1 – Au départ de la gare

15 minutes de retard. Un quai. Notre périple strasbourgeois commence ici. Les histoires qui s’entremêlent prennent leurs racines là, maintenant, sous vos yeux, dans le décor d’un mois de juillet qui s’annonce étouffant.

Un train bondé, des rires éparses et des grognements qui les effacent, du mécontentement. « La SNCF, une belle bande de brêles »… Dans le brouhaha ambiant et la chaleur, le train démarre. Un arrêt brusque et bref à la station suivante. D’autres entrent dans le ventre de « la bête humaine ». Ils sont assis, une place à quatre, l’un en face de l’autre. 

Son reflet dans la vitre sur la gauche est parsemé des rayons d’un soleil à peine levé, déjà ardent. Elle le regarde. Elle le voit. Lui, en entier. Et tout son visage sourit. Leurs corps, dans une harmonie singulière, se penchent l’un vers l’autre, décollant leur dos du siège, pour mieux partager leurs mots, soudain devenus secrets. Une bulle progresse lentement autour d’eux, à mesure que leurs mains colorent, dans des envolées frivoles, le flot des pensées qui émanent de leurs bouches. Rien n’est perceptible, pas un son et pourtant de cet échange se dégage une chaleur qui semble parcourir le wagon pour mieux envelopper ses passagers. Parfois indifférents, parfois absorbés.

C’est donc à ça qu’il ressemble, ce fameux « bonheur » ? A un moment simple venu éclipser le chahut environnant ? On dirait bien. A ses pattes d’oie qui se dessinent au coin de sa paupière quand elle balance sa tête en arrière, le rire aux yeux, l’amour aux lèvres. Et à la douceur aussi, celle qui se lit dans son iris éclatante lorsqu’elle scrute les angles du visage de cet homme de dos, aux traits indécelables. Ils sont beaux à en rendre les trajets banals du lundi un moment d’allégresse, de tendresse. Les étrangers deviennent l’espace d’un instant suspendu, de proches porte-paroles des émotions tapies, faisant de nous les témoins silencieux de toute la pudeur du monde. 

Le train est pris d’un dernier soubresaut, il s’arrête, terminus, tout le monde descend, la belle Strasbourg – et ses mystères disséminés dans l’ombre de ses ruelles, l’intérieur de ses cours, sur son sol ou dans le coeur de ses habitants – nous attend.

8h36, voie 6. Le troupeau s’engage dans les sous-terrains de la gare qui fourmillent déjà de monde. Pas de bousculade ce matin. Un certain calme règne, la ville s’éveille encore d’une nuit lourde, que le tonnerre, frustrant d’absence, n’aura guère apaisé. Le ciel est clair derrière la verrière. « Rouge Piéton ». Les dalles de la place sont déjà brûlantes, et les corps s’engouffrent dans les rues adjacentes pour se fondre à la vie qui bat fort dans la ville.

Mais, combien auront levé leur tête pour apercevoir les rideaux de cotons que soulève le vent aux fenêtres des hôtels ? Combien auront ouvert leurs yeux à la lumière venue s’étaler à hauteur du pont, sur l’arbre et plus loin, sur la façade ocre de l’église ? Et combien auront prêté une oreille au doux roucoulement des pigeons, les sifflements des moineaux, ou au monsieur dont l’accordéon affirme déjà joyeusement, de bon matin, voir « La vie en rose » ? Et au bruit apaisant de l’eau qui s’échappe du barrage non loin de là ? Combien auront apprécié l’odeur du beurre chaud et du café, les vitrines encore inanimées, le sourire de la jolie jeune fille sur le trottoir d’en face ou encore le regard doux-profond de ce garçon à la mine préoccupée ?

Un tram apparait sur la gauche, vers Elsau. Puis un second, dans la direction opposée. Comme les Hommes, ils s’entrecroisent, se saluent brièvement à quelques occasions, font partie intégrante de cette chose que l’on appelle « la routine » et que l’on cherche à fuir avec tant de ferveur. Ils suspendent pour quelques secondes le pas des uns, les trottinettes des autres, et leur offrent par la même une occasion d’être attentifs à la routine elle même, de la rendre bouleversante de beauté. Vous savez, celle qui nous entoure ?

Cet été – que vous vous en éloigniez ou non – nous vous invitons, à travers nos yeux, à accommoder les vôtres à la légèreté qui lézarde les murs, et à (re)découvrir les trésors du quotidien dans la capitale alsacienne. Suivez nous, la folle et insolite balade des sens débute ici, première épisode de cette série estivale qui vous emportera aux quatre coins de la belle cité.

-Claire Arbogast

Photo de couverture : Copyright – Claude Truong-Ngoc

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