Il nous accompagne un mois, parfois plus, dans les maisons, les coins de rue : le sapin de Noël. Emblème des fêtes, symbole centenaire en Alsace, qui se cache derrière sa pousse ? Des petites mains, des passionné(e)s, et même des familles. Comme celle des Spieler, à Haguenau, pépiniéristes depuis 1947 et éleveurs de sapins de père en fils. Rencontre avec ceux qui font grandir les bébés sapins.
C’est par une après-midi fraîche (3°C et les doigts gelés) que la pépinière Valentin Spieler à Haguenau s’ouvre à nous. Dans l’allée : des poules en liberté. Tout autour : des sapins, plus qu’on ne peut en compter (1 500 rien que sur cette parcelle, nous révélera-t-on plus tard). Quelques-uns, déjà coupés, attendent près de l’espace vente sous la verrière, prêts à être adoptés.
D’autres, encore plantés – hors-sol pour les plus jeunes –, attendront encore quelques années avant de rejoindre un foyer. À quelques semaines de Noël, si ça s’agite chez les Spieler, le doyen nous reçoit… Manteau long, costume trois-pièces couleur vert forêt [ça ne s’invente pas, ndlr] et bonhomie communicative : Gérard, 88 ans, est « celui qu’il faut rencontrer », nous dit-on.
Pépiniéristes de père(s) en fils
Accompagné de Jean-Georges Saemann, membre de la famille et lui-même éleveur de sapins reconverti (après 25 ans dans le métier), Gérard nous entraîne sur le terrain qui l’a vu grandir. Une pépinière de 10 hectares d’arbres fruitiers, ouverte en 1947 par Eugène, son père.
À l’époque, Haguenau était encore à un kilomètre, avec aucune construction à l’horizon. Depuis, des petits immeubles résidentiels entourent la propriété que plusieurs routes encadrent : la ville a fait son chemin, et la pépinière apparaît aujourd’hui comme le dernier bastion de verdure au milieu du béton. (Si personne ne reprend après Valentin, le fils, qui sait ce que deviendra ce terrain).
Autre effet du temps : les sapins, qui ont remplacé les arbres fruitiers de son enfance. Une reconversion, en 2003. Gérard nous explique qu’il les a abandonnés face au monopole des grandes surfaces. Mais il en a gardé la passion des plantes, nous pointant toutes les espèces qu’il a fait grandir au pied des bâtisses… Du « magnola persistant » qui lèche les murs de la maison, à l’immense « sequoia géant » californien qui la surplombe royalement depuis 30 ans.
À l’écouter parler de ses arbres, il ne fait aucun doute : pour connaître les secrets des sapins, c’était bien celui qu’il fallait rencontrer.
Pas une, mais plusieurs variétés de sapins
Nous partions de loin. Citadin(e)s, l’œil peu entraîné : tous les « sapins de Noël » semblaient, à première vue, se ressembler. Erreur. Gérard nous explique rapidement qu’il en existe bien des sortes, et que deux variétés poussent sur son terrain.
Le plus commun aujourd’hui : le « Nordmann », originaire du Caucase (et principalement de la Géorgie), et depuis bien implanté en Europe, à l’exportation directe, ou replanté ici.
Et enfin, le plus traditionnel, notre sapin alsacien : l’« épicéa », ou « sapin bleu ».
Deux arbres, avec chacun ses défauts et qualités, afin de satisfaire chaque foyer. Si le premier a l’avantage d’être touffu, doux au toucher et de peu perdre ses épines une fois coupé – pratique en intérieur –, il ne dégage presque aucune odeur.
Tandis que le second se déplume rapidement au coin de la cheminée, il se plaira donc en extérieur, en pot, dans un jardin, au coin d’une rue… Plus résineux, il enivre celles et ceux qui l’approcheraient : un éveil des sens, révélant avec nostalgie les senteurs des Noëls de notre enfance.
On découvre aussi que leurs racines et leur rapidité de pousse diffèrent : le premier, met plus de temps et creuse en profondeur (« en carotte »), tandis que notre alsacien grandit plus vite, avec un système racinaire plus étendu et plus en surface.
Bébés sapins deviendront grands
Une fois aptes à distinguer un sapin d’un autre, autre surprise : ceux-ci cachent bien leur âge. Curieux/se de savoir comment on fait pousser un « bébé sapin », Gérard et Jean-Georges nous révèlent qu’on ne fait pas germer de sapins dans les pépinières : les plants arrivent en France déjà âgés de trois ans. (« Non, ça ne se bouture pas », nous précise-t-on).
Les « bébés sapins » que nous voyons sont donc déjà des « bambins », avec une première vie loin de notre région. (En Géorgie pour les Nordmann, après avoir récolté les glands sur place). Et l’âge affiché dans le commerce est donc celui de leur mise en terre, non de leur création – ainsi, un arbre de « 5 ans », a en réalité 8 ans.
Pour les faire grandir : de l’attention. « Les arbres, faut leur parler. Parce que ça vit. Et puis, ça vous écoute », explique Gérard, une branche épineuse entre les doigts. Et il faut les tailler : libérer le tronc de ses premiers étages (ou « couronne » : il en pousse une par an, pratique pour calculer son âge).
La vente : à chacun(e) son sapin
Avant de partir en expédition sur un autre terrain, en périphérie, on s’arrête faire un crochet par la verrière et l’espace de vente, celui de Valentin (le fils) que l’on retrouve rapidement, entre deux client(e)s.
Il nous explique que l’engouement pour les sapins perdure, avec même une explosion des ventes pendant le Covid et les confinements (avec la contrainte de célébrer les réveillons en plus petit comité, plus de foyers ont cherché à s’équiper de leur propre sapin).
Complétant que les deux espèces ont chacune leur public et qu’il n’y a pas de profil type chez leur clientèle… De la famille qui cherche un petit modèle à caser dans un coin d’appartement à l’impérial de 3 mètres pour d’autres. De celles et ceux qui hésitent, au coup de foudre au premier regard. Comme celui dont nous sommes témoins : une cliente fidèle depuis 6-7 ans, qui fait le choix du local, et se décide au premier que Valentin lui tend.
Prochaines étapes pour ledit sapin : sa mise en filet, et la taille de son tronc (et son perçage en option, pour un modèle de pot particulier).
Gérard, farceur, s’approche de la machine à les raboter, amusé de la mettre – maladroitement – en route. La verrière, ce n’est pas son domaine, mais il ne résiste pas à l’envie de nous montrer son fonctionnement, avant de se faire chasser non sans humour par l’horticultrice dont c’est le métier.
Ni une, ni deux : on monte en voiture. Direction : les 4-5 hectares restants, à quelques kilomètres de là.
Safari alsacien, en terre de sapins
Empruntant un chemin de terre cahoteux, le 4×4 – aux mains de Gérard – s’aventure entre de nouvelles rangées d’arbres. La plupart bien plus grands que ceux rencontrés jusque-là.
Au milieu d’une douzaine d’hectares loués à des exploitants agricoles, ces sapins qui s’élèvent tranchent dans le décor à l’horizon sec de l’hiver. Jouxtant des cultures de fraises – aujourd’hui desséchées –, ils créent des petites forêts en lisière de la nationale qui passe en contrebas.
Bien qu’artificielles, elles permettent l’émergence d’un poumon vert, et de son écosystème. D’une part : de larges champignons qui profitent de l’humidité du sol que confèrent ces conifères.
Et de l’autre, une rencontre plus inattendue : celle avec une poignée de chevreuils qui se dressent à quelques mètres de nous, entre les plus grands sapins. Nous étions venu(e)s voir des « bébés sapins », nous rencontrons des faons et leurs parents. Impossible à photographier de loin, à notre approche, le petit troupeau s’enfonce dans les feuillages, jusqu’à disparaître complètement.
À la vue de ces grands arbres dans lesquels ils se sont réfugiés, on nous explique que, passé 10 ans [avec rappelez-vous les trois années supplémentaires, ndlr], les sapins deviennent trop grands, pour être des sapins de Noël. Ceux-ci resteront donc là, tant qu’une nouvelle plantation ne prendra pas leur relais, quant eux-mêmes finiront probablement par habiller des miradors, ou broyés pour créer un humus favorable à la repousse des prochains.
D’autres sont étiquetés, ils seront bientôt récoltés.
On demande à Gérard et Jean-Georges ce que cela fait de venir couper un arbre dont on s’occupe parfois depuis 10 ans… Bien que reconverti, ce dernier nous confie avec émotion, que « ça [lui] a toujours fait mal au cœur », comme s’il « [se] coupait le pied ».
La pousse d’un sapin, nous explique-t-il, demande un fort investissement : physique, émotionnel et financier. La profession requiert de l’exigence, mais aussi de la résilience. Quand on travaille avec le vivant, on est vulnérable à ses aléas… Comme la météo, entre épisodes de sécheresse ou de grêle, qui peuvent ruiner une plantation.
Jean-Georges, lui, a fini par quitter le métier. Quant à Gérard, dont la maison donne directement sur la pépinière, on imagine qu’il n’est pas prêt d’arrêter de murmurer à l’oreille des « bébés sapins », au milieu de ses poules et de son « séquoia géant ». Toute une vie, qu’il a passée ici.
La visite s’achève ainsi, après deux heures la tête dans les branches, un peu frigorifié(e)s. Pour nous réchauffer, Gérard nous offre des verres de vieux armagnacs issus de sa collection, au pied de sa riche bibliothèque de livres de botanique, sa fierté… Un passionné, qu’on vous disait !
Merci à la famille Spieler pour leur chaleureux accueil. On ne verra plus jamais les sapins comme avant.



