On squatte ces marches depuis une éternité. J’en arrive parfois à me demander si nous ne sommes pas les figurants d’un film d’Harold Ramis. Un jour sans fin. Le concierge de l’immeuble a la même tronche que Bill Murray. Des dents en moins. La picole en plus. Le Yin et le Yang.

Nous sommes matinaux aujourd’hui. Il est dix heures.

Un tournoi de foot s’organise au city stade. Je suis surmotivé depuis la branlée prise par Mike et ses frangins la semaine dernière. Deux d’entre eux jouent à Vauban en moins de 17 ans et le troisième est en équipe d’Alsace de futsal. Le gardien est un croisement entre Thomas Price et Pascal Olmeta: le crâne rasé recouvert d’une casquette Burberry. On n’a rien vu venir. C’était Olive et Tom sur le synthétique. Catapulte infernale. Tir du tigre. Râteau. Roulette.

6-0 dans la tronche. Même pas un petit but pour sauver l’honneur. Rien. Humiliés devant des gamins qui hurlaient à chaque but.

« Oh les gars, le match de water-polo c’est à la Kibitz et la danse classique à Pôle-Sud. Retournez faire les malins sur PES. Achetez-vous des jambes sur Amazon ».

Pas de pitié. C’est comme ça que ça fonctionne ici. Marche ou crève. Un petit-pont. Un coup de coude dans les côtes. Un extérieur en pleine lunette. Au revoir et bonne journée. Toutes mes condoléances. Tu baisses la tête et tu rentres chez toi visionner des vidéos de Maradona sur Youtube.

Ce n’est jamais de ta faute si tu perds un match. C’est celle du ballon qui n’est pas assez gonflé, de tes baskets trop neuves ou du pote à côté de toi qui fait les mêmes contrôles bidons que Mimi Mathy dans Joséphine ange gardien.

Les autres, les autres, c’est pas moi c’est les autres. Abd al Malik.

Quand les corps sont trop fatigués, une étincelle suffit à enflammer le terrain. L’un insulte la mère de l’autre, qui est la même parfois. Zidane vs Materazzi. Zangief vs Ryu. On ne touche ni à nos mères, ni à nos sœurs, c’est la règle. Torse contre torse. Front contre front. Les mâchoires serrées comme des pitbulls dans un combat clandestin. 160 kg de pression par cm². Le type pourrait se suspendre à une corde avec ses molaires tellement il est vénère. Un duel de western avec des yeux en guise de revolvers.

Dans le poste, I Am remplace Ennio Morricone. Pour moi c’est stade de foot sans cage, sans filet sans même une ligne blanche. Pourquoi lui c’est l’équitation, moi les bastons. On n’est pas nés sous la même étoile.

Le vent souffle dans les cheveux gominés. Un ange passe. Un scooter en roue arrière aussi, suivi d’une voiture de police, le gyrophare allumé.

La pression finit toujours par redescendre. On se sert la main. On se chambre sur la taille de nos bites et on trace sa route pour se retrouver un peu plus tard, aspergés d’Eau de Cologne sur cet escalier dégueulasse.

Jimmy molarde comme un lama. Des huîtres jaunâtres squattent entre sa paire de Requin. C’est l’Île de Ré en plein milieu de la Meinau. Les pigeons gueulent comme des mouettes. Une odeur de vieille sardines détrempées émane de la poubelle qui dégueule à quelques mètres de là.

« Sur la vie de ma mère, si Nico ne descend pas son gros cul, j’vais le chercher par les couilles ».

Jimmy, il est comme ça. Impatient. Impulsif. Vincent Cassel dans La Haine. Il peut balancer un coup de tête à un mec juste parce qu’il a les mêmes pompes que lui. Il est au taquet ce matin. Protège-tibias Adidas sous son jogging Tacchini. Chaussettes blanches remontées jusqu’aux genoux. Il lâche une série de pompes en alternant main gauche – main droite – main gauche – main droite.

« Oh Lutin, réveil musculaire ma couille. Tu ferais mieux de faire pareil au lieu de pomper ton bédo comme un Mr Freeze ».

« Lutin » c’est mon surnom parce que je suis aussi grand que Danny de Vito et que je porte un collier de barbe. Avant on m’appelait l’Irlandais, ça me donnait un genre à la Kaiser Sauze mais bon « Lutin » ça passe, ça dépend qui prononce mon blaze.

A chaque fois qu’il mate un reportage sur la préparation physique du PSG, Jimmy ne peut pas s’empêcher de reproduire les mêmes exercices le lendemain. Un jour, on l’a même vu marcher avec des poids accrochés à ses chevilles.

« Les mecs de Manchester font leurs footings de cette façon. Véridique. Gainage frérot ».

On ne dirait pas comme ça, avec sa coupe à la brosse, sa petite moustache des années 90 et sa chevalière en or mais c’est une machine Jimmy. Des abdos en béton. Sec comme du raisin.

Le physique d’un spartiate mais la respiration de Darkvador à force de tirer sur sa chicha 18 heures sur 24. C’est pas comme ça qu’il intégrera le centre de formation du Racing.

Nico finit enfin par pointer le bout de son nez. Le seigneur de cette tour de béton qui s’effrite comme du mauvais shit s’avance d’un pas lourd. Il a pris cher hier au K Club. On a emprunté la caisse de son vieux, direction Kehl vers minuit. Déjà à cette heure-ci, il était complètement allumé. Vodka-pomme. Whisky-Coca. Redbull-Malibu. Il fait des mélanges que même Renaud ne se hasarde pas à tester.

Un arrêt au McDo pour éponger cette mixture radioactive et mettre une série de kicks dans le lampadaire sur le parking. Quelques regards de tueur aux passagers de la voiture d’en face allant au drive. Les feuilles OCB tombent des poches. C’est l’automne sur le tableau de bord. Les cônes tournent de bouche en bouche, transformant la Clio en un aquarium dans lequel des poissons en 501 gloussent comme des hyènes.

C’est clair qu’on n’est pas des enfants de cœur, plutôt des loups élevés par des agneaux à qui on fait miroiter un morceau de viande depuis cinq décennies. On s’adapte à cette nouvelle chaîne alimentaire comme on peut. Le seul jour de l’année où l’on parle de nous c’est à la Saint-Sylvestre, comme si nos vies se résumaient à un concours de bagnoles brûlées.
À force d’entendre ça, on a fini par y croire.

Trois Big Mac plus tard, on arrive devant la boîte, frais comme des gardons dans un seau d’eau chaude, à jouer aux gendres parfaits devant le videur. Un molosse arbore un t-shirt moulant et un regard qui dit que « Le premier qui fait le malin aura droit à une balayette dont il se souviendra encore sur son lit de mort ». On était tranquille jusqu’à ce que Nico disparaisse aux toilettes un bon quart d’heure.

A son retour, tout est parti en vrille comme quand Begbie jette son verre derrière lui dans Trainspoting.

J’ai vu une nana renverser son Mojito par terre en criant. Nico lui a fait un clin d’oeil. Un type est arrivé derrière lui, puis un deuxième. Il s’est retourné, caressant son duvet avec le sourire diabolique de Charles Manson. Le DJ balancait Let’s Gone de Earth, Wind and Fire aux platines. Jimmy balançait des gifles, des tables, des chaises, tout ce qu’il avait sous la main jusqu’à ce qu’il finisse à genoux à vomir sur le trottoir, l’oreille en sang, à insulter la terre entière en bourré.

« Ah! Voilà Jean-Claude Van Damme qui nous fait l’honneur de sa présence » lui balance Jimmy.

 » Vas-y, ferme bien ta gueule. Putain de soirée de malade hier, mon nez on dirait une pastèque » il répond.

On approuve de la tête.

« T’es un fou toi en vrai » je lui dit.

Nico se dirige vers le terrain de foot en se grattant le cul, torse nu, une allumette dans la bouche. Sa mère ouvre la fenêtre de l’appartement au sixième étage :

 » Nicolas ! Tu pourrais dire au revoir au moins et ne rentre pas trop tard, c’est la fête des mères aujourd’hui ».

Il ne se retourne pas et fait comme s’il n’avait rien entendu.

« Ma parole, si on claque un but à cette bande d’enfants de salauds en sport-étude, je vous paie tous un grec » il dit.

On a perdu 8-2 ce jour-là.

À 12h15, on était avachis sur l’escalier, en sueur, à tâcher nos futals de sauce blanche.

Nico est arrivé vers 12h30 prétextant qu’il devait régler une embrouille avec un mec que personne ne connaît. Quelques pétales et une carte « Bonne fête Maman » dépassaient de sa veste de survêtement Lacoste. On a fermé les yeux sur ce coup.

L’important c’est pas la chute mais de ne pas jamais oublier de choper un bouquet de fleurs pour sa mère.


Mr Zag

Mr Zag a une voisine, un chat, des collègues, un job, il aime Lynch, Radiohead et Winshluss. Mr Zag a un Pinocchio tatoué sur le bras, quelques gribouilles en islandais, il ouvre les yeux et décrit le monde avec une vision bien à lui.

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