En Alsace, comme ailleurs en France, l’art du loto-bingo est solidement ancré dans le tissu rural du territoire. Jeu de hasard, le bingo est une véritable loterie en direct qui permet à certain(e)s chanceux/ses de toucher le gros lot. Pour Pokaa, nous avons assisté à l’une de ses soirées à Epfig avec plus de 500 passionné(e)s, pour comprendre l’effervescence qui entoure cette discipline.
C’est un jeu de hasard quasiment connu de toutes et tous, car le bingo fait partie du paysage français depuis des décennies, avec une attache particulière dans les territoires ruraux.
Il est notamment devenu un événement phare pour les associations. Par exemple, les clubs de sports locaux en profitent pour créer des moments de communion avec leurs licencié(e)s, qui sont rejoints par les passionné(e)s du coin. Un événement qui permet, par la même occasion, de renflouer les caisses et donc de faire vivre les associations.
La frénésie du loto n’est pas nouvelle, elle ne jouit pas non plus d’une côte de popularité inédite, mais la discipline continue de fédérer sans s’essouffler depuis de très nombreuses années (même à Strasbourg, notamment lors de shows drag).
Alors comment expliquer ce succès ? Comment expliquer que 500 personnes se réunissent dans une salle des fêtes un samedi soir à l’approche des fêtes ? Nous avons pris notre carton de numéros et nos jetons, pour une partie de loto digne de ce nom. On vous embarque avec nous !
Des couleurs vives partout sur les tables
Les premiers pas dans la salle polyvalente d’Epfig, à 35 minutes de Strasbourg, donnent le ton. Des milliers de numéros, disposés à même la table, sur du papier cartonné aux couleurs vives. À une heure du premier tirage, la salle est déjà bondée. En tout : 530 personnes ont fait le déplacement pour participer à ce bingo, organisé par le club de foot de l’Union des Jeunes d’Epfig.
Après avoir réglé notre carton et acheté nos jetons, mis à disposition pour les novices de la discipline, la star de la soirée se présente à nous. Christophe est l’animateur de ce loto-bingo. Un animateur star dans la région, enchaînant les dates et les événements.
C’est lui qui annonce, du haut de la scène, les numéros tirés au sort par sa machine de pointe. Un bijou dans lequel il a « investi, après des années avec un boulier manuel ».
Rapidement, Steve Simon interrompt notre conversation et nous entraîne à l’écart de la foule pour nous toucher un mot. Il est membre du comité du club de foot et a contribué à l’organisation de la soirée. À 44 ans, ce fan incontesté du Racing est aussi un accro de bingo.
« On a prévu une surprise pour Christophe et sa femme Rosilda », avertit le quarantenaire. Avant de lancer cette soirée du 20 décembre, Steve compte sur tout le public pour agiter ses flashs au rythme d’une chanson louant les mérites de l’animateur et de sa compagne.
Des tatouages et un grand cœur
« On veut le remercier parce qu’il est toujours là pour nous aider. Ici, il anime depuis presque trois ans et il fait ça à côté de son métier », explique Steve. « C’est une vraie star locale. »
Quatre lotos sont organisés chaque année par cette association. « Les bingos sont importants pour qu’un club ou une association puisse vivre », explique Steve. Son club de foot, pensionnaire de D2, se bat pour le maintien cette année.
Une bouffée d’air frais pour ses organisateurs/rices, mais aussi pour les joueurs/ses d’un soir, pour qui les lots ont parfois des airs salvateurs. Malgré des Wonderbox, une enceinte ou une session de balnéothérapie offerts durant la soirée, « les gens veulent plutôt des chèques-cadeaux aujourd’hui. Ils veulent de l’argent, les temps sont durs », se désole Steve. « Une jeune a déjà pleuré en gagnant 800 euros. »
Mais Steve l’assure, les joueurs/ses qui viennent dans les bingos sont avant tout des passionné(e)s.
Ces passionné(e)s justement, sont déjà attablé(e)s, accessoires et snacks à la main, pour dégainer rapidement les jetons au son de la voix de Christophe. Nous nous frayons une place parmi une des tables, désignée par l’animateur vedette comme composée d’expert(e)s.
Nous nous installons au moment où Steve monte sur scène. Il est l’heure d’éteindre les lumières et d’allumer nos flashs. Christophe apparaît avec Rosilda, les yeux bandés, avant que la musique ne se lance.
Un moment chargé en émotion pour le couple et pour Steve, qui ne peut cacher ses larmes. Christophe s’éclaircit la gorge, remercie son public, sans qui ils « ne seraient pas là », avant de lancer les hostilités et le premier tour de bingo.
Les règles sont simples : 30 lots sont à gagner tout au long de la soirée. Chaque lot correspond à un tour. Les participant(e)s doivent remplir en premier lieu une ligne avant de crier « Bingo ». Puis deux. Puis un carton complet. Une rotation répétée tout au long de la soirée de 20h à 1h du matin.
Une armada de grilles pour aller chercher le gros lot
Nous faisons pâle figure avec notre unique carton, aux côtés de nos compagnons d’un soir et leur douzaine de grilles respectives. On se moque aussi gentiment de nos « jetons d’amateurs ». Jocelyne, vingt ans de bingo à son actif, nous propose d’utiliser les siens. Ils ont la particularité d’être aimantés et peuvent être ramassés en un clin d’œil par un bâton magnétique.
Le silence s’installe. Christophe prend la parole et annonce le premier numéro de la soirée. Les regards se figent sur les cartons, on entend les mouches voler. Les chiffres s’enchaînent. « BINGO ! »
Steve s’empresse d’aller vérifier la validité de cette prise de parole. C’est gagné. Quelques lamentations remontent de la salle. Christophe relance la machine et sélectionne un nouveau numéro. On rejoue déjà pour un nouveau lot. Ce rythme soutenu guidera toute la soirée.
Entre les parties, nous faisons connaissance avec les autres expert(e)s qui partagent notre table. Julie partage des cartons avec sa fille Clélia, âgée de 12 ans. Victoria, elle, est venue avec son père Gérard.
Ces personnages hauts en couleur nous font la promesse d’être « sages » le temps de la soirée. En discutant des subtilités du bingo, Victoria nous confie songer à s’acheter « ses propres grilles », réparties sur un carton comprenant tous les numéros, de 1 à 90.
Des habitué(e)s qui font le tour des lotos en Alsace
Régulièrement présente dans les salles polyvalentes alsaciennes, la jeune femme a découvert les joies de cette discipline dans le cadre de son ancien boulot. « J’ai travaillé cinq ans en Ehpad et les résidents jouaient au bingo. Ça leur permet de travailler les yeux et la mémoire », explique-t-elle.
« J’ai découvert que ça s’organisait à plus grande échelle, puis c’est comme avec Obélix, j’ai fini par tomber dedans », glisse Victoria dans un sourire. Pour elle, ces soirées sont avant tout un lieu de rencontre. « C’est le côté convivial qui prime. On crée des liens, c’est les mêmes têtes qui sont là chaque samedi. »
La jeune femme regrette même le côté « light » des provisions entreposées sur la table ce soir-là. « D’habitude, c’est un peu l’auberge espagnole, on ramène tous de quoi faire un énorme apéro. »
Même constat pour Julie, une copine rencontrée sur les bancs des cours, en pleine reconversion professionnelle. « C’est le plaisir qui prime, passer une bonne soirée, rigoler, rencontrer du monde. »
Si certain(e)s sont là pour « jouer leur vie », ce n’est pas le cas de la bande. Une machine à raclette vient d’échapper à Julie, pourtant proche de la victoire. « Ce n’est pas grave, on en a déjà trois », s’amuse-t-elle.
« Un ordi portable, 4 entrées à Europa-Park, et 150 euros en chèques-cadeaux »
Pour autant, la présence assidue à de nombreuses sessions de lotos a déjà permis à Julie de remporter quelques gains. « J’ai déjà gagné un ordi portable, 4 entrées à Europa-Park, et 150 euros en chèques-cadeaux. » Un tableau plus sobre du côté de Victoria, qui est tout de même déjà rentrée avec une trottinette électrique.
Les deux femmes partagent cette passion avec leurs proches, à l’instar des joueurs/ses présent(e)s ce soir. Des sorties multigénérationelles, qui parlent à toutes les catégories d’âge. De jeunes ados à Gérard, le père de Victoria.
Cet ancien chauffeur routier s’est laissé tenter par le jeu depuis quelques mois, sur les conseils avisés de sa fille. Après avoir sillonné la France durant toute sa carrière, chaque numéro lui évoque le nom d’un département, qu’il n’hésite pas à énoncer au moment de poser ses pions.
Le loto c’est aussi ça. Des parcours de vies qui se croisent autour d’une grande tablée, au rythme des numéros énoncés par le maestro Christophe.
Un maître de cérémonie à la longue soirée de travail
Après neuf premiers tours, il est d’ailleurs l’heure pour Christophe de prendre un quart d’heure de pause bien mérité.
« J’ai commencé les lotos il y a une trentaine d’années, en tant que joueur. On suivait régulièrement une animatrice et on a sympathisé avec elle. Elle savait que j’étais intéressé par l’animation », raconte-t-il. « Un jour, elle a malheureusement eu des soucis de santé. Elle m’a dit : Christophe c’est le moment. »
Depuis 2011, il anime des lotos dans tout le Bas-Rhin, entre Wasselone, Rhinau et Sélestat, à côté de son emploi. Une activité qu’il déclare en micro-entreprise.
« En tant qu’animateur de loto, il faut rester honnête, correct et déclaré. On entend souvent des scandales avec des animateurs qui font ça illégalement. Je me bats contre ça, il faut rester correct vis-à-vis des gens et des associations. »
Car Christophe, au-delà de son côté rieur et de son amour pour l’animation, c’est avant tout un personnage carré. « On aime bien venir aux lotos de Christophe parce qu’ils sont toujours bien organisés. Il est très pointilleux, mais on rigole aussi beaucoup avec lui », raconte Julie.
Une rigueur qui explique le succès rencontré par cet animateur. « J’ai des associations en attente de lotos, mais je n’ai plus de dates de disponibles. » Car malgré une baisse de régime durant la période covid, les organisations de ces événements se font toujours aussi nombreuses et le public répond à l’appel et se modernise même.
« Il y a toujours autant de monde qu’avant. Quand on a connu les lotos, le public avait un certain âge et aujourd’hui, on rencontre de plus en plus de jeunes. »
Une « grande famille », qui continue de se développer et de tisser des liens. En atteste la surprise organisée par Steve ce samedi. « On ne s’y attendait pas du tout. On voit le bonheur qu’on apporte aux gens et ils nous le rendent. Ça m’a énormément touché. »
La pause touche à sa fin, Christophe doit encore distribuer 21 lots et la soirée s’annonce longue. L’animateur s’empare de son micro, un stock de bonbons pour la gorge à portée de main, et relance la machine.
Le bingo reprend ses droits à Epfig.
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