Après le tumulte de la fin d’année, la vie reprend sa mécanique monotone. Strasbourg fourmille et s’agite comme à son habitude, chargée de quelques rides et kilos supplémentaires hérités de décembre. Ce genre d’atmosphère mélancolique, où les rues se défont de leurs apprêts festifs, correspond magnifiquement à Winterreise. Le Voyage d’hiver de Schubert déroule une semblable brume romantique, au fil de ses 24 lieder composés au seuil de sa propre mort.

Cette œuvre capitale de la musique du XIXe siècle a fourni à Kornél Mundruczó la matière nécessaire pour créer son spectacle, baptisé tout simplement du nom de son inspiration : Winterreise. Enraciné sur le motif de ce long voyage, froid, douloureux et fatal, le spectacle s’attache à narrer le vécu des migrants, ces populations qui errent depuis des années en Europe, ballottées entre les frontières et les squats. Et voilà que ces gens, agglomérés par les discours politico-médiatiques sous le masque anonyme d’appellations aseptisés, prennent un visage humain.

© Bálint HROTKÓ

La compagnie Proton Theatre était déjà passée au Maillon avec l’un des spectacles qui m’a le plus marqué la saison précédente : Imitation of life. Une plongée éprouvante dans la misère sociale de la Hongrie, avec une scène spectaculaire où l’appartement misérable qui constitue le décor effectue un lent et impitoyable tour sur lui-même, envoyant s’écraser ça et là le pauvre mobilier. Winterreise s’inscrit dans la continuité symbolique et politique de ce spectacle ; il s’agit de mettre à jour une misère froide, quotidienne, invisibilisée par la routine.

Imitation of life, 2016 @ Marcell Rév

La préparation du spectacle remonté aux images que Kornél Mundruczó a filmées en 2014, dans un camp de réfugiés en Hongrie. Des images diffusées sur la scène, et avec lesquelles dialogue l’acteur et soliste János Szemenyei. Présenté comme un ciné-concert théâtral, ce spectacle rompt avec toutes les traditions scéniques pour servir son sujet. C’est la première fois que l’Orchestre philharmonique de Strasbourg investit le Maillon, et la vingtaine de musiciens offrent à cet acteur une solitude d’autant plus marquée, dans ce petit cagibi qu’est devenu, pour lui, le plateau du théâtre.

© Bálint HROTKÓ

Par ailleurs c’est un spectacle qui s’inscrit précisément dans la logique de la programmation du Maillon. Non seulement parce que Kornél Mundruczó s’est fait remarquer en 2008 au festival Premières (avec The Frankenstein Project) cofondé par Barbara Engelhardt, l’actuelle directrice du Maillon, mais aussi par son propos. C’est un commentaire extrêmement critique sur l’Europe, prenant le prisme des individus et de leur souffrance pour mettre en lumière les dysfonctionnements d’un système global. Ce spectacle, c’est l’errance contemporaine. Le choix de s’appuyer sur la version de Winterreise revisitée par le compositeur Hans Zender en 1993 n’est pas anodin. C’est une musique réactualisée, empreinte de nouvelles colorations et d’une inventivité qui, respectant l’œuvre de Schubert, joue avec les libertés permises par son interprétation. C’est une polyphonie qui rompt avec le seul piano de la composition originale, convoquant tant le cor que le violon, la harpe, l’harmonica ou encore l’accordéon. C’est, en quelque sorte, l’affirmation d’une richesse puisée dans l’altérité. Une altérité que le metteur en scène, depuis ses succès en tant que réalisateur, revendique dans l’utilisation conjointe de la musique, du théâtre et du cinéma. Tout cela afin de manifester la pluralité de ces populations pour qui la perdition est devenue un dénominateur commun.

© Bálint HROTKÓ

Et bon sang, voilà un propos qui ne se contente pas d’une esthétique, voilà un spectacle qui agit ou qui cherche à agir, à remuer, qui n’est pas un simple objet d’art mais un vrai manifeste socio-politique.

En tant que l’un des derniers spectacles présentés dans le Parc des expositions du Wacken (avant le déménagement dans le nouveau Maillon), il est heureux qu’il corresponde à ce point à l’esprit même de la structure qui l’accueille.

Cependant, Winterreise ne sera présenté que deux soirs, alors réservez dès à présent.


Jeudi 17 et le vendredi 18 janvier à 20h 30 (durée 1h 15).

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