Ils viennent de débarquer en librairie. Trois ouvrages, premiers d’une nouvelle collection thématique, font de Strasbourg, Colmar et Mulhouse les théâtres des intrigues policières les plus sombres. À cette occasion, La Nuée Bleue devient La Nuée Noire. La maison d’édition a réuni près de 30 auteurs/rices de la région pour se prêter à l’exercice de la nouvelle « noire ». Pari relevé !
On ne va pas se mentir, Strasbourg est quand même bien paisible. Peu de chance d’y vivre le grand frisson, au-delà peut-être de la rencontre avec un cygne mal luné sur le quai des Alpes ou d’une roue de vélo qui s’insère (parfaitement, il faut l’admettre) dans un rail de tram.
Ses habitant(e)s ne s’illustrent pas non plus par leur tempérament belliqueux, et rendons-nous à l’évidence : le tote bag, dont l’aérodynamisme laisse à désirer, ne constitue pas une arme par destination particulièrement inquiétante.
Mais depuis quelques jours, une collection de bouquins bien particuliers a pris place dans les étagères des librairies strasbourgeoises.
Avec Strasbourg Noire, Colmar Noire et Mulhouse Noire, les Éditions de La Nuée Bleue ont réuni près de 30 auteurs/rices alsacien(ne)s pour nous concocter tout autant de nouvelles sombres, faites de cadavres, de clopes écrasées sous la chaussure d’un enquêteur désabusé, de disparitions mystérieuses et d’autres méfaits.
L’occasion parfaite pour un printemps bien calé, en terrasse ou sur un quai. Livre à la main, boisson à proximité, petit rayon de soleil… et grand frisson.
Chat momifié et inconnue des ponts couverts
Parmi les trois volumes déjà parus, celui sur Strasbourg a retenu notre attention. Dix auteurs/rices, dix lieux emblématiques de la capitale alsacienne, et dix histoires palpitantes qui revisitent ce décor pourtant si familier.
On passe d’un cadavre retrouvé comme crucifié contre la statue de Gutenberg à un rôdeur inquiétant dans des bains municipaux en travaux ; d’un mystérieux chat momifié à l’ombre d’une inconnue sur les ponts couverts.
Parmi les plumes de l’ouvrage, on retrouve des habitué(e)s du polar alsacien, comme Dominique Gouillart ou Jacques Fortier. Mais il y a aussi Éric Schultz, patron de l’emblématique librairie « La Tâche Noire », qui signe ici sa première nouvelle.
Antoine Vincent, éditeur à La Nuée Bleue, insiste sur l’importance d’un panel d’auteurs/rices diversifié. Parmi les nouvelles têtes, on en compte une… vraiment toute jeune. Marin Gerner a seulement 16 ans. Il signe une intrigue au cœur de la Krutenau, nouvelle récompensée par le Prix court polar 2025.
Et puis, parmi l’ensemble des auteurs/rices, il y a un nom sur lequel on tique. Parce qu’on le connait bien, par ici. C’est Jérémy Martin, contributeur chez Pokaa jusqu’en 2023. À l’occasion de sa participation à cet ouvrage collectif, on est passé discuter un peu avec lui.
« J’adore Strasbourg, la mettre en valeur »
Jérémy Martin est un gars du coin. Passionné par la lecture et l’écriture depuis l’enfance, c’est tout naturellement qu’il intègre l’Alsace dans les histoires qu’il couche sur papier. Pour Pokaa, jusqu’à 2023, il dresse des portraits de monuments, se penche sur les contes et légendes locales.
En 2022, il publie Les Cigognes reviennent toujours au printemps, dans lequel il lie romance et fresque historique, entre exode en Dordogne et occupation allemande : « La vraie histoire donne énormément de matière à écrire, elle permet de faire des liens, de réactualiser des choses. C’est intéressant de voir que les Alsaciens ont été déplacés, et d’observer aujourd’hui les regards sur les populations déplacées dans le monde. »
Lorsque Antoine Vincent lui propose de prendre part à son projet de nouvelles noires, Jérémy voit un défi : « Je me suis essayé pour la première fois au polar. C’était une grosse découverte ! »
Pour le cadre, il pense rapidement à la place Gutenberg, qui l’inspire particulièrement. De ce lieu central, il retient le symbole de la culture avec la présence de l’inventeur de l’imprimerie moderne. La victime idéale ?
C’est qu’il compte faire résonner sa nouvelle avec l’actualité, lui donner un sens. Habitué à traiter le passé, Jérémy Martin se penche ici sur ce futur « qui part un peu en cacahuète ». Parce que, parfois, rien n’égale le réel lorsqu’il s’agit de jouer à se faire peur, il évoque l’IA, Peter Thiel, la nouvelle tech…
Le cadre, la statue, il y a un côté un peu sacrificiel. Et le parking en dessous, qui permet plusieurs couches de mystères
L’auteur, qui a accueilli ce projet avec enthousiasme, se réjouit d’y avoir été convié aux côtés d’autres plumes talentueuses et aux parcours variés. Aujourd’hui, il planche sur un prochain ouvrage, pratiquement achevé. « Ce sera tout autre chose ! », prévient-il. Pas de cadre alsacien cette fois, et un livre teinté d’humour et de satire, pour celui qui cite Foenkinos et Fabcaro comme ses références. On reste à l’affût !
« Parler de l'Alsace d'une autre manière »
On l’a dit, sur cette nouvelle collection « La Nuée Noire », trois volumes sont déjà disponibles. En plus de Strasbourg, lecteurs et lectrices pourront ainsi se plonger dans des nouvelles (tout aussi sombres) à Colmar ou Mulhouse.
Avec cette plongée dans le monde polar, Antoine Vincent, à l’origine du projet, souhaite mettre en avant la région d’une façon un peu différente : « L’idée est de montrer qu’on peut parler de l’Alsace d’une autre manière, déringardiser la façon de la présenter, aller au-delà des cigognes, de la cathédrale et des pavés. »
Un pas de côté qui passe aussi par le format choisi : la nouvelle. À une époque où la lecture et le temps d’attention ont tendance à diminuer, le choix n’est pas dû au hasard : « Il y en a dix par livre, sur 150 pages. Donc ça permet de se dire, ‘tiens, une nouvelle avant d’aller dormir’, ou ‘juste une, comme ça, dans le train’. »
Et pour ce qui est voué à n’être que le début d’une collection plus importante, on peut déjà parler de réussite. Si l’éditeur ne compte pas s’arrêter là et entend bien continuer à « réunir dix auteurs sur une thématique et les faire trucider des gens ou voler des objets », on n’en saura pas davantage sur l’avancement des prochains volumes.
On note enfin des couvertures au graphisme simple mais d’une efficacité géniale et maline – signées Ange Mercuri. À l’image de la flèche de la cathédrale transformée en couteau pour le tome strasbourgeois.
Dernier détail, mais qui n’en est pas un : l’intégralité des bénéfices de la collection sera reversée à Emmaüs Mundo’.
Strasbourg Noire est disponible en librairie – 15 €
Y ont contribué : Anaïs Cros, Janine Elkouby, Adrien Fernique, Jacques Fortier, Marin Gerner, Dominique Gouillart, Joël Henry, Jérôme Hohl, Jérémy Martin, Eline de Mathuisieulx, Éric Schultz



