Quand on habite une ville depuis longtemps, à force de passer tous les jours devant les mêmes bâtiments, on ne prend plus vraiment la peine de les regarder attentivement. Pourtant, ces lieux qui peuplent nos quotidiens et qui habillent nos rues ont souvent de belles histoires à raconter et de nombreux visages à présenter.

C’est par exemple le cas du cinéma Star (qui a fêté ses 35 ans en avril dernier) et du Saint Ex (qui soufflera bientôt ses 18 bougies et qui a été « L’Étoile » puis « Omnia » avant d’obtenir son nom actuel). Situés respectivement sur la rue du Jeu des Enfants et sur la rue du 22 novembre, les fauteuils rouges de ces deux institutions strasbourgeoises en ont vus passés des yeux et des oreilles avides de découvertes cinématographiques. Dont les miens, beaucoup, et les vôtres aussi, sûrement. Mais savez-vous qui se cache derrière chaque film que vous êtes allé voir ? Savez-vous qui sont ces personnages de l’ombre qui nous permettent, à nous strasbourgeois cinéphiles, de pouvoir échapper, le temps d’un ciné, à notre quotidien parfois un peu trop pressé ? Ils s’appellent Stéphane, Arnaud, Charline ou encore Claudette, je suis allé les rencontrer et si vous avez un instant, laissez-moi vous les présenter.


> StéphaneGérant et programmateur

« Netflix n’est pas un problème en soit, tant que la chronologie des médias n’est pas rompu. »

« Ce que le public voit des cinémas, c’est uniquement la partie immergée de l’iceberg ». Et Stéphane en sait quelque chose : il gère le Star et le Saint-Exupéry depuis plus d’une dizaine d’année maintenant. Une mission d’autant plus intéressante qu’il doit la mener dans un contexte local particulier : le Star, considéré comme le plus grand cinéma indépendant de France en Art et Essai, joue dans la même cour que l’UGC de Rive Étoile, considéré comme le plus gros complexe de province. Un beau challenge qui ne remet pas en question le bon fonctionnement de l’éco-système cinématographique strasbourgeois et les rapports bienveillants entre les 5 différentes salles de la ville : « chacun a sa propre place » m’explique Stéphane.

Derrière les lunettes de cet amoureux du 7e art, se cachent des yeux brillant d’intelligence et une vraie envie de partager son métier et sa passion : « La gestion d’un cinéma est un travail collectif et de longue haleine. On diffuse entre 15 et 20 séances par jour toutes les semaines et on regarde absolument tous les films avant de les proposer à notre public strasbourgeois. Car à l’image d’un bon producteur de fruits et légumes : comment vendre un produit si on ne le teste pas avant ? ». Gérer une salle de cinéma, c’est aussi « trouver un équilibre dans la programmation, avec toujours de la bonne came ». Stéphane m’explique que son critère principal pour diffuser un film, c’est « sa vertu cinématographique ». Pour illustrer ses propos, il me parle du combat qu’il a mené contre Disney il y a quelques années, lorsque le studio d’animation avait refusé la diffusion du film « Star Wars : le Réveil de la Force » dans les salles d’Art et Essai : « il y a des films populaires et grand public (tel que Star Wars ou la Planète des Singes), qui ne rentrent pas dans les cases « Art et Essai ». Mais, même si nous respectons les codes de ce label, nous avons la volonté de projeter certains blockbusters qui méritent d’être diffusés, car ils font partie du patrimoine cinématographique. Ils permettent de se forger une cinéphilie, de prendre contact avec le cinéma ».

En appliquant cette philosophie, les Cinémas Star cherchent aussi à s’éloigner de l’image souvent poussiéreuse des salles Art et Essai, en s’adaptant à une nouvelle manière de vivre le cinéma : « avec le renouvellement des publics, il faut également renouveler la liberté de programmer pour la nouvelle vague qui arrive ! ». Quand j’aborde le sujet « Netflix », Stéphane reste relativement serein : « l’arrivée des plate-formes telles que Netflix n’est pas un problème en soit, tant que la chronologie des médias n’est pas rompu.«  Autrement dit, tant que les films sont diffusés sur grand écran avant d’atterrir sur les écrans de nos ordinateurs, tout va bien. « Mais malheureusement, produire un film sur Netflix est souvent moins contraignant et financièrement plus intéressant pour un réalisateur que de suivre la chronologie des médias… Par exemple, le film « Okja » de Bong Joon-ho – un excellent film, réalisé par un excellent réalisateur sud-coréen – est sorti directement sur Netflix, sans passer par la case cinéma… Alors que si nous avions eu l’exclusivité sur ce genre de production, ça aurait été l’occasion d’organiser un ciné-débat sur le traitement animal, par exemple, et de partager ce film collectivement, différemment ! »

Parce qu’en effet, c’est ça surtout, le cinéma : une belle expérience collective. Un point que nous avons abordé juste après avec Charline, en charge de l’évènementiel pour les Cinémas Star.

Les films préférés de Stéphane : « A bout de course », « Nous irons tous au paradis », « Voyage au bout de l’enfer » et « The host »


> CharlineAssistante de direction

« L’évènementiel dans le monde cinématographique permet de développer de nouveaux publics, et d’apporter un vrai plus. »

Du haut de ses 24 ans, Charline a déjà pas mal de bouteille dans le domaine du cinéma ! Elle évolue au sein de l’équipe des Cinémas Star depuis plus de 5 ans mais surtout, chez Charline, le cinéma c’est une histoire de famille : « ma grand-mère tenait un cinéma dans les Vosges, mon grand-père était distributeur de film et mon père a prit la suite du cinéma familial, a Saint Dié. Aujourd’hui il en a 5 ! Au final, ma vie a toujours été rythmée par le cinéma : a Noël, tout était organisé en fonction des horaires d’ouverture. Mon père aurait préféré que je sois médecin, parce qu’il voyait les aspect négatif du cinéma. Mais bon, la passion a été transmise malgré tout. »

Aujourd’hui, elle trace sa propre route avec l’héritage transmis et représente désormais une nouvelle génération dans le monde du cinéma. Son boulot, en plus de participer à la programmation, c’est de faire vivre les cinémas Star en les animant à coup d’avant-premières ou d’évènements en tout genre. Ce rôle l’oblige à se poser la même question que la plupart des acteurs de la ville : comment sortir les gens de chez eux ? Parce qu’aujourd’hui, même si le cinéma reste le 1er loisir des français, aller voir un film ne suffit plus : pour rester concurrentiel et inciter les gens à payer une place de cinéma, il faut apporter quelque chose en plus, que ce soit une rencontre avec un réalisateur ou une animation.« Par exemple, des films très militants ne fonctionnent que si ils sont projetés dans le cadre d’un ciné débat, car il y a un évènement autour, un temps d’échange. Si il n’y a que le film, il y aura nettement moins de monde. »

Le cinéma devient alors un vrai point de rencontre et selon Charline, l’apport de l’évènementiel dans l’univers cinématographique permet également de développer de nouveaux publics, de fidéliser et d’apporter un vrai plus (l’avis du réalisateur sur son film, un goûter, une rencontre, un nouveau point de vue). « Et l’avantage du Star, c’est qu’on a tous la volonté de se réinventer toujours plus, de faire des expériences ! On s’amuse et on se remet en question en permanence pour toujours trouver des idées d’évènements sympas pour faire venir du monde. C’est un joyeux bordel ! » Sur ce point, on ne peut que confirmer : il y a environ 5 équipes de film qui se déplacent chaque mois pour rencontrer le public strasbourgeois et les Cinémas Star accueillent régulièrement des festivals (le FEFFS, Animastar), organisent de nombreuses rétrospectives ou encore des soirées complètement folles (tout ce qui se passe au Splitmix, reste au Splitmix). Pour la petite info : les Cinémas Star proposent aussi de louer des salles pour des événements publics ou privés, le bon bail si tu as des potes cinéphiles.

Aujourd’hui, Charline se sent « là ou elle doit être » et quand elle parle du Star et de l’équipe, c’est avec une petite pointe d’émotion et de fierté : « C’est une vraie petite famille ! On a la chance de travailler avec une organisation transversale : chacun apprend un peu de l’autre, on est tous très polyvalent et on partage tous la même passion pour ce qu’on fait ! »

Un sentiment partagé par toutes les personnes que j’ai pu rencontré lors de mes interviews, comme va le confirmer Arnaud, dans le paragraphe qui suit.

Le film préféré de Charline : « Casablanca »


> ArnaudProjectionniste

« Avec le passage au numérique, la seule chose qui ait vraiment changé c’est qu’on est passé d’un métier d’artisan à un métier de technicien. »

A la base, Arnaud ne se destinait pas au cinéma et son parcours de vie est aussi atypique que sa barbe est jolie. Pendant ses études d’archéologie, Arnaud cherchait un job étudiant pour arrêter de bosser pendant les vacances. C’est ainsi qu’en 2001, il se fait embaucher par l’UGC en temps partiel, pour vendre des boissons : « Je me rappelle, ils avaient besoin de monde en plus pour la sortie de Harry Potter et du Seigneur des anneaux ! ». En 2004, on lui propose de passer le CAP projectionniste, pour apprendre les techniques du 35 millimètres. Il devient donc officiellement projectionniste à l’UGC en 2006 et le restera jusqu’en 2010, date fatidique du passage au numérique, fortement impulsé par les prouesses technologiques du film Avatar de James Cameron.

Bye bye 35 millimètres, bobines argentique à 3 000 euros et projectionnistes, bonjour écrans, rentabilité et performances techniques… Pour rester compétitif à l’ère du cinéma numérique, il fallait donc soit se former aux nouvelles technologies, soit se reconvertir. Résultat : sur les 9 projectionnistes embauchés au départ à l’UGC, il n’y en a plus que 2 aujourd’hui.

Dans son cas, Arnaud a préféré se reconvertir, dans le but d’entamer une carrière d’opticien, profitant ainsi d’une formation financée en partie par l’UGC en guise de compensation. Mais finalement, après 1 an et demi, Arnaud revient à ses premiers amours : en 2013, il rejoint l’équipe du Star. « Au final, une séance de cinéma a une structure et cette structure n’a pas changé : la lumière, la gestion du temps… La seule chose qui ait vraiment changé, c’est qu’on est passé d’un métier d’artisan à un métier de technicien : le numérique nécessite plus de connaissances en informatique, alors qu’avant c’était plus un travail manuel. C’est bien pour le dos, c’est sur, mais il y a quand même beaucoup d’écrans à gérer ! »

Aujourd’hui, en plus de son travail de projectionniste qu’il a apprit à redécouvrir, Arnaud est un peu l’homme à tout faire : « je peux aussi bien m’occuper de l’entretien de la climatisation que de la programmation de la semaine ! Je vérifie les ampoules, je dépanne aussi pour la plomberie, la caisse parfois… en gros je suis multi casquette et j’aide quand on a besoin de moi ! » Niveau horaire, c’est relativement variable : « on s’alterne avec les autres projectionnistes, mais ça peut être du 9h -21h ou du 17h30 – 1h du mat’, avec en gros deux jours de off par semaine ! »

Il y a aussi moins de travail d’équipe depuis le numérique mais au Star, c’est une petite structure : « au final, il y a vraiment beaucoup de contact en direct, on communique beaucoup. Ce que j’aime le plus, c’est le climat de confiance et l’esprit d’équipe. On a aussi beaucoup de liberté et on se sent considéré, c’est important quand tu pars le matin pour travailler ! »

Et ce n’est pas Claudette qui nous dira le contraire : elle, ça fait plus de 35 ans qu’elle se lève tous les matins pour aller bosser derrière la caisse du Saint Ex ! Il faut croire que le cinéma, ça donne une deuxième jeunesse.

Le film préféré d’Arnaud : « Blade Runner »


> ClaudetteCaissière (depuis 35 ans !)

« A l’époque il y avait des projectionnistes, des contrôleurs, des caissières, des ouvreuses. aujourd’hui, je fais un peu tout ça ! »

« Je suis arrivée aux Cinémas Star en 1988 : à l’époque le Star s’appelait encore l’Omnia ! Au départ, j’étais ouvreuse : je ramassais les papier dans la salle après les séances, je gérais les lumière, je vendais des confiseries à l’inter-séance. Oui, dans les années 80, il y avait encore des inter-séances ! « 

Quand elle avait 17 ans, Claudette bossait dans une usine qui fabriquait des bougies pour la Cathédrale. Un jour, elle découvre dans les DNA une offre d’emploi pour être ouvreuse dans le cinéma strasbourgeois. « J’ai voulu tenter ma chance ! J’aimais bien le ciné, j’y allais les lundi soir quand les commerces étaient fermés parce qu’il y avait des tarifs réduits à 21 francs ! » L’équivalent de 3.20 euros environ aujourd’hui… ça fait mal. Après quelques mois, Claudette devient caissière : « A l’époque il y avait des projectionnistes, des contrôleurs, des caissières, des ouvreuses… avec le numérique, on a tous été obligé de se diversifier et finalement, aujourd’hui je fais un peu tout ça ! »

Parmi les autres changements, Claudette me parle des horaires : « Le passage au numérique a eu un impact sur les horaires des films et donc sur mon métier. Aujourd’hui, comme il y a plus de projections, les horaires sont plus nombreuses et plus décalées alors qu’avant, c’étaient toujours les mêmes horaires et c’étaient plus simple pour s’organiser. » Mais hormis cette contrainte, Claudette adore son travail : « Je ne pensais pas resté quand je suis arrivé au départ, mais j’aime le contact avec le public, j’adore les conseiller et voir grandir les enfants des spectateurs qui venaient déjà il y a 30 ans ! »

Claudette, c’est un peu comme la maman de cette jolie famille : en plus de son travail derrière la caisse, elle s’occupe de toutes les petites choses de l’ombre qui permettent que tout soit en place (les panneaux directionnels pour indiquer les salles, un peu de programmation, les lumières etc.) Forte de ses nombreuses années d’expérience, elle forme aussi tous les petits nouveaux qui débarquent ! « Mais quand on est passé de la billetterie manuelle à la billetterie numérique, il a fallu tout réapprendre et là, ce sont les jeunes qui m’ont formé ! » raconte-t-elle en rigolant.

Le film préféré de Claudette : « La ligne verte », « Peur sur la ville »


Dans les années 50, alors que la télévision devenait le média de masse prédominant, tout le monde pensait que la fin du cinéma était proche. Pourtant, les cinémas sont encore la. Aujourd’hui, le téléchargement, le streaming et les plate-formes de diffusion en ligne provoquent les mêmes inquiétudes. Pourtant, demain encore, les cinémas seront là. Depuis le tout premier film des Frères Lumière tourné en 1895 jusqu’au dernier Avengers sorti 123 ans plus tard, le cinéma a fait du chemin. Il a fallu s’adapter, évoluer, transformer les codes. Mais malgré tout ça, les cinémas continuent, fièrement, d’apporter de belles histoires dans nos quartiers.

Et s’ils sont toujours là, c’est grâce à des gens passionnés, à des rêveurs. Grâce à des Stéphane, qui se battent pour une programmation toujours plus variée, grâce à des Charline qui apportent de la vie dans les cinés, grâce à des Arnaud qui sont toujours prêts à apprendre et évoluer, grâce à des Claudette qui partagent leur sagesse et leur expérience passé. Grâce à eux, le cinéma reste un lieu qui invite à l’imagination, à la réflexion, à la déconnexion et à l’expérience collective. Et à l’heure où nos cerveaux sont étouffés par le trop plein d’informations, à l’heure ou la peur, la division et l’isolement hantent nos maisons, il me semble que c’est une assez bonne option.


> Alors, un petit ciné ? <


>> Photographies de Maria Fernandes <<

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