« L’agro-industrie » est ciblée par des syndicats agricoles ainsi que les associations environnementalistes. Elle est accusée d’opprimer les agriculteurs et d’impacter fortement la nature. Ce mardi 22 octobre, plus de 1000 personnes se sont réunies à Strasbourg pour dénoncer les dérives de l’industrie agroalimentaire, et réclamer une nouvelle politique européenne, qui soutiendrait une agriculture respectueuse des producteurs et de la nature.

« 1 agriculteur se suicide tous les jours en France. » Ce chiffre vérifié est annoncé par un paysan, debout sur une remorque devant le Parlement européen. Selon lui, c’est à cause « du système agroalimentaire qui opprime les producteurs qui n’arrivent plus à s’en sortir financièrement. » La foule de plus d’un millier de personnes, venues d’Alsace, de Moselle, d’Allemagne ou encore de Bulgarie, accompagnée par 5 tracteurs, est déterminée en ce mardi 22 octobre. L’objet de cette manifestation à Strasbourg : « lutter contre l’agro-industrie. »

L’agro-industrie constitue l’ensemble des industries ayant un lien avec l’agriculture. Les entreprises du domaine de l’agroalimentaire sont parmi les plus puissantes du monde. Par exemple Cargill, qui négocie des matières premières et qui fournit des ingrédients alimentaires a eu un chiffre d’affaires de plus de 134 milliards d’euros en 2014. En France, de nombreux groupes comme Danone (plus de 24 milliards en 2017), Lactalis (plus de 18 milliards en 2018) ou Téréos (plus de 5 milliards en 2018) réalisent des chiffres d’affaires impressionnants. Mais cette industrie est dépendante de l’agriculture intensive. C’est ce qui explique par exemple qu’en Alsace, presque la moitié de la surface agricole utilisable est consacrée au maïs : 75% de la production est utilisée par l’industrie, notamment Tereos, pour faire par exemple du sirop de glucose qui finit dans des produits transformés.

Des lobbys puissants font pression pour maintenir l’agriculture intensive

La production agricole est donc indispensable pour que ces filières puissent exister. Des lobbys très puissants, comme CopaCogeca ou l’ILSI, qui rassemblent des industriels ou des coopératives agricoles, font pression à l’échelle européenne pour que la production agricole réponde à leurs besoins, et que celle-ci soit la moins chère possible. Ils tentent notamment d’influencer les grandes lignes de la PAC (politique agricole commune).

Mais qu’est-ce que la PAC ? Pour résumer, celle-ci correspond à un budget distribué en subventions aux agriculteurs, selon différents critères. Ce budget est alimenté par les contribuables, il correspond à 40% du budget européen. Aujourd’hui, ces aides constituent 47% du revenu des agriculteurs en moyenne en France. Ils en sont totalement dépendants car leurs productions sont achetées à très bas prix par les coopératives et les sociétés. Par exemple, le coût de production du lait en France est de 450 euros pour 1000 litres, or certaines coopératives achètent 1000 litres pour 330 euros aux producteurs. Même avec les aides, très difficile de s’en sortir pour ces paysans.

L’agriculture intensive est très subventionnée

Michel, maraîcher, Jean-Philippe, céréalier et René, éleveur laitier, font partie des nombreux agriculteurs présents à la manifestation. Affiliés à la Confédération paysanne, syndicat qui prône « une agriculture raisonnée, durable et respectueuse de l’environnement », ils contestent la politique agricole européenne :

« Évidemment, il faudrait réguler les prix de nos productions pour qu’ils ne soient pas aussi bas. C’est la grande distribution qui se met l’argent dans les poches ensuite en pratiquant des grosses marges. Au-delà de ça, il faut bien comprendre que le système actuel va surtout dans le sens de l’agriculture intensive. Le gros des subventions de la PAC est attribué aux très grandes exploitations.»

Parmi les grosses revendications du rassemblement, la PAC, qui sera rediscutée au parlement européen dans les prochains mois, « doit être réorientée vers une agriculture plus durable » comme l’explique George, maraîcher à Colmar :

« Les contribuables financent une agriculture qui tue la nature et les paysans. La plupart des citoyens ne sont pas au courant, mais c’est un scandale. Les lobbys font pression pour que cela reste ainsi…  En réalité, il faudrait faire en sorte que nous ne soyons plus dépendant des aides en régulant la grande distribution, et que les subventions de la PAC soient plus concentrées sur l’agriculture écologique et à taille humaine.»

« Il est possible de rendre une alimentation saine et écologique accessible à tous. »

En effet, la PAC subventionne majoritairement l’agriculture intensive, car le plus gros des aides est distribué en fonction de la taille des exploitations. Plus un agriculteur exploite une grande surface, plus ses subventions seront importantes, ce qui favorise la monoculture. Beaucoup d’aides sont aussi allouées à la mise en place d’installations destinées à l’agriculture productiviste. Cela scandalise Céline de la Confédération paysanne :

« On entend souvent que la nourriture de qualité, respectueuse de l’environnement est réservée aux personnes qui ont de l’argent. C’est vrai en ce moment, mais il serait tout à fait possible d’inverser la tendance et de rendre ce type d’alimentation accessible à tous, en développant l’agriculture paysanne. Pour cela, il faudrait réformer la PAC pour que les aides soient prioritairement attribuées à ce type d’agriculture. On est persuadé que la population est pour cette option. Là, on se retrouve dans une situation où les Européens financent une agriculture intensive, destructrice de l’environnement et mauvaise pour la santé, juste parce que des industriels en profitent. »

« C’est notre vie qui est en jeu »

De nombreux élèves en formation pour devenir agriculteurs à Obernai étaient présents aussi. Marie et Coline, futures paysannes, tenaient à manifester :

« C’est notre vie qui est en jeu… On sait bien que pour les personnes qui débutent, comme nous le feront dans les prochaines années, c’est très difficile ! La PAC actuelle n’est vraiment pas arrangeante pour les jeunes qui n’ont pas de terres et qui veulent créer une ferme. Des aides devraient être attribuées aux agriculteurs qui débutent une activité respectueuse de l’environnement. »

80% des insectes et 1 tiers des oiseaux ont disparu à cause de l’agriculture intensive

Alsace Nature, la Ligue pour la Protection des Oiseaux, Greenpeace et d’autres associations environnementalistes sont également mobilisées. Anne Vonesh, vice-présidente d’Alsace Nature ne veut pas opposer les agriculteurs et les écologistes :

« C’est le même combat. Aujourd’hui les agriculteurs souffrent et la nature aussi. L’agriculture intensive est la principale responsable du fait que 80% des insectes ont disparu en 30 ans en Europe, et du fait qu’un tiers des populations des oiseaux des campagnes ont disparu ces quinze dernières années. Ce ne sont que des exemples, toute la biodiversité souffre de l’agriculture intensive… Mais il serait tout à fait envisageable que tout le monde ait accès à une nourriture de qualité, tout en préservant la nature, ce n’est qu’une affaire politique. »

Des eurodéputés de la France insoumise et d’EELV étaient présents pour soutenir la mobilisation. Ceux-ci prendront part au débat pour la réforme de la PAC qui s’engagera d’ici peu. Parviendront-ils à faire entendre leur voix dans le Parlement européen ? Les premières pistes de réflexion proposées par l’ancien commissaire à l’Agriculture n’incluent pas l’urgence climatique selon un article de Reporterre

Thibault Vetter

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