien connu, préféraient le vin rouge. Il a donc fallu les amadouer !

Vers une renommée internationale : le vin a vaincu

Commença alors à se poser une question, celle qui va être centrale pour l’avenir du vin alsacien. Le constat est simple, malgré ses difficultés, le vin d’Alsace jouit encore d’une bonne renommée. Ne faut-il pas dès lors lutter contre le rendement à tous crins qui risquerait de le dénaturer pour enfin mettre en valeur sa qualité ? Dans cette optique, et pour protéger cette identité, est débattue dès 1945 l’idée d’une Appellation d’Origine Contrôlée (la fameuse AOC) qui aboutira en 1962, suivie de près par la création d’un Conseil Interprofessionnel des Vins d’Alsace (CIVA) en 1963, situé lui aussi avenue de la Foire aux Vins à Colmar.

De plus, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, quelques améliorations techniques (comme par exemple le développement du commerce en bouteilles notamment de la fameuse flûte, modèle unique des bouteilles alsaciennes) ainsi qu’une conjoncture très favorable firent que les bonnes années s’enchaînèrent : ce fut véritablement le début du nouvel apogée du vin alsacien. Les exportations reprennent au taquet et le vin blanc d’Alsace devient petit à petit l’un des vins blancs les plus reconnus du monde.

L’AOC fera même des petits : l’Appellation Alsace Grand Cru en 1975 (qui regroupe cinquante et un lieux-dits), puis l’année suivante l’Appellation Crémant d’Alsace. D’ailleurs, ce « nouveau » vin mousseux ne cessera de monter en puissance, seulement devancé en France par le Champagne. À noter aussi les mentions « vendanges tardives » et « sélections de grains nobles » (et sa fameuse pourriture noble, oui oui la pourriture peut être noble) qui ne sont accordées qu’avec des critères parmi les plus exigeants qui soient.

On l’aura donc compris : un bon vignoble, c’est avant tout un terroir, c’est-à-dire un sol, un climat, un savoir-faire. Aujourd’hui, l’Alsace compte environ 15 500 hectares de vignes. La majorité étant constituée des cépages suivants : gewurztraminer, riesling, sylvaner et pinot blanc. On l’a vu, sa spécificité réside avant tout dans cette culture à flanc de montagne (entre 200 et 400m d’altitude) qui l’a définitivement emporté sur la culture de plaine. Ce début de XXIe siècle est certainement en train d’amener les viticulteurs à un autre tournant : celui d’un vin plus écologique, biologique, etc. Ce qui est sûr, c’est que le vignoble est aujourd’hui une industrie puissante, source de richesse pour la région et vecteur touristique, grâce notamment à la Route des Vins (que je conseille de faire à vélo histoire de bien évacuer le trop-plein de liquide de chaque halte/dégustation) et les nombreux sentiers viticoles. Et puis le vignoble, c’est surtout une esthétique du paysage. Louis XIV ne se serait-il pas exclamé en arrivant au sommet du col de Saverne, en voyant l’Alsace pour la première fois : « Ah quel beau jardin ! »

source: zvardon par le CIVA (www.vinsalsace.com)

On trouve pas mal d’informations sur ces trois sites web :
Site officiel du CIVA et des Vins d’Alsace :
https://www.vinsalsace.com/fr/
Site de l’association des viticulteurs d’Alsace :
http://www.ava-aoc.fr/
Site du Musée du vignoble et des vins d’Alsace (à Kientzheim) :
https://www.musee-du-vignoble-alsace.fr/

Et pour aller plus loin côté lecture :
l’étude la plus complète sur le sujet est sûrement celle de :
MULLER Claude, Alsace : une civilisation de la vigne, place Stanislas, 2010
mais on pourra lire aussi :
BONNET, FABY & KOVAR, Strasbourg et ses vignobles, Signe, 2016 (un beau livre, plus centré sur Strasbourg donc, qui noue un parallèle entre 1498 et 2015)
GOULBY Jean-Paul, Les vins d’Alsace, Gisserot, 2015 (petit livre synthétique avec un tableau détaillé des 51 Grands Crus)
MERIENNE Patrick, Atlas des Vignobles d’Alsace et de Lorraine, Ouest France, 2014
MULLER Claude, Dictionnaire des vins d’Alsace, Belvédère, 2012
ainsi que deux bandes-dessinées :
L’une à visée historique :
EBERLE & MULLER, Les vins d’Alsace : les vendanges de l’histoire, Signe, 2013
Et l’autre plus humoristique :
RICHEZ, CAZENOVE & SAIVE, Les fondus du vin d’Alsace, Bamboo, 2015

(source image de couverture: zvardon pour le CIVA)

Article soutenu mais non relu par le CIVA

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