Entre 1940 et 1945, au moins 1,3 million de personnes ont été déportées à Auschwitz, en Pologne occupée. Seulement 200 000 survivront. En février 2026, pour continuer à transmettre leur mémoire, plus de 600 lycéen(ne)s du Grand Est ont participé à un voyage d’étude vers le complexe du camp d’Auschwitz. L’occasion de sortir des salles de cours d’histoire-géographie pour mieux comprendre le passé. Notre passé.
La montre affiche 5h42. Dehors, la nuit est calme en ce mois de février. À l’aéroport de Strasbourg-Entzheim, 130 élèves de cinq lycées alsaciens patientent avant l’embarquement pour Cracovie. Beaucoup n’ont jamais pris l’avion. Idem pour leurs 143 camarades qui attendent à Lorraine Aéroport, ou encore celles et ceux qui partiront le lendemain.
Professeur(e)s, élu(e)s de la Région Grand Est, membres du rectorat et du Conseil régional des jeunes sont aussi du voyage. Les objectifs de la journée sont clairs : perpétuer la mémoire des victimes, parler de tolérance, des valeurs de paix, de vivre ensemble et aider ces jeunes à développer une pensée critique. Surtout dans une société où les actes antisémites, racistes ou encore homophobes sont toujours aussi nombreux.
Avant de partir une journée en Pologne, un travail pédagogique de plusieurs mois a été mis en place dans les lycées. Cours, lectures, recherches et même une visite du Mémorial de la Shoah à Paris étaient au programme. Des actions qui continueront pendant plusieurs semaines après la visite.
Pour bien comprendre : c'est quoi les camps d’Auschwitz-Birkenau ?
À l’époque situé dans la Pologne occupée, sous le Troisième Reich, le Konzentrationslager Auschwitz des nazis se divise en trois parties distinctes : Auschwitz I (1940), Auschwitz II-Birkenau (1941) et Auschwitz III (1942). Sur place, on y trouve des camps de concentration, de mise à mort immédiate, d’extermination et de travail forcé.
Ces trois camps étaient complétés par une cinquantaine de petits camps dispersés dans la région et placés sous la même administration. Le complexe a fermé en janvier 1945 à la libération par l’armée soviétique.
Hommes, femmes, enfants : plus de 1,3 million de personnes ont été déportées à Auschwitz, dont 1,1 million de Juifs/ves. Il y a aussi des Polonais(es) non-juifs/ves, des Roms/Tsiganes et des prisonniers/ères de guerre.
Environ 1,1 million mourront dans les camps, dont 900 000 dès leur arrivée.
6h30 : « Ce voyage est important, ça permet de comprendre l’horreur »
Retour à l’aéroport, il est presque 6h30 et plusieurs lycéennes en classe de terminale STMG du lycée Michel-de-Montaigne (Mulhouse) discutent autour d’une table. Notaire, commerce, manageuse : à 17 ans, si elles n’ont pas les mêmes ambitions, toutes sont d’accord pour dire que ce voyage d’étude est très utile.
Aylin prend la parole : « Vu que c’est un lieu de mémoire, ça va nous sensibiliser encore plus à la déportation des Juifs. » Marion poursuit : « Ce voyage est important, ça permet de comprendre l’horreur, de voir comment c’est arrivé et d’avoir en tête les informations pour empêcher que ça se reproduise. »
C’est ensuite au tour de Clara : « On va continuer de travailler sur un projet qui rend hommage à la famille Chmilienski-Jakubowicz qui habitait à Mulhouse. » Une famille composée de 13 personnes, âgées entre 3 et 61 ans, qui ont été assassinées à Auschwitz en 1942.
À une autre table, entre deux cafés et un croissant, d’autres élèves discutent avec leurs professeures, Mme Magy et Mme Haller. La première enseigne l’histoire-géographie : « C’est une chance extraordinaire pour eux. Ça permet aussi de travailler sur l’antisémitisme. »
La seconde est professeure de sport. Elle précise : « Plusieurs sportifs ont aussi été déportés, comme le boxeur tzigane Johann Trollman ou le nageur Alfred Nakache. Ça permet aussi d’en apprendre plus sur leur histoire. »
À côté d’elles, Fares et Ilyan, 17 ans, sont attentifs : « Ça change des manuels et de la salle de cours, et c’est bien pour partager la mémoire des personnes déportées et tuées. »
Auschwitz II-Birkenau : entre mémoire et recueillement
À 10h40, l’application météo indique 3°C et le vent polonais est au rendez-vous dès la descente du bus. Deux spécialistes accompagnent notre groupe : Karine Edry, du service pédagogique du Mémorial de la Shoah, et Wojciech Menzyk, guide à Auschwitz.
La visite commence là où les voies de chemin de fer, toujours visibles, ramenaient dans les années 40 les personnes déportées. C’est la « Judenrampe ». « Ici avait lieu la sélection : apte à travailler car il fallait de la main-d’oeuvre ou chambre à gaz », explique Wojciech. Karine poursuit : « L’histoire racontée ici est tragique. Il faut comprendre que quand les gens arrivaient ici, ils ne savaient pas ce qui allait arriver, ou alors ils n’arrivaient pas à y croire. Et seulement une minorité a survécu, déjà pendant le voyage certains mouraient. »
Au fur et à mesure des questions, d’autres éléments surgissent. Les lycéen(ne)s comprennent comment beaucoup de familles ont été séparées. Que la grande majorité des personnes handicapées, âgées, mais aussi les enfants et les bébés, sont morts peu de temps après leur arrivée. Que la dignité humaine avait disparu, qu’il fallait apprendre à survivre.
La visite continue : l’entrée du camp, les chemins empruntés par les personnes déportées, les clôtures, les tours de guet des SS. Un calme omniprésent compose l’atmosphère.
Dans les baraquements réservés aux prisonniers/ères, Wojciech interpelle le groupe. « Ici, il faisait froid, très froid en hiver. Il n’y avait pas de matelas, plutôt de la paille et parfois des couvertures. Dans un lit, 7/8 personnes dormaient ensemble, les conditions de vie étaient très exiguës. Le sol, c’est de la terre et de la roche, pas de fondation. Plusieurs maladies se propageaient facilement. »
« Les latrines sont installées à côté des lits, l’odeur repoussait les soldats et les prisonniers en profitaient pour discuter et s’échanger des informations, on appelait ça la Radio Chiottes. »
Karine reprend la parole : « À l’époque, on parle de survie ici, car les gens mouraient chaque jour dans le camp. Il y avait une procédure de déshumanisation, notamment avec la brutalité des SS. »
La matinée se termine dans la zone des chambres à gaz et des crématoriums, aujourd’hui en ruines. C’est un « centre de mise à mort, les enfants de la rafle du Vel d’Hiv sont morts ici ». Le gaz utilisé était le Zyklon B, il fallait environ 10/15 minutes pour tuer les personnes présentes dans la pièce.
Quand on demande à Karine où elle trouve la force de venir ici plusieurs fois par an, pour raconter notre passé, elle n’hésite pas : « C’est une mémoire qu’il faut absolument transmettre aux prochaines générations, c’est notre devoir. Il ne faut pas oublier les noms, les visages, les existences des personnes déportées. »
Quelques minutes plus tard, vers 13h45, une minute de silence est observée devant le monument international aux victimes.
Auschwitz I et son musée : entre mémoire et émotions
Après une pause repas méritée pour tout le monde, le voyage d’étude reprend son rythme aux alentours de 15h30. Le travail de mémoire continue à Auschwitz I et son gigantesque musée.
Panneaux de commémoration, baraquements, chambre à gaz, fours crématoires, cellules, expériences médicales inhumaines, mur de la mort… Mais aussi expositions d’objets, de photographies et de documents : le lieu raconte l’histoire des personnes qui y ont été emprisonnées.
Le parcours de l’après-midi est plus difficile pour les jeunes, notamment à cause des effets personnels confisqués aux personnes déportées. Chaussures, vêtements, lunettes, peignes, prothèses et valises sont visibles, exposés derrière de grandes vitres.
La chambre des cheveux humains est aussi un témoignage troublant de l’ampleur inimaginable de la souffrance vécue ici. Ces cheveux ont été rasés à l’arrivée des personnes dans le camp de concentration ou après leur mort, avant d’être vendus à des entreprises textiles.
Karine Edry, du service pédagogique du Mémorial de la Shoah, précise : « Environ 7 tonnes de cheveux ont été retrouvées au moment de la libération du camp. Chaque kilogramme représente environ 20 personnes. »
Au moment où notre groupe quitte cette salle, Inès*, 17 ans, reste un peu plus longtemps, elle est un peu émue : « C’est horrible. Je savais que ça existait, mais mon cerveau n’arrive pas à accepter. Comment des personnes ont pu faire ça à d’autres personnes ? C’est impardonnable. »
La montre indique désormais 17h, le soleil a disparu, la nuit accompagne nos pas. À côté de nous, quatre élèves en classe de terminale PIPAC (Production en industrie pharmaceutique, alimentaire ou cosmétique) du lycée professionnel Aristide-Briand.
Daven a 18 ans, Moaad 17 : « Cette journée a beaucoup changé la vision qu’on avait sur tout ça. En cours, on a parfois du mal à se rendre compte de la gravité de ce qu’il s’est passé ici. »
Assia et Iliana, 19 et 17 ans poursuivent : « Ça fait beaucoup de peine de voir tout ça, c’est pas simple de se rendre compte qu’on marche depuis ce matin sur un cimetière géant. »
Le voyage d’étude se termine dans une chambre à gaz et au niveau des fours crématoires. Là aussi, difficile d’imaginer l’atrocité et la réalité du système génocidaire créé par le Troisième Reich allemand. Même pour les adultes.
« L’histoire de la Shoah ne se résume pas à Auschwitz, et l’histoire des Juifs ne se résume pas à la Shoah »
Avant le retour en France, Alexandra Kintzelmann, professeur de lettres et d’histoire au lycée Aristide-Briand, s’est aussi exprimée. « L’équipe est fière des élèves, on sait que cette journée a été enrichissante pour eux, comme pour nous. On voit bien que les jeunes ont de nouvelles questions à poser. »
Quelle suite pour les lycéen(ne)s ? Une restitution officielle des travaux sera organisée par la Région Grand Est le 7 avril à Metz, en présence des élèves, des équipes éducatives, des représentant(e)s des différentes institutions et d’historien(ne)s du Mémorial de la Shoah. Ce dernier bilan sera l’occasion pour les jeunes de présenter leurs ressentis et leur démarche de travail. À noter que depuis 2007, ce partenariat a permis à près de 4000 lycéen(ne)s du territoire d’effectuer un déplacement à Auschwitz.
De notre côté, on le précise : cet article effleure à peine cette période historique. Si le sujet vous intéresse, vous pouvez notamment découvrir le site web du Mémorial de la Shoah. Sans oublier les témoignages de Simone Veil, Primo Levi, Anne Frank, Magda Hollander-Lafon, Simone Polak, Henri Mosson, Gustave Simon et bien d’autres.
Le mot de la fin est pour Karine : « L’histoire de la Shoah ne se résume pas à Auschwitz, et l’histoire des Juifs ne se résume pas à la Shoah. »
*Le prénom a été modifié.




Bravo pour cet article. Il faut que la mémoire soit entretenue. Connaitre le passé pour comprendre le présent!
Merci pour ce commentaire !
Anthony Jilli, journaliste et rédacteur en chef par intérim